Article réservé aux abonnés
Oleksander Suprun, The Three, 1979
tirage argentique • 43,8 x 59,6 cm • Courtesy galerie Alexandra de Viveiros, Paris / © Oleksander Suprun.
Paris Photo prend place pour la dernière fois au Grand Palais Éphémère – le festival réintégrera la majestueuse nef de l’avenue Winston Churchill en 2024, avec une surface presque doublée.
En attendant le déménagement, cette 26e édition voit l’arrivée d’Anna Planas au poste de directrice artistique, aux côtés de Florence Bourgeois qui préside à l’événement depuis 2015. La responsable de la librairie-galerie delpire & co a notamment pris les rênes du secteur « Curiosa », dédié aux artistes émergents. Mais la grande nouveauté, c’est la création du secteur « Digital », confié à Nina Roehrs, experte en art et technologie.
Une façon de se projeter dans le futur ? En tout cas, une manière de réaffirmer l’attachement de Paris Photo à la diversité, la foire élargissant ainsi ses horizons, du XIXe siècle aux pratiques les plus avant-gardistes, du documentaire aux démarches expérimentales. Attachement aussi à faire évoluer les mentalités, un pari gagné avec le parcours Elles x Paris Photo, reconduit cette année avec 36 artistes et salué par un livre, Elles, qui rassemble plus de 100 témoignages de femmes artistes.
Maria Antelman, Life lines, 2020
impression pigmentaire • 86,4 × 68,6 cm • Courtesy Ryan Lee Gallery, New York / © Maria Antelman.
Dans ce concert, les galeries françaises tirent leur épingle du jeu avec une présence affirmée et assumée par l’équipe dirigeante. La plupart sont parisiennes, à l’exception de Lumière des Roses (Montreuil), atypique car spécialisée dans le vernaculaire, et du Réverbère (Lyon), fondé en 1981, qui défend « la photographie plasticienne ou photographie photographique ». William Klein y est exposé, aux côtés de Thomas Chable, Géraldine Lay et Marc Riboud.
Si Paris Photo a gardé sa place de leader dans le monde, c’est en partie parce que la foire a toujours su se renouveler en accueillant de nouvelles galeries. Ainsi, si les « aînées » Françoise Paviot, Baudoin Lebon, Esther Woerdehoff ou Les Filles du Calvaire restent fidèles au rendez-vous, d’autres ont fait leur apparition tout au long des éditions.
Par exemple Les Douches, attachée aux beaux tirages, qui renouvelle une partie de son stand avec Roger Ballen – qu’elle représente désormais – et des auteurs peu ou jamais vus ici tels le Français Jean-Claude Gautrand, le Luxembourgeois Romain Urhausen et l’Allemande Anneliese Hager. Ou Binome, centrée sur l’exploration des limites de la photographie ; plus grand que l’an passé, son stand réunit de nombreuses œuvres uniques (des petites pièces d’Anaïs Boudot ou un quadriptyque de Laurent Millet).
Omar Victor Diop & Lee Shulman, Being There 55, 2023
impression jet d'encre • 30 x 42,5 cm • Galerie Magnin-A, Paris / © Omar Victor Diop
On pourrait aussi citer Clémentine de la Féronnière, galeriste et éditrice, avec son stand cosmopolite (Juliette Agnel, James Barnor, Paul Graham, Martin Parr, etc.) ou Bigaignon qui rassemble six artistes autour de la matière, avec des pièces rares des années 1970 de Bernard Joubert.
La nouvelle génération n’est pas en reste, que ce soit dans le secteur « Curiosa » (Anne-Laure Buffard et Hatch, fondées en 2022 et installées en appartement) ou dans le secteur principal : Alexandra de Viveiros, créée en 2019, n’a pas de lieu fixe et se définit comme nomade ; spécialisée dans l’Europe de l’Est, elle présente quatre photographes ukrainiens de l’École de Kharkiv. Quant à Christophe Person, il a ouvert son espace en décembre dernier et ne passe pas inaperçu avec un solo de Samuel Fosso (prix de la Deutsche Börse Photography Foundation cette année).
Il ne faudra pas passer à côté des projets « hors norme », comme la collaboration entre Jean-Kenta Gauthier et Hans P. Kraus (New York), qui réunissent leurs deux stands pour une proposition muséale faisant dialoguer œuvres contemporaines et historiques. Du spectacle, il y en aura aussi chez RX & Slag avec une installation de Pascal Convert de 17 mètres de long, ou chez Christian Berst avec les Polaroid de Tom Wilkins dont l’auteur Sébastien Girard a percé le mystère au terme d’une enquête de près de douze ans.
Si les galeries françaises sont nombreuses, la programmation n’en reste pas moins cosmopolite. Preuve en est avec le Marocain Hassan Hajjaj chez 193, le Hongrois Gyula Zaránd chez Olivier Waltman ou l’Allemand Juergen Teller chez Suzanne Tarasieve.
Vasantha Yogananthan à The Photographers’ gallery : être un enfant à La Nouvelle-Orléans
Vasantha Yogananthan, Deux « Sans titre », issus de la série « Mystery Street », 2023
impression jet d’encre • 70,6 × 88,3 cm • © Vasantha Yogananthan / Courtesy The Photographers’ gallery, Londres
La doyenne des galeries publiques du Royaume-Uni consacrée à la photographie, fondée en 1971, dédie son stand à la série Mystery Street de Vasantha Yogananthan. Né en 1985, le Français est également présent dans le secteur livre avec sa maison d’édition, Chose Commune, basée à Marseille et a été choisi pour l’affiche de la foire. Produite dans le cadre d’un programme franco-américain de soutien à la création initié par la fondation d’entreprise Hermès, dont il est le 5e lauréat, la série a été montrée cette année à la fondation Henri Cartier-Bresson. Entre documentaire et fiction, Vasantha Yogananthan s’empare et renouvelle à sa manière la street photography, genre né aux États-Unis. Avec sensibilité et délicatesse, il capte la chorégraphie des corps et les jeux de la jeunesse américaine de La Nouvelle- Orléans, à cet âge incertain entre enfance et adolescence.
Paul Kooiker chez Tegenboschvanvreden : des effets qui ont du style
Paul Kooiker, Sans titre (Vogue Ukraine), 2019
impression jet d’encre sur chiffon • 114 × 86 cm • © Paul Kooiker / Courtesy Tegenboschvanvreden, Amsterdam
Avec leur noir et blanc contrasté ou leur teinte sépia, les images de Paul Kooiker ont des allures vintage. Pourtant, ce travail à la croisée de la mode et du surréalisme est récent. Né en 1964, cet ancien étudiant de l’Académie royale des arts de La Haye et de la Rijksakademie van beeldende kunsten d’Amsterdam a l’art et la manière de dépeindre les corps. Son credo : détourner le réel par la mise en scène ou des interventions en postproduction. Image après image, il construit un univers à la fois fascinant et repoussant, abordant en creux des thèmes chers à notre époque : la diversité, le culte – ou le dégoût ? – du corps, la féminité, la masculinité… Une installation à découvrir sur le stand de Tegenboschvanvreden, galerie d’art contemporain installée à Amsterdam depuis 2009.
Matei Bejenaru chez Anca Poterasu : ceci n’est pas une fleur
Matei Bejenaru, Models 01, 2019
Diasec • 180 × 240 cm • © Matei Bejenaru
Cette série fait de Matei Bejenaru un digne héritier de Karl Blossfeldt qui élabora, il y a un siècle, un herbier photographique dans une démarche de documentaire pur. Si le Roumain semble avoir la même fascination pour les végétaux, il faut cependant se méfier des apparences. Car ses plantes n’ont rien de naturel. Elles ont été élaborées par la main de l’homme à partir de divers matériaux. En les photographiant frontalement sous une lumière neutre, Matei Bejenaru nous invite à les scruter et à prendre conscience, dans un second temps, de ce que nous regardons. Est-ce une façon de rappeler que toute image est suspecte ? Une bonne leçon à retenir en cette époque où l’intelligence artificielle gagne du terrain, y compris dans le photojournalisme. De fascinantes « curiosités » à contempler à la galerie Anca Poterasu, créée en 2011 à Bucarest et dédiée à la scène contemporaine roumaine.
U2P05O, Lacrymosa, 2023
image numérique générée par IA, tirée sur papier • Courtesy L’Avant Galerie Vossen, Paris
« Ce nouveau secteur dédié à la manière dont les nouvelles technologies s’inscrivent dans la photographie est une façon de faire entrer la foire dans l’ère digitale et un moyen de la régénérer », expliquent les deux directrices de Paris Photo, Florence Bourgeois et Anna Planas. Confié à la spécialiste Nina Roehrs, cofondatrice d’une galerie consacrée à ces œuvres d’un genre nouveau nées des algorithmes, du code et autres applications, il est modeste en taille : neuf participants, dont cinq sont allemands. Mais c’est une première dans une foire d’art en Europe. L’initiative est d’autant plus audacieuse que certaines productions, comme les NFT, se développent commercialement en marge du marché de l’art et au sein de communautés spécifiques sur Internet, indépendamment des traditionnels intermédiaires entre artiste et collectionneur. Ce qui est nouveau aussi, c’est qu’aux côtés de galeries classiques, « Digital » accueille deux plateformes curatées en ligne, La Collection (Paris) et Verse (Londres), des structures sans espace physique permanent. Autre caractéristique : ce secteur rassemble des artistes rarement ou jamais montrés dans une foire et promet de bousculer l’ordre établi avec des œuvres atypiques : tirages, écrans, sculptures mais aussi applications ou jeux vidéo. Parmi elles, des images générées par l’intelligence artificielle, comme la série de baisers créée par la « machine abstraite U2P050 », à découvrir chez L’Avant Galerie Vossen (Paris).
Paris Photo 2023
Du 9 novembre 2023 au 12 novembre 2023
Grand Palais Éphémère • 2 Place Joffre • 75007 Paris
www.grandpalais.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique