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Frank Gehry, Vue d’extérieur du Vitra Design Museum, 1989
© Vitra Design Museum / Photo Thomas Dix
Imaginez un endroit entièrement consacré à la création et à l’architecture, où l’on cultive le beau et l’audace, où des noms comme Zaha Hadid, Frank Gehry, Ron Arad ont laissé leur empreinte. Alors non, il n’y a point d’étoiles au sol en hommage à leur carrière, mais de réels objets ou édifices à visiter. Tout cela grâce à un homme : Rolf Fehlbaum, fils du fondateur de la marque suisse Vitra qui édite les icônes du design depuis 1950. Et son rêve : construire « un Vitraland sortant de l’ordinaire et de l’attendu ». Ici désormais, 900 employés travaillent sur le site de production, croisant chaque année environ 400 000 visiteurs : des créateurs professionnels, des amateurs de design mais aussi des familles viennent y faire une promenade architecturale unique au monde.
Vue d’extérieur de la Vitra Schaudepot
© Vitra Design Museum
Premier arrêt : le Vitra Schaudepot avec sa réserve de plus de 7 000 meubles. Un bâtiment sans fenêtre, entièrement conçu en brique rouges par les architectes suisses Herzog & de Meuron. Au rez-de-chaussée, des rangées de pièces iconiques disposées par couleur raviront les instagrameurs en puissance. Mais dans les réserves, les photos sont bannies. Il faut juste se laisser éblouir par les milliers d’objets design, de 1800 à nos jours, soigneusement alignés. « Ici, il y a tous les prototypes, les essais et les flops », précise Stine Liv Buur, représentante des classics chez Vitra. On commence par les lampadaires, suspensions, lampes de chevet puis les assises – surtout celles des Eames, duo phare pour le fabricant suisse puisque c’est avec eux que son aventure a débuté en 1950, lors d’un voyage à New York : « Mes parents tombent littéralement amoureux des chaises de Ray et Charles Eames, la LCW et la Plastic Chair. Ils feront des pieds et des mains pour obtenir le droit de les fabriquer et de les éditer en Europe », raconte Rolf Fehlbaum dans un article du Monde en 2014.
Nous voici donc plus de 70 ans plus tard. Des touristes internationaux s’amassent dans ce sous-sol pour scruter les multiples moules en bois, détails structurels des assises légendaires du couple américain. Mais pas que : ils y trouvent du Memphis, des créations de Verner Panton, d’Alvar Aalto, d’Isamu Noguchi, d’Achille Castiglioni pour n’en citer que quelques-uns. Car c’est ici que logent les designs des plus mythiques, dans un capharnaüm de formes débridées et de couleurs pop. On en ressort fasciné, avant de poursuivre la visite…
La Collection “Maison Prouvé” du Vitra Campus
Chaise, table basse, guéridon et tabouret • © Vitra Design Museum
À l’intérieur, tout n’est qu’illusion : le sol plat semble s’élever, les angles resserrent les perspectives, les murs se penchent pour donner un effet « mal de mer ».
Direction une caserne de pompiers. Si elle n’est plus en service depuis des dizaines d’années, cette architecture bétonnée signée Zaha Hadid est préservée, chérie même, par le Vitra Campus, tant elle symbolise le génie de la créatrice irako-britannique disparue en 2016. Face à la maison de briques, son aspect déconstruit interpelle le visiteur. Et ce n’est que le début. À l’intérieur, tout n’est qu’illusion : le sol plat semble s’élever, les angles resserrent les perspectives, les murs se penchent pour donner un effet « mal de mer ». Tout invite à sortir précipitamment de ce navire en naufrage. Un chef-d’œuvre achevé en 1993 par la jeune architecte alors âgée de quarante-trois ans.
Un an après elle, le Portugais Álvaro Siza conçoit une usine à ses côtés (les reconstructions s’enchaînent depuis un incendie en 1981 – ironie du sort !), un exemple de sobriété avec un toit rétractable rejoignant le bâtiment d’en face, pour éviter d’obstruer la vue sur la caserne. Il ne s’actionne qu’en temps de pluie, formant un pont au-dessus de l’œuvre de Zaha Hadid. Un caprice auquel Vitra a cédé sans rechigner !
Vue extérieure de la Vitra Haus
© Vitra Design Museum
Car ici, les créateurs bénéficient d’une totale liberté, tant que leurs choix sont justifiés et audacieux : Herzog & de Meuron, encore, se sont amusés à enchevêtrer des maisons les unes sur les autres pour accueillir la collection Vitra (Vitra Haus) alors que Frank Gehry a fait du Vitra Design Museum une construction alambiquée pour y abriter deux expositions temporaires par an. Mais sur le campus, on trouve aussi une station-service dessinée par Jean Prouvé, un dôme de Richard Buckminster Fuller acheté aux enchères par Rolf Fehlbaum, un toboggan de 30 mètres de haut conçu par l’artiste allemand Carsten Höller… La liste est longue – même les abribus à l’entrée dénotent, conçus par Jasper Morrison.
Vue extérieure de la Caserne de Pompier du Vitra Campus
© Vitra Design Museum
Immanquable : la Umbrella House de Kazuo Shinohara, reconstruite sur le campus pour éviter sa démolition à Tokyo. Son toit en forme de parapluie abrite l’espace nécessaire à une famille, et son intérieur est truffé de références aux architectures des maisons traditionnelles japonaises. On s’y déchausse donc avant d’entrer.
Autre curiosité : le musée de robots de Rolf Fehlbaum, peuplés d’androïdes japonais des années 1940 et d’automates venus d’Amérique latine, dont enfants et adultes ressortent émerveillés. Là encore, l’ancien directeur, désormais octogénaire (il a cédé son poste à sa nièce Nora Fehlbaum), a donné libre court à ses lubies et relevé ainsi un pari : attirer tous types de publics sur un site de production de marque.
Intérieur de la Vitra Haus et l’installation « Loft » de Charlap Hyman & Herrero Master, 2020
© Vitra Design Museum
Car l’entreprise capitalise sur « cet équilibre entre le développement des classics et l’exploration de nouveaux designs », nous explique Christian Grosen, chief design officer.
Pour autant, le visiteur n’oublie pas l’univers Vitra, constamment entouré de ses classics, les pièces iconiques de l’histoire du design que l’entreprise ne cesse de valoriser. En témoigne la place Jean Prouvé, inaugurée l’année dernière, où l’on peut s’asseoir sur les chaises dessinées par le célèbre constructeur et s’aérer sur une balançoire à la structure en compas, sa signature. Ou encore les vitrines en forme de lanternes dessinées par les frères Bouroullec, renfermant les assises miniatures vendues chez Vitra. Car l’entreprise capitalise sur « cet équilibre entre le développement des classics et l’exploration de nouveaux designs », nous explique Christian Grosen, chief design officer.
Vue d’extérieur de la Umbrella House dans le Vitra Campus
© Vitra Design Museum
Philippe Starck, Antonio Citterio, Konstantin Grcic… Le fabricant sollicite des pointures du design contemporain et adapte son mode de production : « On essaie d’éviter de produire plus pour produire mieux en ajustant régulièrement nos designs. Dès l’année prochaine, tous nos plastiques seront recyclés pour s’assurer que les classics restent durables et sensés ». Selon Christian Grosen, chaque décision est prise en étroite collaboration avec les créateurs ou leur famille (celle de Prouvé ou de Panton par exemple).
Le petit-fils des Eames, présent lors de notre visite sur le campus, nous confie alors : « Charles et Ray étaient des créatifs, des artistes, mais aussi des entrepreneurs. Comme Vitra, ils regardaient au-delà du profit, s’engageaient dans une véritable mission culturelle ». L’exposition « Garden Futures » au Vitra Design Museum confirme cette idée. Elle interroge nos rapports aux jardins et à leur rôle grandissant face à la crise climatique. En résumé : questionner nos styles de vie, valoriser des architectures visionnaires, des designs innovants… Voilà ce que ce parc d’attraction très chic et arty propose avant tout aux visiteurs. Le divertissement en prime.
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