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Anne Imhof, Sans titre, 2022
Huile sur toile imprimée, 3 panneaux • dimensions totales 270 x 480 cm • Coll.Anne Imhof, Spruethmagers and Galerie Buchholz • © Courtesy Anne Imhof, Spruethmagers and Galerie Buchholz / photo Timo Ohler.
« Et j’ai vu quand il a ouvert le sixième sceau. Oui, il y eut un gigantesque séisme. Et le soleil devenir noir comme un sac de deuil. Et toute la lune être comme ensanglantée… » Ainsi parle Jean, quand lui apparaît la vision du sixième sceau de l’Apocalypse, le plus spectaculaire des sept sceaux qui rythment ce texte légendaire. « Et les étoiles du ciel s’écraser sur la terre comme un figuier, secoué par un vent violent, jette à terre ses jeunes figues », poursuit ce visionnaire du Ier siècle après J.-C., avant d’annoncer les calamités qui bientôt déferlent sur le monde.
Alors que le ciel s’enroule sur lui-même, l’humanité se réfugie dans des cavernes, sous des rochers. Pluie de grêle, de feu, de sauterelles ; la mer tourne au sang, l’eau des fleuves au mortel amer. Près de deux millénaires après ces « révélations », pour reprendre l’étymologie grecque du terme « apocalypse », qu’entendons-nous aujourd’hui de ces trompettes ? Ces images de destruction qui s’enchaînent au rythme de sept sceaux, sept trompettes, sept coupes, que nous enseignent-elles, en 2025, sur la menace de la fin des temps ?
La passionnante exposition de la Bibliothèque nationale de France (BnF) digresse autour de ce texte fondateur pour en souligner l’écho à ce que nous traversons aujourd’hui. « Il nous importait que l’Apocalypse soit dite au présent, dans une lecture contemporaine du livre et de ses enjeux – vision, temps de l’imminence, espérance », souligne Jeanne Brun, l’une de ses commissaires. Inscrite dans la tradition des grandes expositions transhistoriques et transdisciplinaires de la BnF, à l’instar de « Tous les savoirs du monde » en 1996, elle vise à « s’interroger sur un terme constamment employé dans l’univers médiatique, jusque très récemment avec le cataclysme de Mayotte, et qui obsède les artistes actuels, en revenant à ce à quoi il était associé symboliquement au départ.
Beatus de Saint-Sever, folio 108 verso-109 recto, Gascogne (Saint-Sever), 3e quart du XIe siècle (avant 1072)
Parmi les plus beaux manuscrits médiévaux inspirés par l’Apocalypse de Jean, ce Beatus en retrace presque toutes les scènes (ici, l’ouverture des quatre premiers sceaux). Sur son cheval blanc, Jésus est assailli par trois cavaliers. Celui chevauchant une monture gris pâle est identifié comme la Mort (le mot est inscrit au-dessus de sa chevelure ébouriffée).
Manuscrit peint sur parchemin • 38,2 × 29 × 8,5 cm • Coll.Bnf • © Bnf
Nombre des œuvres de l’exposition semblent précisément observer leur époque depuis le souvenir du texte de Jean, depuis la possibilité d’un futur apocalyptique – c’est-à-dire un futur qui nous jugera. » Directrice adjointe du musée national d’Art moderne, elle a tenu à convoquer plusieurs artistes contemporains hantés par ces motifs.
Kiki Smith, Oiseau croissant de lune, 2015
L’Apocalypse est remplie « d’ailes et de vols », indique le catalogue. « Ailes d’anges, ailes de dragons, de chauvessouris, ailes de feu, vols d’oiseaux ». Une vision qui a inspiré Kiki Smith dans nombre de ses sculptures d’argent.
argent • 29,2 × 20 × 7,6 cm • Coll. Kiki Smith • © Kiki Smith / courtesy Galerie Lelong & Co, Paris. Coll. et © BnF
De Kiki Smith à Ali Cherri ou Abdelkader Benchamma, leurs « révélations » conversent avec celles des anciens. « Ou comment se rapporter à la fois aux expériences du passé et à une vision de l’avenir pour donner sens au présent, pour bien agir dans notre temps et éviter éventuellement la catastrophe. Cette question était à nos yeux essentielle », poursuit Jeanne Brun.
Réservée au catalogue, la traduction de l’Apocalypse de Jean par l’écrivain Frédéric Boyer, dans un français moderne, favorise cette approche contemporaine. « Comment ouvrir notre temps et retrouver la capacité de l’interpréter, de lire ce qui vient dans le présent ? À cette tâche s’attelle l’Apocalypse de Jean, dans une poétique grandiose et imaginaire, en faisant notamment de la métaphore du livre et des sceaux que l’on ouvre la force symbolique capable de rompre le silence de l’avenir, d’ouvrir le possible du présent », décrypte l’écrivain en accompagnement de sa traduction. Celle de Bossuet (1627–1704) émaille, elle, l’exposition.
Le parcours part ainsi de la lettre, avant d’aller vers l’esprit, pour disséquer ce texte des plus énigmatiques. Occupant une place singulière dans le corpus des écrits bibliques, il a comme peu nourri l’imaginaire de l’Occident, de ses quatre cavaliers à ses trompettes du Jugement dernier, entrés dans le vocabulaire courant. On ne saurait en dénombrer les multiples exégèses. Mais de son auteur, très peu de traces. Qui est ce prophète qui clame : « C’est moi, Jean, qui ai entendu et vu ces choses » ? (Ap 22:8). Un solitaire, exilé sur l’île de Patmos (au large de l’Asie Mineure) en des temps de troubles religieux, et dont on ne sait toujours pas avec certitude s’il fut ou non le Jean des quatre évangélistes (Matthieu, Marc, Luc et Jean).
Albrecht Dürer, L’Apocalypse, planche 5, Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, Édition latine de 1511
Gravure sur bois • 39,4 × 28 cm • © Jacques Faujour / RMN-GP/ Presse
Au-delà des visions terrifiantes qu’il convoque, jusqu’à l’avènement de la Jérusalem céleste, son récit vise essentiellement à « rappeler les chrétiens à leurs devoirs moraux, à rassembler et motiver une communauté autour d’une vision spirituelle et morale », décrypte Jeanne Brun. Né de sa transe visionnaire, cet écrit est l’un des rares, avec le Psautier (livre liturgique contenant les Psaumes), qui ait circulé de manière indépendante avant l’invention de l’imprimerie. Au VIIe siècle déjà, l’abbé Aldhelm de Malmesbury prédisait le succès : « [Les visions de Jean] sont maintenant écrites sur du parchemin et lues à travers le monde. »
La Femme et le dragon, Apocalypse, Allemagne (Ouest) ou Belgique (Meuse) ?, 1er quart du IXe siècle
Ce manuscrit de l’ère carolingienne est l’une des plus anciennes illustrations de l’Apocalypse de Jean qui nous soient parvenues. Le motif de la prostituée et de la bête sera amplement repris, notamment dans l’Allemagne protestante.
Manuscrit peint sur parchemin, folio 3 recto • Coll. médiathèque Simone Veil, Valenciennes / Image Bnf. • © médiathèque Simone Veil, Valenciennes / Image Bnf.
Depuis, les incarnations du Mal qui le traversent ont nourri l’inconscient collectif : le dragon (l’une des multiples figures de l’Antéchrist), la bête de la mer et la bête de la terre, ou la grande prostituée de Babylone qui fascine tant Kiki Smith… « Hélas, hélas, hélas ! » Les mots du Jugement dernier résonnent toujours avec une infinie puissance, malgré la laïcisation de nos sociétés : « Et la mer vomir les morts qu’elle gardait en son sein. Et la Mort, et l’Hadès, vomir les morts qu’ils gardaient, et chacun d’entre eux est jugé, chacun selon ses actes. Et la Mort, et l’Hadès, être précipités dans le lac de feu – oui, la seconde mort, c’est bien ce lac de feu. Et quiconque n’était pas trouvé dans le rouleau de la vie être précipité dans le lac de feu. »
« L’Apocalypse a été une source d’inspiration majeure et constante pour les artistes médiévaux ; elle est sans doute le livre biblique qui a suscité la tradition plastique la plus abondante et la plus variée. »
Charlotte Denoël
Dans l’appréhension de ce texte difficile, l’image a joué un rôle primordial, ce qui offre à l’exposition une stupéfiante matière première. Dans son essai sur l’Apocalypse, l’écrivain D.H. Lawrence décrivait d’ailleurs son écriture comme « a picture-graph », une écriture-image. Les artistes ont ainsi donné libre cours à leur imagination pour incarner ces visions fantastiques, de Dürer à Lars von Trier en passant par Kandinsky. Les écrivains ne sont pas en reste – on pense à Shakespeare, Victor Hugo ou Audre Lorde, poétesse afro-américaine morte en 1992.
Il faut remonter vers l’an 800 pour retrouver les premières transpositions visuelles, avec les Apocalypses carolingiennes de Trèves et de Valenciennes (cette dernière est présentée dans l’exposition). « Parce que composée de visions aussi sonores que colorées qui convoquent la sensorialité, l’Apocalypse a […] été une source d’inspiration majeure et constante pour les artistes médiévaux ; elle est sans doute le livre biblique qui a suscité la tradition plastique la plus abondante et la plus variée, du manuscrit à l’architecture, en passant par la mosaïque, la sculpture, la peinture, le vitrail ou encore la tapisserie », précise l’historienne Charlotte Denoël dans le catalogue.
Francisco de Goya, Les Désastres de la guerre, planche 81 « Fier Monstre », 1870
Goya a été le témoin des terribles conséquences des attaques menées par Bonaparte contre l’Espagne. Ce motif d’une bête crachant des cadavres en est l’une des plus tragiques allégories.
Eau-forte, pointe sèche et burin • 17,5 × 22 cm • Coll. Bnf. • © Bnf. Coll. et © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn / presse.
Entre le IXe et le XVe siècle, une production considérable s’inspire de Jean, « saisi du souffle esprit », comme il l’écrit, classée par les spécialistes en grands genres : aux Apocalypses carolingiennes, succèdent les Beatus, les Apocalypses anglo-françaises puis, à partir du XIIe siècle, les écrits d’Hildegarde de Bingen, les Bibles moralisées et enfin les livres d’heures, destinés aux laïcs lettrés en quête de spiritualité.
Parmi les sujets les plus fréquemment représentés, l’image triomphale de l’Agneau, le Jugement dernier, la Jérusalem céleste ou saint Michel terrassant le dragon. « Dévoilement de mystères cachés, d’après l’étymologie du terme grec Apokalupsis, l’Apocalypse de Jean n’a jamais été comprise autrement des médiévaux que comme une révélation, bien loin de l’acception contemporaine du terme que nos sociétés associent systématiquement à la notion de catastrophe », poursuit Charlotte Denoël.
Mais sa lecture évolue profondément au fil des siècles. Durant les temps modernes, du XVIe au XVIIIe siècle, les pouvoirs en place, Église comme États-nations, se stabilisent quelque peu, et le recours aux motifs de l’Apocalypse est moins fréquent. « Son imagerie est plutôt utilisée dans des temps de tension eschatologique, rappelle Jeanne Brun. Néanmoins, même au cours des temps modernes, se surimposent en filigrane des images de l’Apocalypse quand certains événements semblent incompréhensibles, quand violence et injustice sont telles qu’on ne peut les rapporter qu’à une puissance supérieure. » Ainsi, le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, la guerre de Trente Ans (la première ressentie comme mondiale) ou encore le passage des comètes charrient-ils à leur tour une imagerie apocalyptique.
William Blake, The First Book of Urizen, planche 3, 1794
Fasciné par l’Apocalypse, le romantique anglais en a tiré une mythologie très personnelle, où son personnage d’Urizen incarne la sagesse et la loi.
Estampe gouachée • 14,8 × 9,1 cm • Coll. British Museum, Londres • © British Museum, Londres / photo Bridgeman Images.
« Poètes, artistes et philosophes ont tenté de nous prévenir de cataclysmes inéluctables. De nous rappeler la mesure de notre humanité, en pointant du doigt la menace suspendue au-dessus de nos têtes. »
Jeanne Brun
Sous l’ère romantique, c’est en Angleterre qu’elle se trouve particulièrement florissante. Artiste chrétien mais fort d’une vision très personnelle de sa foi, William Blake en est hanté. Sur fond de révolutions américaine et française, il imagine Londres en Babylone biblique. À ses yeux, le Jugement dernier « n’est ni fable ni allégorie mais vision […], la vision ou l’imagination est une représentation de ce qui existe éternellement ». Il en livre une interprétation stupéfiante, dans laquelle les âmes des justes émergent de la terre et sont emportées dans un souffle vers le haut et la Résurrection.
Au XXe siècle, ère de toutes les catastrophes, persiste chez nombre d’artistes ce désir apocalyptique. Avant que n’éclate la Première Guerre mondiale, « Kandinsky comme Otto Dix sont fascinés par l’Apocalypse, portés par le souhait que s’écroule le monde bourgeois, sclérosé et matérialiste du XIXe siècle, énonce Jeanne Brun. Au siècle dernier comme au siècle présent, poètes, artistes et philosophes ont tenté de nous prévenir de cataclysmes inéluctables. De nous rappeler la mesure de notre humanité, en pointant du doigt la menace suspendue au-dessus de nos têtes ; mais aussi, parfois, de nous appeler au dépassement du fatalisme, pour voir ou inventer ce qui vient. »
Natalia Gontcharova, Les Images mystiques de la guerre, planche XII Le Cheval pâle, 1914
Dans cette série de gravures, l’artiste russe mêle motifs apocalyptiques et images de la Grande Guerre qui vient tout juste d’éclater.
Lithographie sur papier • 32,5 × 24,9 cm • Coll. BnF • © BnF
Car si la figure de Jean trouve fortune dans l’art, c’est aussi comme prophète – celui qui voit et alerte. Friedrich Hölderlin, qui se clame poète autant que témoin, en est l’héritier, comme Arthur Rimbaud, Antonin Artaud ou Unica Zürn. « Tandis que l’on retrouve dans des œuvres majeures, écrites souvent en réaction aux atrocités de la guerre, les fracas et le regret d’un monde qui s’effondre dans les feux (Ray Bradbury), les bombes (Marguerite Duras) ou la catastrophe cosmique (Etel Adnan), d’autres écrits (Aimé Césaire) en appellent aux fléaux de l’Apocalypse pour renverser l’ordre établi. Dans un univers éloigné de l’espoir d’un royaume, c’est à l’errance et à la solitude, dans des ruines post-apocalyptiques, qu’est condamné le dernier homme, de Mary Shelley à Cormac McCarthy, analyse Lucie Mailland, autre commissaire, dans son texte sur la littérature de l’Apocalypse.
Enfin, des voix comme celles de D.H. Lawrence, Svetlana Alexievitch ou Hélène Cixous font entendre à quel point elle est encore, à la période contemporaine, une grille de lecture et d’interprétation des événements, d’interrogation et de réflexion sur le monde. » Elle porte aussi en elle, et c’est tout aussi fondamental, une autre vision du temps qui peut également infuser le contemporain. « Le passé, le présent et le futur s’entremêlent constamment dans le récit, à l’image de Dieu ‘qui est, qui était, et qui doit venir’ (Ap 1:8) », ajoute Charlotte Denoël.
Tout le récit est porté par un rapport au temps tournoyant, plutôt que linéaire ; un futur antérieur fait parabole, comme l’explicite magnifiquement Frédéric Boyer : « Ce qu’a vu le voyant est raconté comme un possible et un virtuel en action dans le présent. Les visions sont autant des souvenirs actifs, sortes d’anamnèses des figures du passé, que des apparitions nouvelles. »
Là encore, chaque époque en a sa lecture. Au Moyen Âge, l’âge d’or se situe dans le futur autant que dans le passé, référence au Paradis lié à la présence divine. À partir du XIXe siècle apparaît une vision très différente, intimement liée à la croyance moderniste en un inéluctable progrès. « Un futur projeté qu’on espère toujours meilleur que le passé, résume Jeanne Brun. Aujourd’hui, en revanche, on revient à une pensée des temps plus cyclique, en remettant en question cette ère positiviste et en intégrant la possibilité d’une destruction.
Xie Lei, Secours, 2022
La chute des damnés a inspiré nombre d’artistes, de Rubens à William Blake en passant par Bill Viola. Le peintre chinois en livre une version contemporaine.
Huile sur toile • 205 x 160 cm • Coll. Galerie Semiose, Paris • © Courtesy Xie Lei et Galerie Semiose, Paris / Photo Aurélien Mole.
Cette conception d’un temps cyclique est des plus importantes chez les artistes contemporains, avec l’idée d’une sortie du temps, d’une sortie de l’histoire. » Un catastrophisme notamment écologique, dont les artistes de l’anthropocène sont les porte-voix et auxquels la dernière partie de l’exposition offre une ample place. « Nous voulions vraiment donner cette importance, disproportionnée par rapport au texte de l’Apocalypse, au ‘jour d’après’, car ces catastrophes qui s’annoncent, ou que nous traversons, selon les points de vue, nous imposent de nous interroger sur ce qui vient après. Au-delà de l’aspect artistique, nous proposons une réflexion assez universelle sur notre responsabilité et notre devenir. L’apocalypse, c’est le danger, la catastrophe, pour que quelque chose de nouveau et de bon puisse advenir. »
« Il ne s’agit donc pas de ‘faire parler’ l’avenir, de révéler des secrets sur le futur, comme on l’a trop souvent pensé, mais d’interroger le présent lui-même, celui de la catastrophe et de l’absence de vision, d’éprouver notre sentiment d’irréparable devant la catastrophe de l’histoire, pour saisir ce qui, dans la temporalité effondrée de notre conscience malheureuse, se fait témoin d’une urgence, d’une imminence », clame Frédéric Boyer. En prélude à l’exposition, cette vision de Hölderlin, dans son poème Patmos, écrit en 1807 : « Mais aux lieux du péril croît /Aussi ce qui sauve ».
Apocalypse. Hier et demain
Du 4 février 2025 au 8 juin 2025
BnF • Quai François Mauriac • 75013 Paris
www.bnf.fr
Catalogue
Éd. BnF • 264 p. • 150 ill. • 49 €
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