Article réservé aux abonnés

DEAUVILLE

Warhol face à Cattelan, Childress, LaChapelle… L’esprit pop ressuscité aux Franciscaines

Par • le
Détournement d’images, couleurs vives, sérialité, kitsch assumé… Aux Franciscaines, ancien couvent de Deauville reconverti en un superbe espace de lecture et d’expositions, une cinquantaine d’œuvres faisant dialoguer des grands noms du pop art avec des artistes contemporains montre comment l’esprit des sixties a perduré au fil du temps et continue d’infuser la création.
Roy Lichtenstein, Vicky! — I thought I heard your voice
voir toutes les images

Roy Lichtenstein, Vicky! — I thought I heard your voice, 1964

i

Émail sur acier • 106,7 x 160 cm • Coll. Carmignac / © Estate of Roy Lichtenstein, New York / ADAGP, Paris, 2023

Une esthétique colorée, forte comme un coup de poing : c’est ainsi qu’on pourrait définir le pop art qui explose dans les années 1960, rompant avec les images en noir et blanc de la guerre (durant laquelle les films et les photographies sont encore en nuances de gris, tout comme la BD – il faut attendre 1947 pour les premières colorisations d’Hergé) pour instaurer le règne jubilatoire de la couleur poussée jusqu’à son paroxysme !

Désacraliser la figure de l’artiste

Dans la première salle, une célébrissime pochette de disque attire l’œil : celle qu’Andy Warhol, pape du pop art, a réalisée en 1967 pour le groupe The Velvet Underground, estampillée d’une simple banane jaune sur fond blanc. L’image est familière : ne rappelle-t-elle pas la banane que Maurizio Cattelan scotchait avec désinvolture à une cimaise d’Art Basel Miami (Comedian) en 2019 ? Et si c’était cela que le pop art avait appris aux artistes contemporains : désacraliser avec insolence la figure de l’artiste en jouant avec les frontières de la légitimité artistique ?

À gauche : Pochette de l’album « The Velvet Underground & Nico » (1967) produit et dessiné par Andy Warhol / À droite : « Comedian » de Maurizio Cattelan (2019)
voir toutes les images

À gauche : Pochette de l’album « The Velvet Underground & Nico » (1967) produit et dessiné par Andy Warhol / À droite : « Comedian » de Maurizio Cattelan (2019)

i

© Pictorial Press Ltd / Alamy / Hemis. © Maurizio Cattelan

Issues en majorité de la fondation Carmignac (qui a prêté une dizaine de chefs-d’œuvre du pop art américain), de galeries ou de collections privées, les œuvres exposées permettent de retracer les principes fondamentaux du genre. D’abord, la glorification de la culture populaire, mise sur le même plan que la culture « noble » : ainsi, Roy Lichtenstein se réapproprie sans ciller la bande dessinée pour en tirer des œuvres de grand format telles que Vicki! […] Thought I heard your Voice! (1964). Et, bien sûr, le détournement de photographies, coupures de presse et autres images préexistantes. En témoigne le magistral portrait peint et sérigraphié de Mao (1973), pour lequel Warhol s’est emparé d’une austère photographie de propagande en noir et blanc pour la transformer en icône pop ! Un style ouvertement repris par l’artiste Shepard Fairey pour son affiche (exposée à deux pas) réalisée en 2008 pour la campagne de Barack Obama.

Andy Warhol, Mao
voir toutes les images

Andy Warhol, Mao, 1973

i

Peinture acrylique, polymère et encre sérigraphiée sur toile • 127 × 107 cm • Coll. Fondation Carmignac, Paris / © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / ADAGP, Paris, 2023

Les pop artists se passionnent pour la sérialité, la démultiplication mécanisée de l’image jusqu’à une perte de sens assumée.

Reprise par Warhol d’un photogramme de film, un vampire mord sa proie au cou. « En croquant dans l’iconographie populaire pour se l’approprier, le pop art est une forme de vampirisation ! », jubile Thierry Grillet, commissaire de l’exposition et ancien directeur de la diffusion culturelle de la BnF. En détournant, les artistes simplifient et agrandissent les images jusqu’à, parfois, les rendre illisibles, comme ce détail du Déjeuner sur l’herbe de Manet, traduit en points de couleurs, isolé et agrandi par Alain Jacquet. Les pop artists se passionnent pour la sérialité, la démultiplication mécanisée de l’image jusqu’à une perte de sens assumée. D’où la mise en valeur des « points Benday » (impression par trames de points colorés utilisés dans la publicité et les comics des années 1950–60), et autres nouvelles techniques issues de l’industrie, telle qu’une peinture « plastique » dérivée de la production automobile.

Des détournements aux images volées sur Internet

Mais le pop n’est pas toujours, ou pas seulement, une glorification de la culture de masse. En témoigne un extrait de Pierrot le Fou de Godard (1965), « le seul vrai grand film pop » selon le commissaire, qui « critique les stéréotypes de la société de consommation » avec ses dialogues composés de slogans publicitaires, et ses filtres de couleur transformant l’image en monochromes verts, rouges et bleus, qui expriment l’ennui dans lequel baigne le personnage principal.

En 1962, à l’occasion d’une commande pour le magazine Vogue, le photographe William Klein transpose l’éloge pop de la couleur vive dans l’univers de la photo de mode. « Auparavant, les mannequins posaient dans des hôtels de luxe et des palais vénitiens. Klein décide de les mettre dans la rue, et de les saisir tel un paparazzi dans le mouvement de la ville, sur fond de taxis jaunes, d’enseignes flashy et de murs rose vif ! ».

Valérie Belin, « Power Girl » issu de la série « All Star »
voir toutes les images

Valérie Belin, « Power Girl » issu de la série « All Star », 2016

i

Tirage pigmentaire, contrecollé sur Dibond Edition de 6 + 2 EA, éd. 5/6 • 173 × 130 cm • Courtesy Valérie Belin et Galerie Nathalie Obadia, Paris, Bruxelles / © Valérie Belin

Digne héritier des pop artists, David LaChapelle ne craint pas le kitsch lorsqu’il réalise ses portraits de stars pour le magazine Interview (qu’il a intégré à la demande de Warhol), comme celui de la chanteuse Dolly Parton (1997), qu’il fait poser au milieu de nounours bleus et roses, la transformant en Prize Doll, poupée offerte aux gagnants dans les stands de tir à la carabine. Maurizio Cattelan n’a, lui non plus, pas froid aux yeux lorsqu’il se déguise en Picasso à grosse tête en plastique, transformant le célèbre artiste en mascotte commerciale ! À son tour voleuse d’images, Nina Childress pompe son portrait de Sylvie Vartan sur une pochette de disque, tandis que Valérie Belin fait baigner sa Power Girl (2016) dans un patchwork d’images volées sur Internet et dans des comics, qui la montrent comme absorbée par un flot de pensées puissantes.

Nina Childress, Portrait de Sylvie Vartan
voir toutes les images

Nina Childress, Portrait de Sylvie Vartan, 1986

i

Acrylique, huile, collage sur toile, encadré • 60 x 40 cm • Courtesy Nina Childress et Galerie Art Concept, Paris / © ADAGP, Paris, 2023

Peter Blake, The Beatles, « Sgt Pepper Lonely Hart club band »
voir toutes les images

Peter Blake, The Beatles, « Sgt Pepper Lonely Hart club band », 1967

i

Pochette de disque • 32,5 × 32,5 cm • © ADAGP, Paris, 2023

L’exposition se poursuit dans la « galerie des maîtres », une coursive offrant une belle vue plongeante sur l’espace central – un puits de lumière dédié à la lecture – de cet ancien couvent aux arcades de pierre, avec de superbes œuvres psychédéliques (affiches de concerts signées Victor Moscoso, Wes Wilson, Rick Griffin et Mouse & Kelley, pochettes de disques pour Jimmy Hendrix et Cream, poster des Beatles par Heinz Edelmann…) inspirées par les effets du LSD, qui imprègnent les concerts de l’époque. Lettres gonflées, liquéfiées, saturation de motifs… Leur graphisme illisible cherche à restituer le trouble de la perception induit par les drogues. Un style qui n’a pu qu’inspirer les délirantes planches intergalactiques du dessinateur de BD Philippe Druillet exposées conjointement.

Matt Henry, « Yoga » issu de la série « Counterculture »
voir toutes les images

Matt Henry, « Yoga » issu de la série « Counterculture », 2014

i

Tirage pigmentaire sur papier Hahnemühle baryté • 84 × 127 cm • Courtesy Matt Henry et Galerie Polka, Paris / © ADAGP, Paris, 2023

Une dernière salle met à l’honneur des dessins psychédéliques contemporains de Pierre Minot et des photographies du Britannique Matt Henry. Pris entre 2013 et 2017, ces clichés mis en scène incorporent des couleurs vives et des lettrages (publicités pour Coca Cola, enseigne lumineuse d’un motel américain…) inspirés de l’esprit pop. Certaines suivent un groupe de personnages en plein « trip », offrant un contraste intéressant entre l’aspect lisse de ce décor cinématographique planté en plein désert californien, et le voyage intérieur fascinant que semblent vivre les protagonistes. Ce monde aux couleurs acidulées serait-il le remède aux angoisses d’aujourd’hui ? Ou n’est-ce qu’un leurre sucré sur papier glacé ? À chacun de juger !

Arrow

Esprit pop, es-tu là ?

Du 28 janvier 2023 au 25 juin 2023

lesfranciscaines.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Andy Warhol Pop art Roy Lichtenstein

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi