Article réservé aux abonnés
Sebastiano del Piombo, La Visitation, 1518-1519
Huile sur toile marouflée sur bois • 168 x 132 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Ils avaient dix ans d’écart. L’un était florentin, formé par le subtil peintre Domenico Ghirlandaio. L’autre était vénitien, passé par l’atelier du maître du paysage, Giorgione. Le premier parvint à donner une force incroyable à ses figures à l’aide d’un simple coup de crayon ou de quelques craies, et devint l’artiste génial et polymorphe que l’on sait. Le second fut un virtuose de la peinture à l’huile, capable de travailler le coloris avec une rare finesse. Sa postérité resta toutefois cantonnée à un cercle étroit de brillants mécènes italiens. Michel-Ange et Sebastiano del Piombo se sont rencontrés à Rome en 1511 et allaient unir puissance du modelé et délicatesse du trait dans un seul but : supplanter le peintre en vogue Raphaël, qui achevait alors pour les appartements du pape sa monumentale École d’Athènes.
Entrés tous deux au service de Jules II, Michel-Ange et Raphaël étaient vite devenus de redoutables adversaires. Les observateurs se délectaient du choc de leurs styles, opposant l’héroïsme viril du premier (dont les couleurs étaient parfois jugées « rétrogrades ») à l’invention charmante du second. La rumeur disait aussi que Raphaël ne manquait jamais d’aller s’inspirer de la voûte de la Sixtine en l’absence de Michel-Ange, grâce à son ami l’architecte Bramante qui possédait les clefs de la chapelle… C’est dans ce contexte tendu que le jeune Sebastiano, repéré pour son talent et ses innovations toutes vénitiennes – alors inédites à Rome – et soutenu dès ses débuts par le prestigieux mécène Agostino Chigi, allait attirer l’attention du ténébreux Michel-Ange.
Michel-Ange, La Vierge et l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et des anges (dite aussi Madone de Manchester), vers 1494–1497
Cette œuvre inachevée est l’un des premiers exemples de l’activité de Michel-Ange peintre. Qui semble s’être inspiré des marbres du Florentin Luca della Robbia.
Tempera sur bois de peuplier • 104,5 × 77 cm • Coll. & © National Gallery, Londres
Autant le dire d’emblée, la stratégie de nos deux artistes remporta un succès très relatif : Raphaël, devenu le favori du nouveau pape Léon X, disparut au faîte de sa gloire en 1520 (à 37 ans)… emporté par la malaria. L’existence d’un « pacte » tacite entre Michel-Ange et Sebastiano n’est toutefois pas que pure spéculation d’historiens de l’art, comme le prouve leur relation épistolaire mise en lumière par Matthias Wivel, commissaire de la passionnante exposition à la National Gallery de Londres. Entre 1516, date à laquelle Michel-Ange quitte Rome pour Florence à la demande du pape, et 1534, année de son retour au Vatican comme architecte, peintre et sculpteur, les deux hommes ont longuement correspondu. En témoignent aujourd’hui trente-sept lettres signées Sebastiano, et six autres rédigées par celui qui fut son mentor, son « plus cher ami, plus cher à [son] cœur qu’un père »…
Nulle grâce florentine chez cette Judith, dont l’inquiétante détermination contraste avec la somptuosité lapis-lazuli de l’étoffe.
Deux œuvres précoces illustrent parfaitement ces qualités complémentaires, susceptibles de s’accorder dans pareille entreprise. Dans la Vierge et l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et des anges [voir ci-dessus], l’une de ses premières peintures, Michel-Ange conçoit une frise de personnages à la musculature puissante, qui tient amplement de l’art de la sculpture, tout en retenant la grâce des visages de la peinture florentine. Rien de tel dans l’étrange Judith de Sebastiano – magnifique portraitiste ! –, dont l’inquiétante détermination contraste avec la somptuosité lapis-lazuli de l’étoffe.
Sebastiano del Piombo, Judith (ou Salomé), 1510
Brillant coloriste, Sebastiano fut aussi un remarquable peintre de la figure humaine, vivante… ou pas.
Huile sur toile • 54,9 x 44,5 cm • Coll. & © National Gallery, Londres.
Très rapidement, cette collaboration prendra corps dans une œuvre magistrale, prêtée exceptionnellement à la National Gallery par le Museo Civico de Viterbe : la Lamentation sur le Christ mort. Cette peinture est singulière à plus d’un titre. Sous la lumière d’un clair de lune, une Vierge monumentale, presque virile – à l’image des ignudi (grands nus masculins) de la voûte de la chapelle Sixtine (Sebastiano avait le rare privilège d’y regarder Michel-Ange travailler) –, se recueille devant le corps d’un Christ à la beauté troublante. Mais à la différence de la Pietà sculptée de Michel-Ange, dont le tableau s’inspire probablement, la position horizontale du Christ indique que l’œuvre devait être installée au-dessus du maître-autel de l’église de Viterbe, donnant ainsi le sentiment que son corps était posé à même l’autel : image parfaite de l’eucharistie.
Sebastiano del Piombo, Lamentation sur le Christ mort (Pietà), vers 1512–1516
Cette Vierge un brin virile, recueillie devant un Christ à la beauté troublante, est la première oeuvre de collaboration des deux artistes : le ton est donné.
Huile sur toile • 259 × 219 cm • Coll. Museo Civico, Viterbe • © Comune di Viterbo
Cette Pietà illustre comment les deux hommes concevaient ce travail commun : Michel-Ange livrait des dessins partiels – certains encore visibles au revers du panneau – que Sebastiano interprétait ensuite non sans brio. Hasard ou pas, Raphaël donnera le change peu après, peignant à son tour un violent clair-obscur dans la Délivrance de saint Pierre (1512–1513), l’une des fresques de la chambre d’Héliodore au Vatican. Ce partenariat fécond offrira à Sebastiano de nouvelles opportunités. Ainsi de la commande pour la chapelle Borgherini de l’église San Pietro in Montorio à Rome, reconstituée à l’exposition de Londres : d’après le peintre et écrivain Vasari, le banquier florentin Pierfrancesco Borgherini aurait accepté de faire affaire avec le Vénitien à condition que Michel-Ange produise les dessins.
Moulage de la Pietà de Michel-Ange, 1975
Voilà l’œuvre qui assura son succès à Michel-Ange : sa Vierge dont la beauté efface tout dolorisme, dans une relation mère-fils d’une immense humanité.
Moulage en plâtre du marbre original (1497–1500, basilique Saint-Pierre de Rome) à partir de moules à cinq pièces, avec armature en bois et en fer • 174 × 195 cm • Coll. & © musée du Vatican, Rome
En 1520, la confrontation avec Raphaël se précise dans le cadre d’une prestigieuse commande, celle du nouvel archevêque de Narbonne : Jules de Médicis, cousin germain du pape Léon X, bientôt appelé à devenir pape lui-même. Deux retables sont commandés pour sa cathédrale française, l’un à Raphaël – qui peindra là sa dernière œuvre –, l’autre à Sebastiano.
Après la mort de Raphaël, Sebastiano pensera naïvement prendre la relève sur le chantier du Vatican, grâce au soutien de Michel-Ange. Mais la lettre de recommandation de son « plus cher ami » sera si sarcastique qu’elle fera rire toute la curie. C’est donc sa proximité avec Jules de Médicis, devenu pape sous le nom de Clément VII, qui sauvera sa carrière. Et parce qu’il a été l’un des rares fidèles à demeurer à Rome lors du sac de la ville en 1527 – enfermé pendant des mois au château Saint-Ange –, Sebastiano sera nommé piombatore (chargé des sceaux, d’où son surnom del Piombo), une sinécure lui assurant la notoriété et les revenus confortables d’un fonctionnaire papal. D’après le biographe Vasari, plus qu’un prétendu désaccord technique au sujet du Jugement dernier, c’est cet « embourgeoisement » qui sera à l’origine des vilenies et mots acerbes proférés par Michel-Ange. Désormais plus actif sur les chantiers d’architecture, le génie de la Sixtine qualifiera en effet son ami de « fainéant » et de peu créatif… De fait, leur solidarité n’avait plus d’intérêt. Ni pour l’un, ni pour l’autre.
Londres rend justice à Sebastiano del Piombo
Plus qu’une énième exposition consacrée à Michel-Ange (1475-1564), voilà plutôt une riche plongée dans les secrets de création du maître italien, partagés avec un émule inattendu, le jeune Sebastiano del Piombo (1485-1547), considéré comme l’un des plus brillants de sa génération. Soixante-dix oeuvres (peintures, dessins, sculptures…), dont quelques prêts exceptionnels et la reconstitution inédite d’un triptyque, ainsi que de précieuses lettres manuscrites – celles de Sebastiano étant plus triviales que celles rédigées par l’érudit Michel-Ange – démêlent la réalité et les fantasmes de cette fructueuse collaboration. Où l’on découvre l’incontestable talent de Sebastiano, encore trop méconnu, mais aussi la générosité toute particulière du terrible Michel-Ange.
“Michelangelo & Sebastiano ” • Catalogue en anglais • éd. National Gallery • 272p. • 19,95 £ (23,30€)
Michelangelo & Sebastiano
Du 15 mars 2017 au 25 juin 2017
National Gallery • Trafalgar Square • Londres
www.nationalgallery.org.uk
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
N’y aurait-il pas déjà dans cette peinture, avec ces figures allongées, une once de maniérisme ? Signe en tout cas de la perméabilité des influences entre Michel-Ange, Sebastiano et Raphaël, entre rivalité et émulation.