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Entretien

Manuel Borja-Villel : « Il est urgent d’imaginer d’autres mondes au-delà de la fin des temps »

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Comment penser le jour d’après ? Pour le commissaire de l’exposition « Après la fin – Cartes pour un autre avenir » au Centre Pompidou-Metz, qui a convoqué le travail de plus de 40 artistes d’horizons très divers, il faut sortir de la quête perpétuelle de la nouveauté et entendre enfin la polyphonie de nouvelles voix. Ainsi seulement nous pourrons imaginer autrement.
Aline Motta, L’eau est une machine à remonter le temps #3
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Aline Motta, L’eau est une machine à remonter le temps #3, 2023

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Croisant littérature, archive et fable, l’artiste évoque l’histoire de sa famille dans le Rio de Janeiro du début du XXe siècle.

Installation vidéo. • Coll. Aline Motta • © Aline Motta

Intitulée « Après la fin », votre exposition semble née d’une volonté à la fois esthétique et politique de réinventer la notion de « monde d’après », de redonner espoir. En quoi s’agit-il d’une urgence à vos yeux ?

Le néolibéralisme est né avec la conviction qu’il n’y avait pas d’alternative possible au capitalisme, c’est le célèbre « T.I.N.A. » de Margaret Thatcher : There is no alternative. L’effondrement du bloc soviétique n’a fait que renforcer cette croyance, avec l’idée qu’advenait la fin de l’Histoire. Le cinéma hollywoodien abonde en récits apocalyptiques. Quant à l’art, il était plus à l’aise pour revisiter les thèmes du passé que pour imaginer des mondes futurs.

Trente-cinq ans après la chute du mur de Berlin, le monde a radicalement changé. L’émergence de mouvements en faveur des droits des personnes afro-descendantes, la défense de la terre revendiquée par les personnes indigènes, l’attention portée aux relations entre les espèces comme la remise en question de l’ordre patriarcal par différents courants féministes et LGBTIQ+ ont entraîné un changement dans la manière occidentale d’appréhender le temps.

Manuel Borja-Villel a été directeur de la Fundació Antoni Tàpies (1989-1998) et du MACBA à Barcelone (1998-2007), ainsi que du musée Reina Sofía de Madrid (2008-2023), et co-commissaire de la 35e biennale de São Paulo (2023).
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Manuel Borja-Villel a été directeur de la Fundació Antoni Tàpies (1989–1998) et du MACBA à Barcelone (1998–2007), ainsi que du musée Reina Sofía de Madrid (2008–2023), et co-commissaire de la 35e biennale de São Paulo (2023).

Celui-ci n’est ni linéaire ni progressif, comme le supposait la pensée moderne. La crise de 2007–2008 et la pandémie de 2020 ont également mis en évidence la nécessité d’imaginer d’autres mondes au-delà de la fin des temps, au-delà de la fin de notre époque. Il m’apparaît urgent de réfléchir à ces questions, tant pour des raisons poétiques que politiques. La vision dystopique de notre société et son manque d’espoir conduisent à l’acceptation de figures autoritaires telles que Donald Trump ou l’Argentin Javier Milei. Il est impossible d’imaginer une véritable transformation épistémologique si nous n’avons aucune capacité à imaginer d’autres manières de faire de la politique.

L’art moderne et l’art contemporain ont été marqués par une obsession pour la nouveauté, le progrès. En quoi celle-ci s’avère-t-elle néfaste aujourd’hui ?

Inhérente à la modernité, la quête perpétuelle de nouveauté repose sur une vision téléologique de l’histoire, laquelle a relégué de nombreux peuples à l’oubli ou au mépris : leurs productions artistiques et intellectuelles n’étaient pas considérées à la hauteur des avant-gardes européennes ou nord-américaines. Selon la notion d’art contemporain, en tant que catégorie historique intrinsèquement liée au néolibéralisme, le nouveau se transforme en nouveauté, en objet de consommation dont l’obsolescence est programmée.

« L’exposition propose une conception de l’Histoire comme une vibration, c’est-à-dire comme quelque chose qui ébranle le présent, comme une voix ancienne qui nous pousse à imaginer des futurs effacés. »

Dans ce contexte, on observe comment biennales, musées, galeries et centres d’art s’efforcent de découvrir de nouveaux talents, de nouvelles voix, mais aussi des auteurs relégués à la marge ou tout simplement ignorés. L’histoire est désormais une mine où l’on explore – et exploite – de nouveaux filons. La question décoloniale elle-même est, en ce sens, devenue une mode, une nouvelle forme d’appropriation et d’extractivisme. Les pratiques artistiques sont transformées en marchandises et vidées de leur contenu, car indéfiniment interchangeables.

Comment préparer notre cerveau d’Occidental à cette révolution que serait une nouvelle pensée du temps ?

L’exposition propose une conception de l’Histoire comme une vibration, c’est-à-dire comme quelque chose qui ébranle le présent, comme une voix ancienne qui nous pousse à imaginer des futurs effacés. La pensée d’Édouard Glissant est une ressource très importante, comme celle de la poétesse chicana Gloria Anzaldúa. Tous deux proposent des alternatives au système colonial de pouvoir et de savoir.

Ellen Gallagher, Morphia
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Ellen Gallagher, Morphia, 2008

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Nourrie des mythologies africaines américaines autant que de l’histoire de la peinture moderniste, l’artiste travaille sur les métamorphoses et les fluidités du corps.

Encre, crayon et aquarelle sur papier • 51,5 × 42,5 cm • © DR. Courtesy Ellen Gallagher et Hauser & Wirth, Londres

Concernant le premier, nous nous intéressons à ses réflexions sur l’archipel – qu’il ne faut pas confondre avec le concept de réseau, comme on le fait parfois – et sur l’oralité. D’Anzaldúa, nous retenons l’idée de frontière, celle d’être à la fois d’un lieu et de plusieurs, d’appartenir sans appartenir. Les textes de Leda Maria Martins, elle aussi poétesse, nous ont également accompagnés. Sa conception d’un temps en spirale, non linéaire, est très importante. Le passé et le futur s’entrelacent. Une vision qui nous permet d’ébranler nos fondations et d’imaginer des futurs inconnus.

Quelle forme prend ce temps en spirale dans les œuvres ?

L’exposition est particulièrement riche d’artistes de la diaspora. Ceux-ci doivent continuellement naviguer entre de multiples niveaux de signification – qui peuvent inclure des éléments culturels d’avant-garde ou populaires – en interagissant avec différentes communautés. Les œuvres de Wifredo Lam, Rubem Valentim ou Belkis Ayón en sont des exemples. Les références aux formes et spiritualités des religions africaines ou aux éléments vernaculaires se mêlent à la modernité, sans qu’aucun de ces mondes ne soit subordonné à l’autre.

Ces artistes considèrent leurs pratiques comme des actes de résistance. Mais les œuvres d’art ne sont jamais l’illustration d’une idée. Au contraire, elles y résistent, nous interrogent. C’est pour moi l’élément fondamental de toute exposition, qui doit permettre une multiplicité des lectures : au public de construire ses propres histoires, de créer des relations, des frictions. Et par ce processus même, il change.

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Après la fin. Cartes pour un autre avenir

Du 25 janvier 2025 au 1 septembre 2025

www.centrepompidou-metz.fr

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