Décryptage

À quoi servent les artothèques, ces lieux sur lesquels mise Rachida Dati pour son plan « Culture et ruralité » ?

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Emprunter une œuvre d’art comme on emprunte un livre à la bibliothèque. Simple, aussi peu coûteux qu’un abonnement à la piscine, le principe est né au début des années 1980, en pleine décentralisation de la culture. Depuis, les artothèques se sont multipliées… Jusqu’à se fédérer en réseau, attirer l’attention de la ministre de la Culture Rachida Dati et voir sortir de terre à Limoges la plus grande d’entre elles, couplée depuis le 20 mai à un Frac dans un bâtiment de 2 000 m2 signé Jakob+MacFarlane. Reportage.
Exposition d’inauguration “Paysages Recommencés” au Frac-Artothèque de Limoges
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Exposition d’inauguration “Paysages Recommencés” au Frac-Artothèque de Limoges, 2025

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Photo Aurélien Mole

Ce mardi 20 mai, une agitation particulière règne dans la rue Charles-Michels à Limoges. Au 17bis, un ancien magasin de vêtements a fait peau neuve. Mais en lieu et place des nippes vendues à petit prix, les visiteurs s’empressent d’aller voir des œuvres d’art, signées Élisabeth Ballet, Ana Mendieta, Piero Gilardi.

Le bâtiment est superbe : s’installant avec sobriété dans son architecture métallique typique du style Eiffel, l’agence Jakob+MacFarlane – connue pour la Cité de la mode et du design à Paris, et qu’on n’avait jamais vue aussi discrète – y a glissé une simple boîte de bois et de métal sur deux étages, pour augmenter la surface d’exposition.

Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine, faça de donnant sur la rue Charles-Michels
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Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine, faça de donnant sur la rue Charles-Michels, 2025

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Photo Roland Halbe

Riche de près de 2 000 m2, le lieu marque la fusion de deux collections : celle de l’artothèque de Limoges (avec 4 900 œuvres, c’est la plus importante de France) et celle du Frac, soit environ 7 000 œuvres en tout. Le « Frac-Arto », comme on le surnomme déjà, devient ainsi l’un des plus importants acteurs de l’art en Nouvelle-Aquitaine, région qui compte déjà de belles institutions. Mais sa force, c’est sa générosité : son entrée est gratuite, on y trouve un café pour se détendre, on peut y assister à une visite guidée ou à une performance en plus de l’exposition du moment (actuellement, l’accrochage collectif « Paysages recommencés »)… Enfin, surtout, on peut repartir avec une œuvre d’art.

Emprunter de l’art pour 30 euros par an

Car tel est le principe fondateur de l’artothèque : constituer une collection d’artistes contemporains pour proposer leurs œuvres à l’emprunt, comme un livre en bibliothèque, durant quatre mois. L’adhésion coûte 25 euros, et l’abonnement 30 euros par an – autant dire un prix plus que compétitif pour avoir chez soi trois œuvres chaque année. Si la plupart sont des estampes encadrées, plus faciles à faire circuler, il y a toutefois quelques originaux, plus précieux. Emprunter une œuvre ne se fait de toute façon pas sans précaution : il faut prendre connaissance de conditions d’accrochage (pas dans la salle de bain…), ne pas organiser d’exposition à visée commerciale, etc.

Artothèque d’Angers
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Artothèque d’Angers

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© Musées d’Angers

Encore méconnu du grand public, le principe des artothèques est pourtant ancien, puisqu’il remonte au début des années 1980. 1981, plus précisément. Cette année-là le ministre Jack Lang siffle le début de la décentralisation culturelle. Un peu partout en France, les Frac et les artothèques se mettent dès lors à sortir de terre. Si les Frac, comme leur nom l’indique, sont régionaux (Fonds régionaux d’art contemporain), les artothèques ne reçoivent aucune consigne précise, à part l’idée du prêt d’œuvres d’art.

Un modèle très libre

Parfois, les artothèques font partie des médiathèques municipales ; parfois, elles n’ont pas de lieux fixe.

Aujourd’hui, il y en aurait environ 80 en France – et, pour le moment, aucune à Paris –, estime selon une étude de 2020 Céline Géraud, coordinatrice de l’Association de développement et de recherche sur les artothèques (ADRA). Fondée en 1999, l’ADRA ne compte dans son réseau que 35 d’entre elles ; car elle entend « professionnaliser » le secteur – les artothèques doivent être signataires d’une charte, et s’engager notamment à « constituer une collection par l’acquisition », nous explique Céline Géraud. « Elles ne peuvent fonctionner, comme le font certaines, avec des dons ou des locations d’artistes ; c’est important pour nous de soutenir la création contemporaine par l’acquisition. »

Un principe qui est essentiel, d’autant que l’origine des artothèques remonterait au début du XXe siècle en Allemagne, « avec un groupe d’artistes qui souhaitaient que leurs œuvres circulent ; ils se sont dit : ‘pourquoi ne pas prêter aux particuliers ?’ On sait aussi qu’il y a eu des galeries de prêts aux États-Unis. » Aujourd’hui, en France, n’importe qui peut ouvrir une artothèque, sans autorisation, en réunissant par exemple quelques copains artistes qui acceptent de prêter leurs œuvres ; mais pour adhérer au réseau de l’ADRA, bénéficier de son soutien et de son travail de valorisation, il faut donc constituer avec sérieux une collection, en y consacrant un budget annuel et un comité, et « avoir un projet artistique et culturel avec une programmation », poursuit Céline Géraud.

Artothèque relais® de Mirecourt – les œuvres de Pierre Gaucher, Pascale Rémita, Pierre La Police, Franck Perrin, Jagna Ciuchta & Cécile Bicler, Sophie Lécuyer, Marie Clerel sont visibles sur le mur
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Artothèque relais® de Mirecourt – les œuvres de Pierre Gaucher, Pascale Rémita, Pierre La Police, Franck Perrin, Jagna Ciuchta & Cécile Bicler, Sophie Lécuyer, Marie Clerel sont visibles sur le mur

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© Artothèque plus vite

Chacune est particulière. « Certaines ont de grosses équipes, d’autres un seul poste » ; à Pessac, ils sont cinq, à Limoges, une petite vingtaine. Parfois, les artothèques font partie des médiathèques municipales ; à Angers, elle se visite au sein du pôle culturel Repaire Urbain. Parfois, comme dans la région Grand Est, elles n’ont pas de lieux fixe : l’association Plus vite fonctionne avec un réseau de relais, qui lui permet de rayonner sur un vaste territoire, où elle diffuse des œuvres dans des bibliothèques, un centre d’art, des associations… Elle s’y incarne dans un caisson contenant entre une vingtaine et cinquantaine d’œuvres (avec, au mur, un petit accrochage comme une mini-expo), et ne demande aux structures accueillantes qu’un minimum de mètres carrés.

Un maillage dans les campagnes

Née en 1986, celle de Limoges a été à plus d’un titre dynamique : en 1990, elle est la première à se doter d’un comité. Sans lieu fixe, elle a aussi longtemps fonctionné avec un système de relais, et garde « le territoire dans son ADN », souligne sa directrice Catherine Texier, en animant le Fonds d’art contemporains des communes du Limousin : « 40 communes adhérentes nous versent chaque année des fonds pour que nous enrichissions la collection » ; en échange, celles-ci bénéficient chaque année de prêts d’œuvres et/ou d’opérations, comme des expositions ou des événements avec des artistes.

Artothèque de Caen
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Artothèque de Caen

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Photo Antoine Cardi

L’institution entend faire découvrir l’art contemporain à des curieux et des passants, qui pourraient ne venir d’abord que pour son café – le meilleur de la ville, nous souffle-t-on.

C’est précisément ce maillage extraordinaire qui a intéressé la ministre Rachida Dati dans le cadre de son grand plan « Culture et ruralité » – lequel veut « renforcer la place de la culture au cœur des territoires ruraux ». Celle-ci s’est rendue en janvier à l’Artothèque de Caen (l’une des plus importantes) pour annoncer le déblocage d’une enveloppe de quatre millions d’euros, destinée à encourager et développer le système des artothèques, déjà bien présent dans les campagnes. Le budget va pouvoir être utilisé pour créer de nouvelles artothèques, ou « développer davantage de mobilier pour déplacer les œuvres », nous dit Céline Géraud.

Dans ce contexte, l’inauguration du nouveau bâtiment du Frac-Artothèque de Limoges est déterminante : elle montre la force de frappe d’une organisation qui a débuté avec peu de moyens mais beaucoup d’ambition, et qui a réussi à se glisser au cœur d’une grosse ville tout en conservant des liens avec les campagnes alentour. L’institution entend faire découvrir l’art contemporain à des curieux et des passants, qui pourraient ne venir d’abord que pour son café – le meilleur de la ville, nous souffle-t-on, servi dans des tasses en porcelaine de Limoges, évidemment, et sur des fauteuils réalisés avec du cuir de l’usine du chausseur J.M. Weston, une entreprise du coin.

Flora Moscovici, Fouler le sol
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Flora Moscovici, Fouler le sol, 2025

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L’escalier du Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine • © Adagp, Paris 2025 / Photo Aurélien Mole

Car, enfin, il y a la qualité. Un tel modèle ne fonctionnerait pas sans une grande exigence. En témoigne l’œuvre superbe qu’a réalisée la peintre Flora Moscovici (née en 1985) pour le lieu, dans le cadre du « 1 % artistique » (1 % du budget des travaux finance une œuvre d’art in situ, encore une belle idée française !). Ne pouvant se glisser que dans les interstices du bâtiment, ordre des architectes, celle-ci a choisi d’investir l’escalier. On ouvre une porte toute blanche et on se retrouve dans une peinture monumentale, un dégradé du rouge au bleu sur deux étages, du sol au plafond, qui donne l’impression saisissante d’évoluer au cœur même de la couleur… Puissante, ultra-accessible mais signée par l’une des artistes les plus en vue de la jeune scène française, l’œuvre résume à elle seule la réussite du lieu. S’élever par l’art : la messe est dite.

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Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine

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