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Isamu Noguchi (1904-1988), photographié en 1955 par Louise Dahl-Wolfe au milieu de ses sculptures lumineuses “Akari” en papier washi.
© Center for creative photography, The University of Arizona Foundation / The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum Archives, New York / ARS – ADAGP, Paris 2023.
En japonais, akari signifie lumière, mais aussi conscience. Quels mots pourraient définir avec plus de justesse le concepteur des fameuses lampes Akari, ces lunes de papier Japon qui ont enchanté le design du XXe siècle ? Une lumineuse conscience, voilà qui fut Isamu Noguchi. Tellement plus qu’un designer, plus qu’un sculpteur même, il se dévoile dans sa vertigineuse complexité grâce à la rétrospective du LaM de Villeneuve-d’Ascq. « Noguchi avait des liens forts avec la France, qui était son premier marché pour ses lampes, rappelle Sébastien Delot, directeur du musée. Pourtant, il reste méconnu ici. Aucune de ses œuvres n’est entrée dans nos collections publiques, et elles sont très rares dans les musées européens. Autant de raisons à cette exposition. » Du land art à la scénographie, de jeux d’enfants en abstraction militante, Noguchi mit toute sa vie au service d’une ambition : « Ouvrir la voie à une sculpture qui soit humainement signifiante sans être réaliste, à la fois abstraite et pertinente pour la société. »
Isamu Noguchi, Leda, 1928 (seconde version produite en 1985)
Hommage direct à son maître Brancusi, dans l’atelier duquel il a passé huit mois, cette sculpture magnifie l’un des matériaux inhérents à l’industrie et à la modernité : le laiton.
Laiton • 50,8 × 23,2 × 29,2 cm • © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
Isamu Noguchi naît à l’aube du XXe siècle, d’une mère écrivaine et pédagogue, l’Américaine Léonie Gilmour, et d’un père poète, Yonejirō Noguchi. Il connaîtra peu ce dernier, qui rentre dans son pays natal, le Japon, avant même sa naissance. Les quelques années qu’il passe, enfant, à Tokyo, n’y changeront pas grand-chose. À 14 ans, retour aux États-Unis : le voilà collégien au cœur des prairies de l’Indiana. Une première expérience de l’espace infini, dont la trace se lira dans son œuvre. Il se rêve médecin, mais abandonne vite les études. La sculpture est son destin, il le comprend en entrant à la Leonardo da Vinci Art School de New York. En 1927, une bourse lui permet de voyager jusqu’à Paris. Il y fait ses premières armes dans l’atelier de Constantin Brancusi. Une révélation, enrichie de ses rencontres parisiennes avec Alexander Calder, Foujita, le danseur indien Uday Shankar : le voilà émancipé de tout l’académisme assimilé durant ses études. Dans l’alchimique laboratoire de Brancusi, il s’initie au burin, au moulage, à la taille. Dans son atelier de Gentilly naissent ses premières sculptures abstraites. Marbre, bois, laiton : « Je ne crois pas qu’il faille s’en tenir à un seul matériau, jure-t-il déjà. Je crains qu’il ne me domine alors et devienne ma marque de fabrique. » Du plastique aux matériaux high-tech, il n’est pas une matière qu’il ait négligée.
À gauche : Isamu Noguchi avec la chorégraphe et danseuse Martha Graham lors du lancement de son autobiographie, A Sculptor’s World, en 1968 ; à droite : Photographie de son passeport, vers 1917–1918.
Photo Arnold Eagle / © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
« L’abstraction pure ne m’intéresse pas vraiment. L’art doit avoir une qualité humaine. »
Isamu Noguchi
De retour à New York, il entre dans l’agence de l’architecte visionnaire Richard Buckminster Fuller, dont il restera un ami fidèle. Rencontre fulgurante, aussi, avec Martha Graham, pionnière de la modern dance américaine. Chacun trouve en l’autre un précieux alter ego. Merce Cunningham, George Balanchine, ses créations monteront sur la scène des plus grands chorégraphes. Mais, à ses yeux, Graham est à nulle autre pareille. Ensemble, ils signent plus de vingt spectacles. « C’est une grande joie de voir la sculpture venir à la vie sur la scène, dans un monde propre au temps infini, célèbre-t-il, heureux de mettre à profit les leçons de Brancusi sur le dialogue entre les formes et l’espace. L’air même se charge alors de sens et d’émotions […] La sculpture au quotidien devrait ou pourrait être ainsi. » Et elle de clamer : « Sans Noguchi, je n’aurais rien pu faire. Il m’a fait ressentir ce qu’est un espace habité, un espace qui vibre et qui vit, qui n’est pas que du vide. »
Isamu Noguchi, À gauche : Play Mountain (1933), ; à droite : The Inner Stone (1973)
À gauche : maquette d’un projet jamais réalisé : une aire de jeux pensée pour les rues de New York, avec des pentes de glisse, un toboggan-cascade et des volées d’escaliers. « Je voulais offrir ma vision d’une pyramide dans l’Idaho aux habitants de ma ville », décrivait-il ; à droite : on disait de lui qu’il savait « écouter les pierres »… En témoigne ce bloc de basalte, une des pièces maîtresses de l’Isamu Noguchi Garden Museum de New York.
Bronze / basalte et bois • 8,6 x 64,1 x 73 cm et 82,2 x 87, 3 x 42,9 cm • © ADAGP Paris 2023. © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
Ils partagent un même amour pour les mythes fondateurs, le surréalisme qui enchante alors New York, les formes biomorphiques d’un Yves Tanguy. « La scène est pour Noguchi cet espace primordial qui lui permet d’inventer une nouvelle poétique de l’espace, où la sculpture comme « relation de formes dans l’espace » peut s’affranchir de son statut limité d’objet autonome pour devenir, non plus un décor, mais un environnement sensible, activé par le corps et la pensée des danseurs comme des spectateurs », analyse Emma Lavigne, historienne de l’art et directrice générale de Pinault Collection, dans le catalogue. Ainsi le revendique-t-il sans fard, il est « le premier à avoir amené la conscience de la sculpture dans l’espace du théâtre ». Elle ne le quittera plus, qu’il réalise des aires de jeux, du mobilier ou des jardins de sculpture.
Sa vie est dès lors traversée de longs voyages, dont il revient avec des inspirations nouvelles, riche de ses rencontres avec psychologues, archéologues, écrivains, artisans. Premier cap vers l’Asie en 1930 : « La découverte de moi, de la terre, du lieu, et de mon autre parenté. » De Chine, il revient féru de peinture à l’encre et de céramique mortuaire Tang. Au Japon, où il retourne la même année, il se passionne pour l’art du jardin, le céladon, les temples de Nara. À Mexico, en 1936, il part à la rencontre des muralistes révolutionnaires et réalise aux côtés de Diego Rivera une vaste fresque dans un marché de la ville. C’est la première fois qu’il ne se sent plus « étranger en tant qu’artiste ». Durant cette décennie, les projets sont nombreux, les réalisations rares. Il pourrait continuer à vivoter, comme il le fait depuis ses débuts, en sculptant des portraits pour la haute société. Mais « après avoir fait tant de têtes et en avoir été dégoûté, j’avais le désir d’explorer un autre domaine, une autre dimension. Je suppose que c’est la même nécessité qui nous pousse à aller sur la lune – le désir de nous échapper ». Cette dualité ne le quittera jamais : « Il était tout le temps dans une recherche d’équilibre, entre la figuration et le biomorphisme, entre la nature et la technologie », rappelle Sébastien Delot.
Isamu Noguchi photographié par Rudolph Burckhardt avec une étude pour « Luminous Plastic Sculpture » (1943)
© The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum, New York / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
« C’était un artiste qui voulait se confronter de plain-pied aux questions sociétales, intervenir dans la vie publique… »
Amy Liford
Malgré le New Deal, son pays peine à comprendre son désir de s’engager, comme artiste, dans les enjeux de société les plus cruciaux. « J’aspire à mettre la sculpture en contact plus direct avec les expériences de la vie quotidienne », répète-t-il. Élégie à la terre, mais aussi à l’agriculture américaine, son gigantesque Monument to the Plow (« monument à la charrue ») est refusé par le Public Works of Arts Project, la commission artistique du New Deal : trente ans avant Michael Heizer et Robert Smithson, cela aurait pu être la première apparition du land art ! « C’était un artiste qui voulait se confronter de plain-pied aux questions sociétales, intervenir dans la vie publique, mais les critiques de l’époque le réduisaient systématiquement à son identité japonaise, ce qui le faisait beaucoup souffrir, souligne Amy Liford dans son remarquable essai, Isamu’s Noguchi Modernism (éd. University of California Press, 2013). Insister sur son identité hybride était le seul moyen qu’ils avaient trouvé pour envisager l’hétérogénéité de son art. » Les plus politiques de ses projets sont alors refusés.
Isamu Noguchi, Chinese Girl, 1930
Durant son séjour de six mois en Chine, Noguchi a produit une seule et unique sculpture, avec la seule matière qu’il ait trouvée : du plâtre dentaire. Cette silhouette sera plus tard reproduite dans le bronze.
Plâtre dentaire • 25,7 x 48,6 x 28,9 cm • © ADAGP Paris 2023 . © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
Pourtant, il n’abandonne pas ses convictions, révolté par le racisme qui frappe la population afro-américaine. Silhouette abstraite pendue à un poteau, sa sculpture de métal Death apparaît dans deux expositions dénonçant les lynchages. « Comme œuvre d’art, c’est juste une petite erreur japonaise », balancera un critique peu éclairé. Noguchi concevra aussi le décor d’une chorégraphie consacrée à la lutte contre l’esclavage. « La communauté était à ses yeux plus importante que la réalisation d’un art qui, comme les produits engendrés par les travailleurs aliénés, serait fait pour circuler dans le marché », poursuit Liford.
Isamu Noguchi, My Arizona (Second State with Original Elements), 1943
Paysage lunaire, abstraction un brin érotisante… Noguchi a été frappé par la lumière de l’Arizona, où il a passé quelques mois durant la guerre, comme interné volontaire dans un camp de Japonais. Cette étonnante sculpture est comme une catharsis de l’éprouvante expérience.
Fibre de verre, Plexiglas • 46,4 × 46,4 × 11,7 cm • © ADAGP Paris 2023. © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023.
Mais bientôt les États-Unis entrent en guerre, suite à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1942. Engagé aux côtés des Japonais vivant aux États-Unis, Noguchi demande à se faire interner avec eux, dans le camp de Poston, en Arizona. Son espoir : changer leurs conditions de vie, tant il est persuadé qu’en ces temps tragiques les artistes peuvent être « les planificateurs d’un monde nouveau et meilleur ». Le paysage désertique qui les enserre fait forte impression sur lui : en témoigne sa série de Lunar Landscapes, microplaines accidentées de magnésite et de lumière. Les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki le bouleversent plus encore. Dès lors, Noguchi envisagera « les différents projets d’aires de jeux ou de jardins qu’il crée comme des antidotes à une terre torturée, ouvrant sur de nouvelles relations spatio-temporelles », analyse Emma Lavigne. Son projet pour le parc du Mémorial de la Paix d’Hiroshima est refusé, mais il aménage dans la ville anéantie un jardin, en collaboration avec l’architecte Yoshirō Taniguchi, dérivé des « navires égyptiens dédiés au voyage des morts – car partir, nous le devrons tous », décrivait-il.
Isamu Noguchi, Lampe Akari 25N, 1960
Ou comment donner à la tradition du luminaire japonais un twist moderne : il existe plus de 170 formes différentes de ces lampes Akari.
Papier de mûrier du Japon, fil d’acier laqué • 115 cm, diam. 85 cm • éditeur Steph Simon • © ADAGP Paris 2023. © Les Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance / akg-images
La guerre achevée, le voilà reparti pour d’incessants périples : une manière de se réinventer, toujours. Ses recherches sur l’histoire de la sculpture dans les lieux publics et spirituels le mènent en France, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Grèce, en Égypte, jusqu’à l’Inde et l’Indonésie. Des mégalithes de Stonehenge aux jardins de la Villa d’Este à Tivoli, du Campidoglio de Rome aux observatoires astronomiques indiens, il s’imprègne de chaque lieu. « J’avais besoin de ces expériences in situ. Cela ne me suffisait pas de les découvrir dans des livres, je voulais les voir en vrai, et en un sens, en faire partie. » Plusieurs jardins naîtront de ces découvertes. Notamment le Sunken Garden réalisé pour la bibliothèque de manuscrits rares de Yale University, paysage constellé d’un soleil, d’une pyramide tronquée et d’un cube en équilibre. Mais aussi les jardins de l’Unesco à Paris, puis un autre, commandé par l’Israel Museum à Jérusalem : une acropole de pierres grises frappées de soleil, dont il rêvait que le visiteur fasse « l’expérience comme d’un jeu entre le ciel et l’horizon ». Lors d’un séjour à Gifu, au Japon, durant son festival de la rivière, Noguchi est frappé par les lanternes de papier, ou chochin, lancées dans la nuit. S’initiant à l’art du papier de mûrier washi qui rend cette lumière si délicate, il imagine deux prototypes en introduisant une ampoule dans l’ancestrale lanterne. Ainsi naissent ses premières sculptures Akari. Paris, Zurich, New York, elles sont bientôt produites à grande échelle. De l’art, du design ? Ces frontières n’existent pas pour lui. « Finalement, vous finissez dans la lumière. Je pense que j’ai ce genre de sentiment sur la sculpture, je veux être à l’intérieur de la sculpture. »
Isamu Noguchi teste son Slide Mantra à l’occasion de l’exposition « Isamu Noguchi: What Is Sculpture? », à la biennale de Venise en 1986.
© The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum / ARS – ADAGP, Paris, 2023
Grâce à Documenta 2 (1959), puis 3 (1964) à Kassel, sa réputation se fait internationale. Il multiplie les interventions dans l’espace public : une fontaine et une place à Detroit, un de ses projets les plus ambitieux. Puis une aire de jeux à Atlanta. Après le Whitney Museum en 1968, le MoMA de New York le consacre en 1977, avec l’exposition « Noguchi: The Sculptor as Designer ». C’est alors qu’il entame, avec Shoji Sadao, la construction de l’Isamu Noguchi Garden Museum à New York. Il le conçoit comme « un atlas personnel, jalonné d’objets liés à des moments de révélation, comme cette pierre polie par une rivière du Japon, analyse son conservateur Matthew Kirsch dans le catalogue. Mais il ne veut pas en faire un musée typiquement occidental, qui résumerait l’évolution de sa pratique. Il dédie les premiers espaces à ses travaux les plus récents en granite et basalte, témoignage que la recherche, la lutte continuent ». L’inauguration a lieu en 1985, juste avant qu’il ne représente les États-Unis à la 42e biennale de Venise. Il meurt en 1988, car les sculpteurs meurent aussi. Mais pas leur lumière.
Isamu Noguchi. Sculpter le monde
Du 15 mars 2023 au 2 juillet 2023
Quasiment impossible, en Europe, de découvrir les œuvres d’Isamu Noguchi : les musées l’ont totalement négligé. Le LaM offre donc l’opportunité exceptionnelle de découvrir la multiplicité de ses talents. Bois, laiton, marbre, lumière, pas une matière qu’il n’ait négligée. Portraits, envolées abstraites, sculptures publiques, jardins et aires de jeux, son éventail est immense. Évoquant notamment trois de ses expositions clés, le LaM articule son parcours autour d’une forêt de lampes Akari, tout en faisant la lumière sur l’ensemble de son travail, bien au-delà du design.
LaM • 1, allée du Musée • 59650 Villeneuve-d'Ascq
www.musee-lam.fr
À lire
Catalogue
Sous la direction de Sébastien Delot • Coéd. LaM / Flammarion • 208 p. • 35 €
Noguchi a fait couler bien peu d’encre en France : ce catalogue est donc pensé comme un ouvrage de référence. Paris, la danse, le design, ses incessants voyages, tout y est abordé. En outre, quelques-uns des textes de l’artiste y sont traduits pour la première fois.
Hors-série
Beaux Arts Éditions • 60 p. • 12 €
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