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Kassel

Une Documenta façon puzzle

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Publié le , mis à jour le
C’est l’un des plus grands raouts d’art contemporain, organisé tous les cinq ans dans la petite ville de Kassel, en Allemagne. Outre le scandale antisémite qui a éclaté dès les premiers jours, la plus grande confusion a régné sur cette 15e édition créée par des collectifs d’artistes de tous horizons.
Taring Padi, Bara Solidaritas: Sekarang Mereka, Besok Kita, The Flame of Solidarity: First they came for them, then they came for us
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Taring Padi, Bara Solidaritas: Sekarang Mereka, Besok Kita, The Flame of Solidarity: First they came for them, then they came for us, 2022

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Créé en 2002 en soutien à la rébellion du peuple indonésien contre les autorités, le collectif Taring Padi est au cœur du scandale qui a secoué les premiers jours de la Documenta : des motifs clairement antisémites émaillaient sa bannière sur la Friedrichsplatz. Son exposition dans les anciens bains publics de Hallenbad Ost est en revanche exempte de polémique, et dévoile l’artillerie esthétique de tous les activistes du pays.

© Frank Sperling.

Qui dit Documenta, dit Zeitgeist : « l’esprit du temps », en allemand. Aussi étonnant que cela puisse paraître, depuis 1955, le Zeitgeist de l’art contemporain hante la petite ville de Kassel, au cœur de la Hesse. Encore plus que Venise, c’est bien la Documenta qui, tous les cinq ans, donne le la de la création à venir. Chaque édition de l’incontournable quinquennale est donc à la fois constat et projection : reconstruction par le biais de l’art, dans les années 1950, d’une Allemagne détruite par le nazisme, intronisation de la reine abstraction, révélation d’un art sociologique à la Joseph Beuys dans les années 1970, puis ouverture progressive à l’ensemble de la planète… Documenta n’a jamais cessé de prendre le pouls du monde.

Alice Yard, à gauche : They Say You Can Dream a Thing More Than Once ; à droite : A Dream Is a Wish Your Heart Makes When You’re Awake
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Alice Yard, à gauche : They Say You Can Dream a Thing More Than Once ; à droite : A Dream Is a Wish Your Heart Makes When You’re Awake, 2013 ; 2012

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Présentée sous le label du collectif caribéen Alice Yard, l’artiste Versia Harris, originaire de la Barbade, déconstruit les rêves vendus par Disney au fil de deux magnifiques dessins animés projetés au sein du musée dévolu aux frères Grimm.

© Frank Sperling.

Premiers directeurs artistiques extra-occidentaux à gouverner le méga- événement, le collectif indonésien ruangrupa a choisi d’en faire un porte- voix pour tous ceux qui sont réduits au silence, du Bangladesh à Cuba.

En ces temps dévolus à de multiples prises de conscience ridiculement résumées par le terme woke, rien d’étonnant donc à ce que cette 15e édition vire à la parade des luttes intersectionnelles. Premiers directeurs artistiques extra-occidentaux à gouverner le méga-événement, le collectif indonésien ruangrupa a choisi d’en faire un porte-voix pour tous ceux qui sont réduits au silence, du Bangladesh à Cuba. Il promettait une édition 100% éthique, plutôt qu’esthétique : le scandale antisémite qui a éclaté dès l’ouverture en juin est d’autant moins pardonnable. La manifestation en a payé le prix. La directrice de la Documenta, Sabine Schormann, a été débarquée à la mi-juillet, coupable de ne pas avoir été assez intransigeante quant au colossal faux pas. Quelques jours auparavant, l’artiste allemande Hito Steyerl annonçait, elle, le retrait de ses œuvres de l’Ottoneum, petit musée histoire naturelle, confiant à l’hebdomadaire Die Zeit qu’elle n’avait « aucune confiance dans la capacité de l’organisation à servir de médiateur et à traduire la complexité » de ce qui s’est joué avec cette vive polémique. Dommage, car l’impératrice de la scène post-Internet avait imaginé une grotte en 3D numérique, qui abritait une tonitruante fable dénonçant le néocapitalisme : soit l’histoire d’un berger youtubeur qui rencontre un loup arpentant le metaverse, et finit par inventer des « fromages NFT » qui s’échangeraient à coups de « cheese-coins », le tout soutenu par une blockchain bactérienne. Ou quand le bitcoin fouette grave !

Un parcours illisible dont on sort étourdi

La conception même de cette Documenta est sans doute à blâmer. Prônant une organisation à l’horizontale, plutôt qu’une gestion de petit chef pyramidale, ruangrupa (qui se refuse à la majuscule, il n’est pas de hasard) a érigé en règle d’or le principe du lumbung (« grange à riz ») : ainsi désigne-t-on l’espace de partage des récoltes dans les villages indonésiens. Il a donc invité des collectifs, qui ont convié des bandes d’artistes, qui à leur tour ont pris langue avec des coopératives, etc. Impossible d’avoir la maîtrise de cette nébuleuse, dont certaines œuvres semblent avoir été connues de la direction artistique au moment même du vernissage… Mais qui partage, quoi, pourquoi ? Souvent on ne le comprend pas, dans cet effet de brouhaha.

Richard Bell, Umbrella Embassy
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Richard Bell, Umbrella Embassy, 2022

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Très impliqué dans le combat du peuple aborigène pour son émancipation, l’artiste australien magnifie le combat de ses frères dans ses toiles, mais aussi dans l’ambassade sous tente qu’il a installée sur la Friedrichsplatz. Au fronton du musée Fridericianum, il a aussi installé un compteur numérique : un nombre à 18 chiffres, calcul du loyer théorique dû par les colons australiens à la communauté native dont ils ont spolié les terres.

© Nicolas Wefers

Orchestrer à mille mains une exposition ouverte, comme il est des œuvres ouvertes ? Cela comporte des risques bénéfiques, et des menaces de déboires : le musée Fridericianum, traditionnellement cœur battant de la quinquennale, abrite ainsi un parcours illisible, truffé de schémas destinés à attester de cet esprit collectif. Comme quoi, on peut être ensemble et se regarder malgré tout le nombril ? On en sort étourdi, plutôt qu’ébloui. L’institution laisse heureusement la place à quelques beaux morceaux. En contrepoint à l’ambassade aborigène posée sous tente sur la pelouse de la Friedrichplatz, les peintures de Richard Bell [ill. ci-dessus] magnifient le combat de cette minorité australienne pour sa reconnaissance. Couleurs vives en aplat, slogans sans appel : c’est la militance faite peinture d’histoire. L’artiste rom Małgorzata Mirga-Tas compose elle aussi un vibrant hommage à sa communauté. Comme elle le fait actuellement au pavillon polonais de la biennale de Venise, elle met en scène ses pairs dans une magnifique série de patchworks : acmé d’une évocation d’autres plasticiens roms orchestrée par OFF-Biennále Budapest, en prémisse d’un musée rom transnational.

Des œuvres disséminées dans une cave sadomaso ou à l’orée d’une forêt

Jatiwangi Art Factory, Terracotta Embassy
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Jatiwangi Art Factory, Terracotta Embassy

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Cet autre collectif indonésien se bat pour la diffusion de la culture en zone rurale. Détournant l’artisanat de la brique de leur région d’origine, ils ont bâti une « ambassade » qui accueille au fil de l’été des rencontres internationales de diverses communautés rurales : le New Rural Agenda. À voir à l’usine Hübner-Areal.

© Frank Sperling.

En guise de jolies surprises, on retient aussi rurukids, salle de jeux dévolue aux enfants d’après un programme développé depuis dix ans par ruangrupa dans leur pays, accolé à la crèche (en fonctionnement !) imaginée par Graziela Kunsch, pour que « parents et enfants apprennent ensemble ». Le reste est une accumulation d’hommages trop elliptiques et distants les uns des autres pour faire sens : le combat des femmes algériennes ou de la communauté noire des Pays-Bas, les personnes en situation de handicap mental… Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel des luttes sont déployées, mais en vain.

C’est ailleurs qu’il faudra chercher de quoi se nourrir et se réjouir. Chaussez vos Birkenstock : deux ou trois jours sont nécessaires pour arpenter la ville, où la Documenta a investi les lieux les plus variés. Une véritable expérience urbaine attend le visiteur, intimement mêlée à l’expérience esthétique. Les œuvres se disséminent dans les tréfonds d’un tunnel ou entre les pins du sublime Auerpark, sur la pelouse de l’Orangerie ou entre les tombes du musée sépulcral (oui, il fallait l’inventer), dans une cave sadomaso ou à l’orée d’une forêt des frères Grimm, stars locales : Kassel est un écrin décidément surprenant.

Małgorzata Mirga-Tas, Out of Egypt
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Małgorzata Mirga-Tas, Out of Egypt, 2021

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Polonaise d’origine rom, l’artiste recompose l’histoire malmenée de sa communauté, à travers une série de somptueux pachworks narratifs, exposée au musée Fridericianum.

© Frank Sperling.

Musée dévolu aux deux frères conteurs, le Grimmwelt dévoile dans sa forteresse un bijou de dessin animé réalisé par un collectif caribéen réuni sous la signature d’Alice Yard. Réalisé par cinq artistes de Trinité-et-Tobago, il distord merveilleusement Grimm et Disney : le chant de Blanche-Neige prend une étrangeté cristalline, tandis que les petites souris de Cendrillon et un héron au cou trop long se perdent dans un inconscient digne des animations tchèques des années 1950. Un squat proche de la gare centrale, plutôt très décevant, abrite néanmoins un beau projet de Nhà Sàn Collective, qui réunit une vingtaine de plasticiens de Hanoi. En collaboration avec la communauté vietnamienne de Kassel, ils ont fait pousser un jardin asiatique sur les décombres.

Black Quantum Futurism, The Clepsydra Stage
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Black Quantum Futurism, The Clepsydra Stage, 2022

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Ce duo venu de Philadelphie a installé sur la rivière Fulda une clepsydre, une sorte de sablier à eau, dont les différents cercles sont activés par le courant.

© Nicolas Wefers

Leur installation au sein du Stadtmuseum est tout aussi poétique. Au fin fond d’une fantomatique zone industrielle, la fourmillante usine Hübner-Areal cristallise bien l’état d’esprit de cette édition : abritant une tente touareg et des invitations au festival du Niger, ses murs de béton résonnent de pop indonésienne et de slam indien. Dans les sous-sols, une salle est dédiée à Amol K. Patil, un artiste conceptuel et performeur installé à Mumbai, et c’est un miracle de beauté dans cet océan de revendications. Digressions autour de corps en fragments, ses modestes sculptures et dessins font partie des rares révélations.

The Nest Collective, Return to Sender
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The Nest Collective, Return to Sender, 2022

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Sur la pelouse de l’Orangerie, cette cabane constituée de ballots de vêtements usagés dénonce la bonne conscience que se donne l’Occident en envoyant ses fripes à l’Afrique. Des textiles qui, comme le dénonce la vidéo projetée dans l’abri, sont inutilisables pour la plupart.

© Nicolas Wefers.

On sort également ému de l’église St-Kunigundis, qui rassemble sous sa nef un concert de sculptures haïtiennes, faites de matériaux de récupération. Tout près de là, les anciens bains publics de Hallenbad Ost déploient tout le talent de la scène activiste indonésienne. Sérigraphies ou banderoles, l’ancienne piscine est envahie de diatribes contre l’oppression du régime sur le peuple. Autre forme de militance : au musée de la Hesse, Pınar Öğrenci réalise un magnifique travail de mémoire sur sa terre natale, les cimes autour de Van, en Turquie. Les mains des cardeurs de laine, les joueurs d’échecs qui perpétuent une tradition ancestrale, les villages fantômes des Arméniens massacrés, dont ne restent que les noyers qu’ils plantaient à chaque naissance, les pâturages abandonnés par les tribus kurdes écrasées par le régime… Ce film d’une heure nous fait traverser un siècle de tragédies, chant de nostalgie emporté par ce refrain: « Vous me manquez, mes montagnes. » De Gaza, de Java, de Thaïlande, de Syrie, de Cuba, ces chants d’arrachement émaillent la Documenta. Et nous rappellent que le Zeitgeist a des racines bien anciennes : ces luttes que l’on croit contemporaines nous traversent depuis des millénaires.

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Documenta 15

Du 28 juin 2022 au 25 septembre 2022

documenta-fifteen.de

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