Albrecht Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514
Gravure • © BnF, Paris
En réservant une place centrale aux manuscrits précieux des XVe et XVIe siècles, cette exposition (présentée à la BnF Richelieu dans le bel écrin de la galerie Mansart, qui abrita les collections de sculptures antiques du cardinal Mazarin) risque d’attirer davantage les érudits que le grand public. Mais à une époque où le livre est menacé de disparition, elle nous rappelle la beauté de cet objet et le rôle crucial qu’il a joué dans l’histoire de l’humanité, en permettant la diffusion d’idées qui ont durablement imprégné notre manière de vivre et de penser le monde…
« Si l’exposition fait la part belle aux livres, c’est d’abord parce que nous voulions valoriser les collections de la BnF, mais aussi parce que le livre a joué un rôle majeur dans l’émergence et la diffusion de la culture humaniste de la Renaissance. L’humanisme est né de l’amour des livres », insistent les commissaires Jean-Marc Chatelain, directeur de la Réserve de livres rares de la BnF, et Gennaro Toscano, directeur d’études à l’École nationale des chartes et conseiller scientifique à la direction des collections de la BnF.
À gauche, Portrait équestre du condottiere Muzio Attendolo Sforza, dans Vita di Muzio Attendolo Sforza (Vie de Muzio Attendolo Sforza) par l’Enlumineur lombard (Maître B. F.) en 1491. À droite, Ethica, traduction latine d’Aristote par Johannes Argyropulos, Florence, vers 1480, enluminé par Francesco Rosselli
© BnF, Paris.
« Le repos sans l’étude est la mort. »
Sénèque
La Renaissance, qui a germé au XIVe siècle en Italie avant de se développer au XVe siècle et de s’étendre à d’autres pays européens, est un mouvement porté par une philosophie rayonnante : l’humanisme. Renouant avec les philosophes gréco-latins, les humanistes manifestent une vive soif de savoir et de réflexion, et redonnent sa place à la dignité de l’Homme en plaçant son épanouissement complet (intellectuel, sportif, artistique…) au-dessus des autres valeurs. Une révolution dans un monde jusque-là dominé par l’autorité religieuse ! Pantagruel de François Rabelais (1532), dont un exemplaire de la première édition imprimée est présenté ici, résume tout le programme éducatif humaniste, qui a largement inspiré l’école moderne.
Atelier de Gomar Estienne, Nouveau Testament grec, vers 1550
reliure à la grecque en maroquin citron aux armes d’Henri II, à décor de rinceaux dorés et peints, Paris • © BnF, Paris
« Le repos sans l’étude est la mort », disait Sénèque. Cette phrase du philosophe antique a beaucoup inspiré les princes et princesses italiens du XVe siècle, qui possédaient chacun dans leur palais un studiolo – un espace privé dédié à la lecture, à la pensée et aux loisirs intellectuels. Évoqués en ouverture de l’exposition, ces studioli sont ni plus ni moins « les ancêtres du cabinet de curiosités et du musée moderne », rappellent les commissaires. Car les livres, travaillés comme des œuvres d’art avec leurs couvertures incrustées de joyaux ciselés, leurs tranches dorées et leurs enluminures minutieusement détaillées et colorées, y sont exposés au côté d’autres objets précieux réalisés par les artistes et artisans les plus réputés : globes, sabliers, instruments de musique, portraits peints d’hommes de lettres, ou encore encriers en bronze sculptés en forme de satyres.
L’humanisme doit beaucoup au poète italien Pétrarque (1304–1374). Ce fils de notaire, formé au droit, détaché des ordres religieux et grand lecteur de Cicéron et saint Augustin, souhaite restaurer Rome comme centre de la romanité républicaine. En sillonnant l’Europe, de l’Italie à Prague en passant par Paris et Cologne, ce lettré d’un genre nouveau rassemble des ouvrages antiques et constitue la première bibliothèque humaniste privée de l’histoire.
Desiderio da Settignano, Jules César, vers 1455
marbre • © musée du Louvre, Louvre
Tite-Live, Homère, Platon… Pétrarque achète, conserve, restaure, copie, annote et traduit (les latins uniquement, car il ne sait pas lire le grec) ces textes pour les valoriser sous forme de superbes manuscrits enluminés. D’autres humanistes prennent ensuite la relève. L’écrivain Poggio Bracciolini (1380–1459) voyage en quête d’ouvrages antiques stockés dans des abbayes et des monastères, où il en trouve parfois couverts de moisissure et de poussière, abandonnés dans l’obscurité d’un vieux cachot !
Au XVe siècle, Florence devient la capitale de la production de manuscrits humanistes, et le berceau du premier libraire moderne de l’histoire, Vespasiano da Bisticci (1421–1498). Inspirés par Pétrarque et ses émules, les princes italiens (puis hongrois et français, avec Charles VIII, Louis XII et François Ier) constituent peu à peu leurs propres bibliothèques, symboles de puissance et de magnificence. Ouvertes aux ambassadeurs, érudits et autres visiteurs de marque, ces collections sont également diffusées sous forme imprimée, répandant partout l’esprit de la Renaissance.
Outre des gravures, l’exposition présente également quelques (trop peu nombreuses ?) peintures et sculptures, provenant essentiellement des collections du Louvre et du musée Jacquemart-André, mises en regard des manuscrits humanistes afin de montrer comment les frises végétales, frontispices, enluminures et illustrations ornant les pages de ces ouvrages ont infusé les arts du XVe siècle.
Pérugin, Apollon et Daphnis, vers 1490
huile sur bois • 39 × 29 cm • © musée du Louvre, Paris
La plus remarquable de ces œuvres reste Apollon et Daphnis du Pérugin (1483), qui brille habituellement dans la Grande Galerie du Louvre. Très inspiré des textes et motifs antiques ainsi que du raffinement des manuscrits illustrés et enluminés, ce tableau ravissant, semé d’oiseaux et de petites plantes détaillés de la pointe du pinceau se trouvait, dit-on, dans le studiolo du mécène Laurent de Médicis (1449–1492), qui fut à la tête de Florence. La peinture met en scène deux hommes équipés d’un arc et d’instruments de musique, posant gracieusement au cœur de la nature où s’élèvent, au loin, des constructions humaines. Une illustration parfaite de l’esprit de la Renaissance !
L’invention de la Renaissance. L’humaniste, le prince et l’artiste
Du 20 février 2024 au 16 juin 2024
Bnf Richelieu • 5 Rue Vivienne • 75002 Paris
www.bnf.fr
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