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Vue du film “L’effort, le monde” de Jacques Perconte, 2024
Expérience au Générateur de Gentilly • © Erika Vati
« Ça fait un moment que je filme la montagne, nous raconte Jacques Perconte (né en 1974) depuis son atelier de Rotterdam. J’y retourne chaque année. Avec un fait très bizarre : je ne peux pas filmer le Mont-Blanc sans avoir dans l’image quelqu’un qui marche… » La montagne ne serait donc plus un endroit isolé, protégé. De plus en plus nombreux, le petit monde qui l’arpente, bien équipé, serait là grâce à la mécanique bien rodée d’une société industrielle qui surproduit, vend, stocke, exporte…
C’est du moins ce qu’induit l’artiste dans son film L’Effort, le monde, qui fait s’entrelacer des paysages de montagne, d’oiseaux en vol, de ciels, avec des infrastructures industrielles, au fil de deux heures d’images projetées sur un écran de 25 mètres de long. Le projet est à voir au Générateur de Gentilly (Val-de-Marne), un lieu d’art ordinairement dédié à la performance ; mais l’on comprend vite le lien avec cet art du corps, puisque l’homme a passé plusieurs jours d’affilée dans les Alpes, s’investissant pleinement, avec sa chair, son corps, pour filmer les hauteurs, les reliefs et les pentes des massifs.
Jacques Perconte à La Meije
« Pour aller dans les Alpes depuis Rotterdam, je traverse toute la zone industrielle des Pays-Bas, et je vois défiler l’industrie automobile, l’industrie pharmaceutique, la production de machines à laver… Quant à moi, si je peux filmer à très longue distance comme je le fais pour embrasser de grands morceaux de montagne, c’est parce que je filme dans ce monde industriel-là », nous dit-il, c’est-à-dire un monde qui lui donne des moyens techniques exceptionnellement pointus. « Et si les alpinistes ont ce temps qui se dégage, ce temps pour aller en montagne, c’est aussi parce que l’industrie existe. Toutes ces choses sont liées ! »
D’ailleurs, chacune de ses images est patiemment modifiée par l’artiste en post-production. La technique se faufile au cœur même de l’œuvre. C’est ce qui passionne le cinéaste, qui veut travailler la matière du film numérique comme le peintre ses pigments, ses huiles, sa touche, ses transparences. Ici, pour y voir plus clair, il faut opérer un petit retour en arrière.
Né à Grenoble, entouré par la montagne (déjà), Jacques Perconte passe son enfance à dessiner, peindre, et rejoint naturellement, après son baccalauréat, les bancs de l’université d’arts plastiques de Bordeaux. « Rapidement, j’ai abandonné la peinture et le dessin pour m’orienter vers l’atelier vidéo et informatique. Moi qui n’étais vraiment pas branché jeux vidéo, je me suis découvert une facilité avec l’informatique que je ne me connaissais pas. »
Vue du film « L’effort, le monde » de Jacques Perconte, 2024
Expérience au Générateur de Gentilly • © Erika Vati
Il repère dans une salle de l’université « une machine ultra-puissante qui servait à faire des effets spéciaux de cinéma, de la 3D… Personne n’y touchait ! » Nous sommes alors au milieu des années 1990, et l’artiste se met à « bricoler des sites internet », jusqu’à pénétrer l’équipe d’un archéologue, Robert Vergnieux, dont le laboratoire, alors à la pointe de la technologie, « travaille déjà à l’époque sur la restitution virtuelle de monuments historiques ». En parallèle, Jacques Perconte réalise des courts-métrages avec des copains. « Mais je ne faisais pas encore le lien entre mes films et mes recherches en fac d’arts plastiques. »
Vue du film « L’effort, le monde » de Jacques Perconte, 2024
Expérience au Générateur de Gentilly • © Erika Vati
À la fin des années 1990, repéré par le réalisateur Jan Kounen, il a l’occasion de tourner un film… « Mais on n’a pas pu aller plus loin que le tournage, à cause d’un grand manque de moyens. Pour moi, ça a été un deuil du cinéma, mais aussi la naissance d’une pratique vraiment expérimentale des images. » Il converse alors avec Grégory Chatonsky, artiste aujourd’hui bien connu pour son travail sur l’intelligence artificielle.
« À l’époque, apparaissent les premiers réseaux de partage vidéo. J’ai commencé à voir des images de très mauvaise qualité, et je me suis rendu compte qu’il y avait une texture, quelque chose de particulier. J’ai eu envie de faire quelque chose avec ça, de travailler avec la matérialité des images dans le numérique. J’ai commencé à expérimenter des choses avec l’encodage. »
Il pense alors à William Turner, à Claude Monet, des peintres qu’il associe à « la révélation de la peinture comme geste autonome », et tâche de poursuivre leurs recherches avec des images numériques. Sans singer la peinture, dit-il, sans faire de l’ordinateur un pinceau. Dès 2003, il choisit de se consacrer au paysage, « car il est relié à des questions politiques, humaines… » Vite remarqué par le milieu du cinéma expérimental, il est contacté par Leos Carax pour concevoir une séquence dans le film Holy Motors (2012), et son court-métrage Après le feu (2010) apparaît dans le Livre d’image (2018) de Jean-Luc Godard.
Vue du film « L’effort, le monde » de Jacques Perconte, 2024
Expérience au Générateur de Gentilly • © Erika Vati
Cinéaste donc, c’est pourtant en plasticien qu’il s’empare l’année dernière du Lieu unique à Nantes, et convie au cœur de l’ancienne usine de biscuits des paysages mouvants sur grands écrans. Le projet de Gentilly, commandé à l’occasion du programme d’expositions La Métropolitaine, en est la suite. Un geste magistral, qui invite l’œil à plonger dans des images immenses des massifs du Mont-Blanc, des Aiguilles Rouges, des Arves et des Écrins, à y suivre des alpinistes (Fanny Gras et Bogumila Burczynska, des femmes, car « quand elles conquièrent, ce n’est pas pour prendre, mais pour connaître »), à s’immerger dans la roche, à observer des ciels où passent des oiseaux, mais aussi, donc, des usines, des infrastructures industrielles filmées dans les ports de Dunkerque et de Rotterdam. L’œil du spectateur perçoit nettement les « bricolages » de l’artiste, réalisés sans avoir recours aux effets bien rodés des logiciels de retouche d’images, nous souffle la directrice artistique Anne Dreyfus : des pixels qui s’évadent, s’érodent, se teintent du passage d’une aile, s’agglomèrent. Tels des pigments. Et c’est captivant.
Quant à la bande-son, elle convoque dans l’espace des bruits d’usine, des chuchotements de l’artiste, les commentaires des alpinistes. Un bruissement du monde, entre productivité, loisir, performance, poésie, vertige. C’est à vivre, presque plus qu’à voir. Une expérience de cinéma ou d’art, peu importe. Bouleversante, cela est certain.
Jacques Perconte. L'effort, le monde
Du 4 mai 2024 au 13 juillet 2024
Le Générateur • 16 Rue Charles Frérot • 94250 Gentilly
legenerateur.com
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