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Paul Delvaux, Le Tunnel, 1978
Huile sur toile • 150 x 250 cm • Collec. Foundation Paul Delvaux • © Foundation Paul Delvaux Belgium SABAM 2024 / Photo : Vincent Everarts
Plus d’un seront surpris : Paul Delvaux n’a jamais fait partie du groupe des surréalistes, et se défendait d’en être un. L’artiste a pourtant participé à l’Exposition internationale du surréalisme à Paris en 1938, et cette grande rétrospective de ses œuvres coïncide à dessein avec le centenaire du surréalisme. Mais cet électron libre refusait d’être affilié à une doctrine. De leur côté, les surréalistes ne le voyaient pas forcément comme l’un des leurs. En 1947, l’écrivain surréaliste Marcel Mariën l’a méchamment accusé d’exploiter de façon « malhonnête » les « découvertes surréalistes » des années 1920, en répétant à échelle « industrielle » les mêmes juxtapositions « stupides » d’éléments…
Certes répétitives jusqu’à l’obsession – une production « en série » de motifs frappants avec d’infinies variantes qui a subjugué le père du pop art Andy Warhol –, les compositions de l’artiste belge affichent pourtant un mystère, un onirisme et une incongruité fascinants, reconnaissables au premier coup d’œil comme étant de sa main.
Ce fils d’un avocat bruxellois étudie l’architecture, puis la peinture à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles entre 1920 et 1924. C’est au milieu des années 1930 qu’éclate son style emblématique, représenté dans ce parcours par une avalanche de chefs-d’œuvre et qui lui a valu, après avoir été révélé au public en 1945, un grand succès dans les années 1960. Inspiré par sa découverte de René Magritte et Giorgio de Chirico en 1934 dans l’exposition « Minotaure » à Bruxelles, l’artiste se met à peindre des scènes étranges aux décors dépouillés, semées d’indices comme des rébus indéchiffrables…
Paul Delvaux, L’aube, 1943
Huile sur oile • 80 × 100 cm • Coll. Privée en dépot au musée Paul Delvaux • © Foundation Paul Delvaux Belgium SABAM 2024 / Photo : Vincent Everarts
Ces déesses inaccessibles confèrent à ces toiles des qualités surréalistes indéniables – tout autant que l’association incongrue d’objets disparates, l’ambiance onirique et les références aux pulsions sexuelles inconscientes…
Dans une ambiance souvent nocturne et lunaire, des architectures aux lignes nettes et aux perspectives soignées projettent leurs ombres sur le sol. Brouillant les frontières entre rêve et réalité, réel et artificiel, des intérieurs s’ouvrent sur des paysages comme des décors de théâtre. Nues pour la plupart, plusieurs femmes aux grands yeux en amande s’y tiennent droites, immobiles comme des statues, le regard fixe ou dirigé vers un élément hors champ. Suggérant parfois, par des jeux de regards et de gestes, des désirs lesbiens, elles apparaissent plus rarement accompagnées d’hommes habillés tenus à distance, ou de jeunes garçons dévêtus à l’androgynie troublante…
Pour accentuer la bizarrerie de la situation, ces femmes en tenue d’Ève se promènent en pleine rue. Un miroir à la main, prêtes à cueillir une rose, ou allongées sur des divans au milieu de tramways, de lampadaires et de temples grecs, elles composent des visions hallucinatoires héritières du Rêve du Douanier Rousseau (1910). Dédoublées et démultipliées à l’infini comme l’Homme au chapeau melon de Magritte, ces déesses inaccessibles aux poses hiératiques confèrent à ces toiles des qualités surréalistes indéniables – tout autant que l’association incongrue d’objets disparates, l’ambiance onirique et les références aux pulsions sexuelles inconscientes…
À la fois chronologique et thématique, le parcours liégeois contient des toiles fascinantes, comme Le Rêve (1935), qui figure une femme nue volant dans les airs au-dessus d’une consœur endormie dans un paysage désertique ; La Visite (1939), ce petit garçon nu s’avançant vers une femme aux airs d’initiatrice tenant ses seins entre ses mains, qui fit scandale au point d’être décroché d’une exposition à Ostende en 1962 pour « atteinte aux bonnes mœurs » ; ou encore un superbe ensemble composé autour de Jardin nocturne I (1942).
Vue de l’exposition “Les Mondes de Paul Delvaux” au musée de la Boverie
© Temporacdbcreation
Dans une salle consacrée à la Vénus endormie, motif récurrent dans l’œuvre de Delvaux, plusieurs peintures, dont Le Rendez-vous d’Ephèse (1973), entourent une grande femme allongée en cire dont la poitrine se soulève grâce à un mécanisme – celle-là même que le peintre avait découverte dans une baraque de foire, et qui l’avait profondément marqué.
Une très belle salle explore aussi sa passion pour l’Antiquité, qu’il mêle à des éléments modernes pour composer des ambiances étonnantes. Ce diplômé en humanités gréco-latines émaille en effet ses toiles de temples à colonnades et de références mythologiques : l’artiste peint des sirènes altières échouées dans un port industriel, ou encore des sylphides qui semblent s’hybrider avec du lierre, telle Daphné se changeant en laurier !
« Paul Delvaux constitue un maillon dans l’histoire de l’art belge, du symbolisme au surréalisme en passant par le réalisme magique et l’expressionnisme. »
Michel Draguet
Mais avant d’en venir à ces compositions, suivies d’une dernière partie consacrée à ses peintures mystérieuses de voies ferrées avec ou sans femmes nues, le parcours s’attache à décortiquer la naissance de son vocabulaire. Entre 1920 et 1935, le peintre tâtonne et expérimente plusieurs styles : paysages impressionnistes, gares et voies de chemin de fer aux tons sombres, puis groupes de personnages et de nus féminins qui s’inspirent tour à tour d’Auguste Renoir, d’Amedeo Modigliani et des expressionnistes belges Constant Permeke et James Ensor – dont des œuvres sont présentées en dialogue.
« L’idée était de montrer que Delvaux n’était pas seulement le peintre solitaire des voies ferrées et des nymphes nocturnes. Il constitue un maillon dans l’histoire de l’art belge, du symbolisme au surréalisme en passant par le réalisme magique et l’expressionnisme », explique l’historien de l’art belge Michel Draguet, ex-directeur des Musées royaux des beaux-arts de Belgique et co-commissaire de l’exposition.
Paul Delvaux, La Mise au Tombeau, 1953
Huile sur bois • 175 × 300 cm • © Foundation Paul Delvaux Belgium SABAM 2024 / Photo : Vincent Everarts
Cette dernière inclut également de superbes dessins de l’artiste, dont certains évoquent ceux de Picasso, mais aussi une salle saisissante consacrée à ses peintures méconnues de squelettes, mises en regard avec un dessin savoureux de James Ensor. Le parcours s’enrichit enfin d’une reconstitution très poétique de son atelier, une installation planante animée grâce au video mapping, entre autres dispositifs numériques. Une franche réussite !
Les Mondes de Paul Delvaux à La Boverie
Du 4 octobre 2024 au 16 mars 2025
Musée de la Boverie • Allée Frédéric Chopin • 4020 Liège
www.laboverie.com
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