Article réservé aux abonnés

Royaume-Uni

Qui était Ithell Colquhoun, surréaliste alchimiste et tantrique ?

Par

Publié le , mis à jour le
Elle est longtemps restée l’une des grandes oubliées de l’aventure surréaliste. L’Anglaise Ithell Colquhoun (1906–1988) sort peu à peu de l’ombre et l’on découvre enfin les toiles puissamment évocatrices de cette passionnée d’occultisme, prédilection qui l’éloigna parfois des cercles officiels mais imprégna son œuvre accomplie comme un acte magique, également guidée par Éros et par l’Inde.
Ithell Colquhoun, Gorgon
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Gorgon, 1946

i

Cette toile synthétise toutes les recherches de l’artiste : la technique de décalcomanie lui permet d’explorer une forme d’automatisme, duquel surgit l’une de ces « images doubles » qu’elle chérissait : à la fois figure mythique et paysage rocheux.

Huile sur toile • 57,8 x 57,8 cm • Collection particulière • © Spire Healtheare / © Noise Abatement Society / © Samaritans

Voilà trente-sept ans qu’elle a disparu, et à peine dix que son nom apparaît enfin. Un nom qui, à son image, charrie son lot de mystères : Ithell Colquhoun, « âme perdue », comme elle se définissait… Mise en lumière lors d’une biennale de Venise 2022 riche de femmes surréalistes, et tout dernièrement à l’exposition « Surréalisme » du Centre Pompidou, elle avait jusqu’alors été exclue de l’histoire du mouvement. Seuls quelques initiés connaissaient son œuvre, portant son travail sur les cimaises de leurs galeries dès les années 1980 (notamment la Galerie 1900–2000, en 1982, lors de l’exposition « Les enfants d’Alice – La peinture surréaliste en Angleterre, 1930–1950 »).

Sur les terres de Cornouailles où Ithell Colquhoun a passé la seconde partie de sa vie, la Tate St Ives répare l’outrage, orchestrant la première rétrospective consacrée à l’artiste. Où l’on découvre une peintre envoûtante et une écrivaine inspirée, téméraire navigatrice en eaux occultes. Mariant hindouisme et Kabbale juive, mythologie égyptienne et mystique tantrique, Ithell Colquhoun resurgit telle l’enfant qu’auraient pu avoir Hilma af Klint, pionnière de l’abstraction elle aussi longtemps oubliée, et Yves Tanguy, rêveur minéral des plages bretonnes, si la fée Mélusine les avait fait se croiser.

Lire le monde tel un grimoire

Margaret Ithell Colquhoun naît en 1906, en Inde, dans l’État d’Assam où sa famille de militaires a été appelée à servir. Elle n’est encore qu’un nourrisson quand elle débarque dans la Grande-Bretagne de ses ancêtres. Mais le sous-continent, dans sa version fantasmée, nourrira toute sa vie son inspiration.

Ithell Colquhoun, Volcanic Flare
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Volcanic Flare, 1978

i

De l’écriture automatique à la tache divinatoire, l’artiste a toute sa vie fait confiance au hasard, qu’elle appliquera aussi dans la peinture émaillée.

Peinture émail sur papier • 32,4 × 22,7 cm • Coll. Tate, Londres / Presented by the National Trust 2019 • © Tate / Photo © Tate

Son adolescence à Cheltenham, comté de Gloucestershire, est marquée par un certain abandon familial. Dès le plus jeune âge, elle s’efforce de donner cohérence à son monde chaotique en créant tout un réseau de correspondances entre les formes végétales, les substances alchimiques et son propre corps. Déjà, elle s’efforce de lire le monde, tel un grimoire. Elle étudie d’abord la peinture et l’architecture à la Cheltenham School of Art.

« Son intérêt croissant pour la religion et l’occultisme ainsi que sa passion pour l’expression artistique donnent forme et orientation à son existence quelque peu incertaine », postule l’éclairant catalogue de l’exposition. Comme en témoignent les costumes qu’elle conçoit alors pour une pièce de théâtre, Bird of Hermes, inspirée d’un manuscrit du XVe siècle, elle se passionne très tôt pour la pierre philosophale et la transformation des métaux en or. Sans le savoir, elle a déjà un point commun avec André Breton qui, dans son atelier de l’autre côté de la Manche, est en train de théoriser le surréalisme à grand renfort de références alchimiques.

Des sociétés occultes au surréalisme

Ses toiles sont « non pas le résultat d’un rêve, mais d’un état onirique ».

À partir de 1927, Ithell Colquhoun poursuit ses études à la Slade School of Fine Art de Londres et y fait ses premiers pas sur quelques-unes des pistes qu’elle arpentera toute sa vie : l’ésotérisme, le défi aux normes, notamment celles du genre, la libération de la femme. Éros sera l’un de ses guides. C’est alors qu’elle rejoint une société secrète : la Quest Society, fondée par l’ancien théosophe George Robert Stow Mead, est dédiée à « l’étude comparative de la religion, de la philosophie et de la science ». Pour Ithell Colquhoun, c’est la première étape d’une longue liste de cultes et initiations.

Ithell Colquhoun, Drawing of a Blue and Pink Couple Embracing
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Drawing of a Blue and Pink Couple Embracing, 1940–1941

i

Avec cette série de dessins de couples, Colquhoun se laisse traverser par la philosophie tantrique. « Une rencontre avec les esprits de la couleur », célèbre l’artiste indienne Bharti Kher dans le catalogue.

Aquarelle sur papier • 11,5 × 14,5 cm • Coll. Tate, Londres / Presented by the National Trust 2019 • © Tate / Photo © Tate

Riche de ces rencontres avec les cercles occultistes londoniens, elle découvre bientôt le surréalisme dans son berceau parisien, dès 1931, alors qu’elle est partie se former à l’Académie Colarossi, rue de la Grande Chaumière. C’est avant tout l’œuvre de Salvador Dalí qui la fascine. Cinq ans plus tard, le surréalisme revient à elle avec « The International Surrealist Exhibition », organisée à Londres par le poète David Gascoyne et l’artiste et collectionneur Roland Penrose. Son travail s’en trouve bouleversé : Ithell Colquhoun met au point un système d’image double qui doit beaucoup à la méthode « paranoïaque-critique » de Dalí. Ses toiles sont « non pas le résultat d’un rêve, mais d’un état onirique », décrit-elle.

« Une féconde interpénétration entre sexuel et spirituel »

Ithell Colquhoun, Scylla
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Scylla, 1938

i

Peu d’amateurs d’art peuvent se targuer de connaître cette surréaliste britannique : voilà quelques années à peine que son œuvre est redécouverte. Elle fait partie des révélations de cette exposition, riche en surprises.

huile sur panneau • 91,4 × 61 cm • Coll. Tate Britain, Londres / © Samaritans, © Noise Abatement Society & © Spire Healthcare / © ADAGP, Paris 2024

L’un de ses tableaux les plus connus, Scylla (1938), est caractéristique de cette approche. Il dépeint deux roches, à la fois phallus et vulve, qui peuvent apparaître aussi comme les cuisses offertes d’une femme, les algues évoquant les poils pubiens. Appartenant à la même série – « Méditerranée » –, ses Gouffres amers (1939) au titre baudelairien font entrer en fusion la silhouette d’un écorché avec un paysage rocheux. « Le surréalisme a éloigné Colquhoun des récits moralisants et de l’habileté des dessinateurs de la Renaissance italienne préconisée durant ses études pour la faire dériver vers une iconographie érotisée de fleurs, corps et paysages, une féconde interpénétration entre sexuel et spirituel », résume la professeure d’histoire de l’art Alyce Mahon dans le catalogue.

En libre-penseuse, l’artiste attend 1939 pour intégrer le groupe surréaliste anglais, dirigé par l’artiste et écrivain belge E.L.T. Mesens ; elle rencontre alors Breton à Paris, expose avec Penrose à la Mayor Gallery, à Londres. La voilà dans le Saint des Saints. À l’été, elle rejoint une autre tribu surréaliste, constituée notamment de l’Espagnol Esteban Francés et du Chilien Roberto Matta, rassemblés au château de Chemillieu, près de Chambéry. Le peintre britannique Gordon Onslow Ford la convoque par ces mots : « Apportez votre boîte de peinture, si vous voulez contribuer à nos recherches dans un nouveau monde. »

Ithell Colquhoun, The Pine Family
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, The Pine Family, 1940

i

Métissant les influences de Magritte et de Dalí, cette toile iconique a été refusée pour indécence en 1942 par The Leicester Galleries, qui orchestraient une exposition célébrant le surréalisme à la britannique.

Peinture à l'huile sur toile • 46 x 54 cm • Coll. Israel Museum, Jerusalem / Vera & Arturo Schwarz Collection of Dada and Surrealist Art • © Israel Museum, Jerusalem / Vera & Arturo Schwarz Collection of Dada and Surrealist Art / Bridgeman Images

« Une idée essentielle de son œuvre est celle de coniunctio oppositorum, un terme latin désignant la fusion des contraires en une seule entité. »

Victoria Ferentinou

Elle y pénètre sans frémir, initiée ici à l’écriture et au dessin automatiques. Frottage, fumage, décalcomanie, elle s’adonne à toutes les techniques suscitant une libre association des images, regroupées sous le terme de « morphopsychologie ». Elle raffole aussi du « parsemage », qui consiste à saupoudrer de craie ou de charbon de bois la surface de l’eau, avant d’y tremper une feuille où s’inscrivent des motifs hasardeux. Autant de moyens, pour la troupe, de donner forme à ses « pensées débridées… Ce paradis infernal où tout est possible », décrit alors Onslow Ford.

Son passage au sein des surréalistes anglais est néanmoins de courte durée. Elle est exclue du groupe dès 1940, comme son acolyte Eileen Agar (réintégrée par la suite) : leur leader Mesens exige de ses ouailles l’exclusivité, et Colquhoun ne peut sacrifier son engagement dans les cercles occultistes. Elle choisit donc la solitude mais demeure surréaliste dans l’âme, au travers de sa quête alchimique.

Ithell Colquhoun, Diagrams of Love : Heart of Corn
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Diagrams of Love : Heart of Corn, 1941

i

Avec ses yeux en forme de vulve, ce dessin parmi les plus emblématiques de la série « Diagrams of Love » déploie le motif chrétien de la crucifixion tout en y mêlant des références païennes aux déesses Déméter et Isis. Une Allégorie du principe de vie.

Aquarelle sur papier • 25,8 × 18 cm • Tate, Londres • © Tate, Londres / Legs Ithell Colquhoun à la Tate Archive

Ses toiles en explorent de nombreux motifs, à commencer par le concept du « Divin Androgyne », sublime « conjonction des contraires ». Dans ses aquarelles des séries « Diagrams of Love » et « Alchemical Figures », vers 1941–1942, elle explore la fusion sexuelle, mêlant des références à l’arbre de vie de la Kabbale et aux points d’énergie du yoga tantrique. « Une idée essentielle de son œuvre est celle de coniunctio oppositorum, un terme latin désignant la fusion des contraires en une seule entité. Dans l’alchimie, cela signifie la synthèse de deux substances opposées qui produit la pierre philosophale, ou l’être parfait, l’androgyne », précise l’essayiste Victoria Ferentinou dans le catalogue.

Des pratiques comparées à celles des voyants

Ithell Colquhoun, Earth Process
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Earth Process, 1940

i

Dans les années 1940, son œuvre met l’accent sur les énergies telluriques, donnant naissance à des formes hybrides entre l’humain et le végétal.

Gouache et mine de plomb sur papier • 35,5 × 25,5 cm • Coll. Tate, Londres / Presented bythe National Trust 2016 • © Tate / Photo © Tate (Sam Day)

Malgré l’exclusion, l’héritage de Chemillieu perdure. De ces « images-pensées » qu’elle a appris à « extirper des profondeurs de la vie fantasmatique », Ithell Colquhoun fait en 1949 la matrice de son essai phare, The Mantic Stain (la Tache mantique, titre qui fait référence à la divination). « Les taches automatiques détenaient un ‘pouvoir divinatoire’ qui pourrait être comparé aux pratiques des voyants utilisant des éclaboussures d’encre, du sable, des épingles jetées au hasard… pour mettre en mouvement leur faculté télépathique », y écrit-elle. Plus que jamais, l’art devient à ses yeux un acte magique, qui lui permet de se connecter aux invisibles énergies à l’œuvre dans l’inconscient, comme dans le paysage. Il « met l’esprit en contact avec d’autres forces, esprits et systèmes, au-delà de la psyché individuelle ».

Dans son processus de création, les éléments sont ses alliés. La terre, le vent, le feu, l’eau… Elle les découvre à leur épiphanie sur les landes des Cornouailles, qu’elle commence à arpenter durant les années de guerre. Fascinée par les mégalithes qu’elle aime à dessiner, elle dévore les mythologies druidiques, renouant avec les origines celtes héritées de sa mère irlandaise. Pour la première fois, ses idées magiques prennent racine dans un lieu.

Publié en 1957, son livre The Living Stones: Cornwall (Pierres vivantes : Cornouailles) fait le récit de son attachement profond à cette contrée battue par les vents. « C’était le lieu du déluge. Mon lieu d’origine, là où je retournerais, autrement qu’en rêve. Je verrais ce pays de mes yeux dessillés par les vrilles du sommeil, j’entendrais ces sons oubliés mais qui font écho à nouveau, je savourerais encore cette odeur dont ne se souviennent que des troncs entrouverts ; je savourerais encore cette caresse différente de l’air même » : ainsi chante-t-elle les énergies de cette nouvelle patrie, qu’elle considère en miroir de son Inde rêvée.

Ithell Colquhoun, Drawing of a Figure With a Flattened Tesseract
voir toutes les images

Ithell Colquhoun, Drawing of a Figure With a Flattened Tesseract, Non daté

i

Le tesseract est un cube quadridimensionnel. Ici aplati (« flattered »), il peut servir d’allégorie à la quête d’Ithell Colquhoun, désireuse de faire entrer toutes les dimensions de l’ésotérisme et les forces de l’invisible dans son œuvre.

Collé sur le papier par-dessus un dessin précédent similaire • 38 × 56 cm • Coll. Tate, Londres • © Tate, Londres / Legs Ithell Colquhoun à la Tate Arche

« Elle cherchait des lieux ‘équivalents’ à l’Inde au cœur des régions celtes de Grande-Bretagne car, selon elle, elles partageaient une ascendance commune dérivée de la légendaire île engloutie d’Atlantis et de sa civilisation fondée sur le culte de la nature, évoque Katy Norris dans un autre essai du catalogue. Pour Colquhoun, prise ‘entre l’Orient et l’Occident’, ce concept de correspondance spirituelle entre deux continents faisait partie intégrante de son identité en tant qu’artiste et voyante. »

Londres s’éloigne toujours plus, tandis que sa quête ésotérique s’intensifie. Recluse, à partir de la fin des années 1950, dans son atelier de Lamorna Cove, elle rejoint néanmoins jusqu’à la fin des années 1970 nombre de sociétés magiques, de l’Ordo Templi Orientis à la New Isis Lodge, en passant par divers ordres de l’ancienne Église celtique. À partir de 1962, elle signera ses œuvres du monogramme magique SV, inspiré par ce vers du poète latin Horace : « Splendidior Vitro » (« Plus étincelant que le cristal »). Mais la légende dit que, dans les tourbières des Cornouailles, on se souvient d’elle comme de la druidesse Boudicca.

Arrow

Ithell Colquhoun. Between Worlds

Du 1 février 2025 au 5 mai 2025

www.tate.org.uk

Retrouvez dans l’Encyclo : Surréalisme

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi