Sa dernière magistrale exposition au palais Barberini à Rome, qui s’est achevée le 6 juillet après avoir attiré les foules, l’a une fois de plus confirmé : Caravage demeure l’un des peintres les plus admirés de l’histoire de l’art, tant pour sa peinture en avance de quelques siècles que pour sa biographie légendaire, qui souffre de lacunes dans ses sources.
Ce ne fut pourtant pas toujours le cas. Avant sa redécouverte par Roberto Longhi au XXe siècle, l’artiste n’avait pas sombré dans l’oubli mais était considéré comme mineur, loin du chef de file reconnu aujourd’hui comme inspirateur de tout un courant sensible à la réalité sociale et amoureux du clair-obscur : le caravagisme.
Le Caravage, Nativité, 1609
Huile sur toile • Coll.Oratorio di San Lorenzo, Palermo, Sicily, Italy • © Mondadori Electa / Bridgeman Images
« Michelangelo Merisi naquit le 28 septembre 1573 dans l’une des meilleures familles du bourg de Caravaggio. » Si elle est longtemps restée une référence, la monographie de Roberto Longhi sur Caravage (1952, traduction française de Pierre Vorms en 1968) donne une date de naissance erronée. 1571 ou 1573 ? Il aura fallu attendre les années 1970 et la découverte de l’acte de naissance de son frère cadet, Giovanni Battista, pour déduire que c’est bien la date la plus ancienne qui était juste. En 2007, l’acte de baptême de l’artiste ressort miraculeusement des archives diocésaines de Milan. Daté du 30 septembre 1571, ce document indique que le peintre est vraisemblablement né la veille, dans la même ville.
Le Caravage, Saint François en méditation
Huile sur toile • 128.2 × 94.4 cm • Coll. Gallerie Nazionali di Arte Antica, Barberini Corsini, Palazzo Barberini, Rome, Italy • © Bridgeman Images
Des vieillards séniles qui incarnent les évangélistes, une prostituée noyée qui joue le rôle de la vierge, des scènes pauvres en décor, qui ne cachent rien de la misère… On pourrait croire que la peinture de Caravage est subversive dans la cité papale. En réalité, le peintre est très fidèle aux idéaux de guerre par l’image dictés par la Contre-Réforme. Pour cause : son frère, Giovanni Battista, est prêtre, membre de la confrérie des oratoriens, et toute la famille se retrouve dans ce dogme. Inspiré par Charles Borromée, ce dernier prône la pauvreté et la défense des plus faibles, dans l’esprit alloué aux premiers chrétiens et à saint François, dans une démarche proche des jésuites d’Ignace de Loyola. Si elle ne fait pas l’unanimité en son temps, la peinture du Caravage répond donc aux attendus du Vatican.
Il semble étonnant que le ténébriste, qui refusait l’idéalisme, puisse être considéré comme un peintre académique. Pourtant, lorsque Federico Zuccaro transforme en 1593 la Confrérie des peintres en Académie de Saint-Luc, Caravage est recensé parmi les premiers membres inscrits. De même, alors qu’a longtemps perduré la légende selon laquelle Merisi peignait sans dessin préparatoire, il apparaît au contraire qu’il appliquait un dessin minutieux au fusain ou au pinceau fin sur la couche d’apprêt de sa toile. Ce qui n’a pas empêché Roger de Piles, dans sa « Balance des peintres » de 1708, d’attribuer au Caravage un « 0 » en expression et un modeste « 6/20 » en dessin !
Le Caravage, David avec la tête de Goliath, 1607
Huile sur panneau • 90.5 × 116 cm • Coll. Kunsthistorisches Museum, Vienna, Austria • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images
Léonard et Michel-Ange pratiquaient la vivisection pour maîtriser les règles de l’anatomie. De son côté, Caravage doit son excellence dans la représentation de la violence, de la mort et du sang à sa formation initiale à laquelle il joint des travaux pratiques. Alors que le port de l’épée est réservé au chevalier, c’est plein d’orgueil qu’il exhibe son fourreau lors de sorties, ce qui lui vaut plusieurs passages en prison autour de 1600. Six ans plus tard, lors des fêtes précédant l’élection du pape Paul V, le peintre assiste, selon le code d’honneur, son ami Onorio Longhi dans une rixe qui l’oppose à deux membres de la famille notable des Tomassoni. Blessé, l’artiste tue par le fer un homme, ce qui lui vaut d’être banni de la cité papale puis condamné à mort.
Si Caravage est en disgrâce à Rome, il est accueilli avec tous les honneurs d’un peintre convoité à Naples, puis à Malte où il débarque en 1608, sous la protection d’Alof de Wignacourt, grand maître des Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il obtient de précieuses commandes, dont la Décollation de saint Jean-Baptiste pour la cathédrale de La Valette. Sous l’insistance de son protecteur, il parvient à être adoubé chevalier de l’ordre de Malte, ce qui lui donne enfin le droit de porter légalement l’épée. Un droit dont il fait encore mésusage, en se retrouvant une fois de plus condamné pour avoir tenté de pénétrer, avec un groupe d’agitateurs, par effraction dans la loge de l’organiste. Radié de l’ordre, Caravage s’exile de nouveau en Sicile, puis à Naples.
Le Caravage, La Mise au tombeau, 1602
Huile sur toile • 300 × 203 cm • Coll. Vatican Museums and Galleries (Musei e Gallerie Pontificie), Vatican • © Bridgeman Images
« Ceux qui prendront l’épée périront de l’épée ». Cette parole évangélique aurait pu s’appliquer à Caravage. Quelque temps après son arrivée à Naples en 1609, il est grièvement blessé lors d’une rixe et la rumeur de sa mort circule jusqu’à Rome. En réalité, le peintre survit et, bien qu’affaibli, il continue d’honorer des commandes. Alors qu’en juillet 1610, il apprend que le pape serait disposé à lui assurer la grâce contre pardon, Caravage prend la route de Rome. C’est sur ce chemin que le peintre trouve la mort le 18 du même mois. L’historien de l’art Vincenzo Pacelli avance qu’il aurait été tué lors d’une embuscade à Porto Ercole, mais en 2010 des recherches sur les ossements de l’artiste, authentifiés à 85 % au carbone 14, font pencher la balance du côté de la version officielle, à savoir une mort de maladie : Caravage avait en effet contracté la syphilis, le saturnisme, mais aussi un staphylocoque doré, et était épuisé.
Le Caravage, Un jeune garçon épluchant une pomme
Huile sur toile • 64.2 × 51.4 cm • Collection privée • © Bonhams, London, UK / Bridgeman Images
Il reste encore tant à apprendre sur Caravage : en avril dernier, le grand spécialiste du peintre Gianni Papi a authentifié une version inédite du Garçon pelant des fruits, qui pourrait être l’une des plus anciennes toiles de l’artiste. L’œuvre en question a été acquise pour la somme de 170 000 euros – bien en-dessous de la cote du peintre – par un particulier lors d’une vente aux enchères à Bruxelles en 2024. Papi s’appuie non seulement sur l’habitude de l’artiste qui, dans une situation précaire, réalisait plusieurs versions d’une même composition pour en tirer plus de profit, mais aussi sur les techniques et notamment l’application des ombres. Les rayons X ont aussi dévoilé la présence d’une composition antérieure, ce qui correspond à une pratique d’artiste désargenté. Certes, il est un peu prématuré pour se prononcer, mais il nous reste encore beaucoup à apprendre sur le peintre.
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