Władysław Jarocki, Houtsoules dans les Carpates, 1910
Huile sur toile • 201 x 282 cm • Coll. Musée national de Varsovie • © Fondation de l'Hermitage
Véritable monument national polonais, Adam Mickiewicz (1798–1855) a passé plus de 30 ans de sa vie en exil, et a fini ses jours sans jamais revoir sa terre natale. Quelque temps avant de prendre la chaire de littérature slave au Collège de France à Paris, le poète romantique avait séjourné à Lausanne, où il a écrit l’un de ses chefs-d’œuvre : Lyriques de Lausanne. Deux siècles plus tard, voilà que le fleuron de la peinture polonaise du XIXe siècle a aussi pris ses quartiers face aux paisibles eaux du lac Léman, puisque la fondation de l’Hermitage accueille jusqu’au 9 novembre quelque 100 chefs-d’œuvre du musée national de Varsovie dans le cadre d’un partenariat entre les deux institutions.
Intitulée « La Pologne rêvée », l’exposition met en lumière une histoire relativement méconnue en dehors des frontières de la Pologne : la lutte des artistes polonais pour la sauvegarde de leur culture et de leur identité alors que leur pays est, entre le XVIIIe et le début du XXe siècle, rayé de la carte, partagé entre la Russie l’Autriche et la Prusse. Pour bien saisir l’importance de ce mouvement artistique, un détour historique s’impose.
Stanisław Wyspiański, Jeune fille éteignant une bougie, 1893
Huile sur toile • 65 × 46 cm • Coll. Musée national de Varsovie • © Fondation de l’Hermitage
En 1569, le traité de l’union de Lublin marque la création de la république des Deux Nations réunissant le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie. Cet état, qui s’étend jusqu’aux frontières de l’Empire ottoman, et qui comprend également une partie de l’Ukraine et de la Biélorussie, est alors l’un des plus grands d’Europe. Plusieurs langues et cultures cohabitent donc au sein de ce vaste territoire.
Deux siècles plus tard, les divisions et les guerres affaiblissent cet état, qui est finalement divisé entre l’Empire russe, le royaume de Prusse et la monarchie des Habsbourg à l’issue des trois partages, qui ont respectivement lieu en 1772, 1793 et 1795. Débute alors une longue période d’asservissement pour la nation polonaise, qui fait face à la volonté d’éradication de son histoire et de sa langue. Entre 1840 et 1918, plusieurs générations d’artistes – peintres, mais aussi écrivains – s’élèvent contre cet anéantissement de leur identité et ravivent la flamme de cette « âme » polonaise menacée.
« Nous exigeons de notre art qu’il soit polonais, entièrement polonais, car s’il perd son caractère propre, il perdra sa force, sa valeur et sa raison d’être. »
Artur Górski
Malgré ce contexte peu favorable pour la création, cette période sombre est aussi synonyme d’une formidable effervescence sur la scène artistique polonaise. « Nous exigeons de notre art qu’il soit polonais, entièrement polonais, car s’il perd son caractère propre, il perdra sa force, sa valeur et sa raison d’être », s’émouvait ainsi le critique Artur Górski dans le manifeste du mouvement Jeune Pologne, paru en 1898 dans la revue Życie (« La Vie »). Les artistes polonais exaltent la vision quasi sacrée d’une nation martyre, mais profondément résiliente. À l’heure où toute tentative de rébellion est alors vivement réprimée et se solde par des déportations en Sibérie, leurs œuvres se font l’écho de leurs aspirations artistiques, sociétales et politiques.
Julian Fałat, Paysage d’hiver avec rivière et oiseau, 1913
Huile sur toile • 106 × 135 cm • Coll. Musée national de Varsovie • © Fondation de l’Hermitage
Face à l’inexistence de formations académiques, les aspirants peintres trouvent refuge en France, en Allemagne ou en Suisse, où ils s’imprègnent des courants artistiques de l’époque – romantisme, impressionnisme, symbolisme, expressionnisme… Ainsi Józef Brandt, l’un des principaux représentants du réalisme polonais, prend-il au milieu des années 1870 la tête d’une colonie d’artistes exilés à Munich. Władysław Ślewiński met le cap sur Pont-Aven en Bretagne, où il fréquente Paul Gauguin. Peintre emblématique de Cracovie, Jan Matejko reçoit, quant à lui, une médaille d’or pour son tableau Rejtan, aussi appelé La Chute de la Pologne, lors de l’Exposition universelle de 1867.
Le paysage se mue en métaphore de la « polonité », terme employé pour désigner ce puissant imaginaire patriotique.
Brandt et Matejko s’imposent comme les principaux représentants de la peinture d’histoire polonaise, glorifiant les exploits militaires de la république des Deux Nations. Leurs grandes fresques historiques, dans lesquelles s’invite volontiers la fiction, recréent les bases d’une mythologie servant la reconstruction d’une mémoire collective, à travers des évocations patriotiques, le folklore et les traditions populaires.
Edward Okuń, Nous et la guerre, 1917–1923
Huile sur toile • 88 × 111 cm • Coll. Musée national de Varsovie • © Fondation de l’Hermitage
De la même manière, le paysage occupe une place centrale dans la peinture polonaise et devient un outil d’affirmation de l’identité nationale. Zakopane, dans le massif des Tatras, se fait le repaire de nombreux artistes venus peindre la montagne sur le motif, comme Stanisław Witkiewicz. L’hiver est leur saison préférée, car elle laisse place à la contemplation et la méditation. Le paysage se mue en métaphore de la « polonité », terme employé pour désigner ce puissant imaginaire patriotique.
En quête de leurs racines, les peintres puisent aussi leurs motifs de prédilection dans la culture slave qui imprègne les steppes de la Ruthénie du Sud et du bassin du Dniepr (actuelle Ukraine), terre fertile d’innombrables légendes et de magie. La peinture polonaise du XIXe siècle, et principalement celle se réclamant du symbolisme, se trouve ainsi peuplée de toutes sortes de créatures fantastiques, de fantômes venus hanter des cimetières, de chimères… Dans cette fabuleuse cohorte, émerge aussi la figure des « roussalki », nymphes des eaux à la beauté envoûtante.
Leon Wyczółkowski, Pêcheur, 1911
Huile sur toile • 101 × 71,5 cm • Coll. Musée national de Varsovie • © Fondation de l’Hermitage
Cette fascination pour la culture populaire slave va de pair avec l’exaltation du monde rural. Pour ces artistes, le paysan est en effet le garant de l’héritage culturel de la nation. Dans un élan régionaliste, leur intérêt se porte sur les peuples des campagnes de Cracovie ou encore des Carpates orientales, à l’image des Houtsoules, en actuelle Ukraine, auxquels Władysław Jarocki consacre par exemple un immense tableau, figurant un homme vêtu d’une veste en mouton retourné et d’une chapka en astrakan (ouchanka) en compagnie de trois jeunes femmes emmitouflées dans leur cape brodée (lizhnyk) au cœur d’un superbe paysage hivernal [ill. à la Une].
Les artistes de la modernité continueront de puiser dans les motifs colorés de l’iconographie populaire polonaise, à l’image des membres du groupe Rytm, dont fait partie Zofia Stryjeńska. Inspirée par la mythologie slave, cette dernière se fait une place de choix sur la scène artistique de son pays en développant pendant l’entre-deux-guerres un langage graphique mêlant habilement folklore et lignes Art déco. En 1925, ses deux grands panneaux conçus pour le pavillon polonais de l’Exposition internationale des arts décoratifs se verront ainsi récompensés du Grand Prix. Sept ans seulement après que la Pologne ne recouvre, enfin, son indépendance.
La Pologne rêvée. 100 chefs-d’œuvre du musée national de Varsovie
Du 27 juin 2025 au 9 novembre 2025
Fondation de l'Hermitage • 2 Route du Signal • 1018 Lausanne
www.fondation-hermitage.ch
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