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Ahlam Shibli, Occupation no. 32, 2016-2017
Impression jet d’encre sur papier satiné • 60 × 40 cm • Coll. Ahlam Shibli • © Ahlam Shibli
Pour une fois, il n’y a pas de parcours imposé, pas de sens de visite. On peut débuter l’exposition par la droite ou par la gauche, se perdre entre les œuvres. Mine de rien, cette idée est essentielle, et marque d’emblée l’originalité de la démarche du commissaire Manuel Borja-Villel, historien de l’art passé par la direction de la Fundació Antoni Tàpies à Barcelone (1989–1998), du musée d’Art contemporain de Barcelone (1998–2007) et du musée Reina Sofía à Madrid (2008–2023).
Influent, admiré, l’homme tâche de faire du musée un espace « social et sociétal », capable de résistance, et plaide pour un profond décloisonnement de la pensée contemporaine, notamment via la décolonisation des esprits. Le commissaire décrit l’exposition comme une « cartographie » avec « plusieurs centres ». Il explique qu’il n’y a pas de chapitre, aucun classement des idées et des artistes, réunis toutefois en constellations, en « groupes reliés les uns aux autres d’une manière assez fluide, sans qu’il y ait vraiment de rupture d’un artiste à l’autre ».
Cette approche du parcours de l’exposition va de pair avec la réflexion du commissaire sur le temps, qu’il entend redéfinir comme non linéaire, en spirale : « Le passé et le futur s’entrelacent », précise-t-il, arguant que c’est ainsi que l’on pourra « imaginer la possibilité d’autres mondes, d’autres futurs ». Les artistes rassemblés réfléchissent donc autour de la modernité, de la mémoire, du vernaculaire, des frontières, des représentations et de l’histoire.
Vue de l’exposition « Après la fin. Cartes pour un autre avenir » au Centre Pompidou-Metz avec les œuvres de Rubem Valentim et Belkis Ayón, 2025
Rubem Valentim, « Templo de Oxalá », 1977
Ensemble de 20 sculptures (détail)
Acrylique sur bois
© Rubem Valentim et Almeida & Dale
Belkis Ayón, « Nlloro » (détail), 1991
Collographie sur papier, 215 × 300 cm
« Perfidia », 1998
Collographie sur papier, 208 × 252 cm
Sans titre, 1993
Collographie sur papier, 78,5 × 66 cm
© Adagp, Paris, 2024
© Centre Pompidou-Metz / Photo Marc Domage
Ils sont d’origine cubaine (Wifredo Lam), marocaine (Ahmed Cherkaoui), brésilienne (Aline Motta), palestinienne (Ahlam Shibli) ; certains font partie de la diaspora, redéfinissent le monde en un vaste archipel, et « doivent continuellement naviguer entre de multiples niveaux de signification – qui peuvent inclure des éléments culturels d’avant-garde ou populaires – en interagissant avec différentes communautés ».
Dans cette idée d’interaction, on regardera par exemple les sublimes peintures de Wifredo Lam (1902–1982), qui font dialoguer le langage de la peinture moderne avec son identité afro-chinoise-cubaine. Tout comme les sculptures en bois peint de Rubem Valentim (1922–1991), qui associent des formes empruntées à l’abstraction concrète et géométrique à des motifs issus de la spiritualité et de la culture afro-brésiliennes.
Vue de l’exposition « Après la fin. Cartes pour un autre avenir » au Centre Pompidou-Metz avec les œuvres de Marie-Claire Messouma Manlanbien et Olivier Marboeuf, 2025
Marie-Claire Messouma Manlanbien, « Ofi titi », 2022
Fils, plantes, minéraux, raphia, silicone, matières végétales et organiques, métaux, tissage, céramique, vidéo, dessin et fonderie, environ 600 × 500 cm
Collection de l’artiste
© Adagp, Paris, 2024
Olivier Marboeuf, « Péyi en retour », 2024–2025
Installation, craie sur peinture acrylique bleu outre-mer sur bois et diffusion sonore, 181 × 395 cm
Production Centre Pompidou-Metz
© Centre Pompidou-Metz / Photo Marc Domage
On s’attardera aussi sur le travail de gravure de la Cubaine Belkis Ayón (1967–1999), qui s’est penchée sur la société secrète afro-cubaine exclusivement masculine Abakuá, ses motifs et ses rites, pour produire des œuvres en noir et blanc dont les symboles énigmatiques convoquent des questionnements autour de l’héritage colonial ou de la question du genre. « Ce n’est pas parce que mon œuvre aborde des thèmes aussi spécifiques que les croyances, rituels et mythes de la société secrète Abakuá que celle-ci n’est dédiée qu’au peuple qui vit dans cette foi et la professe, expliquait-elle de son vivant. Ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est d’interroger la nature humaine – cette sensation éphémère, cette spiritualité à travers laquelle mon art sera susceptible d’être apprécié par un public universel (…). »
Bien connue en France, la Canadienne Kapwani Kiwanga (née en 1978) présente, quant à elle, une large bannière bleue, laquelle « reprend un fragment d’une lithographie historique européenne, détaille dans le catalogue Alexandra Müller. Celle-ci illustre la révolte initiée par Vincent Ogé en 1790 contre les colons français, précédant le soulèvement massif des esclaves d’août 1791. Kapwani Kiwanga l’assemble à d’autres tissus pour créer une œuvre qui brouille les frontières entre drapeau national futuriste, artisanat vaudou, emblème religieux et tableau d’histoire. »
Vue de l’installation d’Abdessamad El Montassir à l’exposition « Après la fin. Cartes pour un autre avenir » au Centre Pompidou-Metz, 2025
Abdessamad El Montassir, « Al Amakin » [Les lieux], 2016–2020
Installation sonore comprenant 9 caissons lumineux recto-verso, dimensions variables
© Adagp, Paris, 2024 © Centre Pompidou-Metz / Photo Marc Domage
Plus loin, une salle plongée dans l’obscurité héberge de délicates photographies sur caissons lumineux d’Abdessamad El Montassir (né en 1989), artiste-chercheur qui s’intéresse au Sahara. Ce désert est tout sauf un espace vide, affirme-t-il à travers ces images de plantes et ces paysages complexes parcourus, selon l’autrice Beatriz Martínez Hijazo, de « flux de conscience nomade, métaphores de dépossession ».
L’artiste « illumine certains vides de la mémoire collective et déploie ainsi une cartographie personnelle, alternative aux dispositifs et récits qui émergent du discours officiel ». Voilà toute l’idée de cette exposition : donner à voir et entendre d’autres récits. Pas pour entretenir le nouveau et très en vogue marché de l’art décolonial (dont les œuvres peuvent être, selon le commissaire, à leur tour « transformées en marchandise » et « interchangeables »), mais pour ouvrir l’imaginaire des visiteurs. Pour leur donner à penser à leur avenir, non comme une impasse mais comme un cycle de vie, qui est nourri par d’autres images que celles du monde capitaliste.
Après la fin. Cartes pour un autre avenir
Du 25 janvier 2025 au 1 septembre 2025
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l'Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr
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