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Etienne Jules Marey, Décomposition photographique des mouvements d’un athlète sautant à pieds joints, 1890
Chronophotographie
Terré dans sa cachette, l’homme attend patiemment… Fusil armé, il guette la pie qui se tient au sommet du vieux pin. Soudain, la voilà qui prend son élan ! Le « chasseur » ne tremble pas, lève son canon et ajuste sa ligne de mire. Calé sur le vol de l’oiseau bavard, il presse enfin la gâchette avec frénésie : un, deux, trois et jusque douze coups tirés, aucun ne manquant sa cible. C’est ce qu’on appelle une séance réussie ; une séance de… photographie !
Paul Nadar, Portrait d’Etienne Jules Marey, vers 1890
Coll. BnF, Paris • © akg-images
Étienne-Jules Marey est né à Beaune en 1830. Après de brillantes études à l’École de Médecine de Paris, il soutient en 1859 une thèse de doctorat sur la circulation sanguine. L’année suivante, Marey s’associe avec le plus éminent vétérinaire de son siècle : Auguste Chauveau, père de l’artiste Léopold Chauveau. Ensemble, ils perfectionnent le sphygmographe, cet appareil qui donne un enregistrement graphique des battements du cœur. Leurs résultats publiés en 1863 scellent leur notoriété et, quatre ans plus tard, Marey donne des conférences au Collège de France.
Dès ses premiers travaux, sa passion se révèle : « Je suis fasciné par le mouvement qui est le signe le plus apparent de la vie. Je voudrais tellement arriver à comprendre les mécanismes de plusieurs lois de la Nature. Je cherche tous les moyens de capter des traces visuelles de ces mouvements car je me méfie de nos sens dont la perception est trop lente et trop confuse. La trace reste, le mouvement s’en va. » Marey porte alors son dévolu sur la locomotion humaine et animale. Il rivalise d’invention pour capturer le mouvement, terrestre et aérien, bricolant notamment des maquettes d’insectes. En 1874, il publie enfin son ouvrage le plus fameux : La Machine animale.
Eadweard Muybridge, Jockey sur un cheval au galop, plaque 627 de «Locomotion animale», 1887
Coll. particulière • © Bridgeman Images
Que l’œuvre de Marey lui vaille l’admiration de ses pairs n’a rien d’étonnant. Mais le retentissement de La Machine animale dépasse largement le cadre de sa discipline. Ainsi, découvrant dès sa parution la traduction anglaise de l’étude, le photographe américain Eadweard Muybridge l’applique à l’art. En 1878, il veut vérifier devant la presse l’idée reçue, démentie par Marey dans son ouvrage, selon laquelle un cheval au galop décolle les quatre sabots du sol. Par un système de 24 chambres photographiques à déclenchement successif, Muybridge saisit la course d’un étalon. Le résultat est sans appel : comme le pressentait Marey, le cheval ne lance pas ses quatre fers en l’air durant le galop. Le mythe célébré par le Derby d’Epsom de Théodore Géricault s’effondre ! Il n’est alors plus possible de peindre un cheval sans consulter Muybridge et Marey. Le peintre Ernest Meissonier, champion des scènes de bataille, qu’il veut dépeindre dans un réalisme photographique, s’inspire de cette expérience.
Ernest Meissonier, Friedland, 1807, 1861–1875
Huile sur toile • 135,9 × 242,6 cm • Coll. & © Metropolitan Museum of Art, New York
Marey, impressionné par les résultats de Muybridge, décide de prendre à son tour l’appareil : « Si l’on recherche la sincérité dans les descriptions scientifiques, c’est à la photographie qu’on doit recourir. » Il présente deux inventions en 1882. La première est le fusil photographique, appareil comprenant un objectif en forme de canon associé à un barillet circulaire contenant les plaques au collodion humide, capable d’enregistrer douze images à la seconde. La deuxième, qu’il présente à l’Institut des Sciences le 3 juillet 1882, est la chronophotographie. Contrairement à Muybridge, Marey veut utiliser un objectif et une plaque négative unique pour restituer le déroulé d’une action en une seule image.
Fusil photographique / Saut a la perche : mouvement decompose du perchiste (chronophotographie par Etienne Jules Marey,1887)
© akg-images. © Bridgeman Images /PVDE
La puissance des ailes du pélican comme la vélocité de l’athlète sautant à la perche sont ainsi immortalisées. Les progrès de la photographie durant les années 1880, des rouleaux de celluloïd souple remplaçant les plaques de verre jusqu’à l’instantané Kodak, poussent Marey à plus d’expérimentation. Désormais, le « chronophotographe » ne saisit plus toutes les images sur une même plaque mais une à une sur une bande négative. Transparente, celle-ci peut être projetée sur un écran pour rendre plus visible encore le mouvement. Découvrant le procédé à l’Exposition universelle de Paris en 1889, l’Américain Thomas Edison s’en inspire pour réaliser ses premières motion pictures quelques années avant que les Frères Lumière n’inventent le cinématographe.
Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, n° 2, 1912
Huile sur toile • 147 × 89,2 cm • Coll. Philadelphia Museum of Art • © Bridgeman Images © Association Marcel Duchamp / Adagp, Paris 2021
Assistant fidèle de Marey, Georges Demenÿ perçoit la mine d’or et encourage son maître à une exploitation commerciale. Peine perdue : pour Marey, les seuls objets de la chronophotographie sont l’avancée des sciences et la pédagogie. Une ligne à laquelle il se tiendra jusqu’à sa mort en 1904. Parmi les artistes-scientifiques, Étienne-Jules Marey détonne : il ne s’est jamais en effet considéré lui-même comme un artiste. Pourtant, d’Edgar Degas à Luigi Russolo, du cubisme au futurisme, de la peinture d’avant-garde à la bande dessinée, la chronophotographie a marqué l’art moderne, jusqu’au jeune Marcel Duchamp dont le Nu descendant un escalier, qui semble calqué sur une plaque de Marey, acte déjà la rupture avec la peinture traditionnelle.
Étienne-Jules Marey chronophotographe
Par Michel Frizot
Éd. Delpire • 2001 • 312 p. • 55 €
La principale monographie consacrée à l’inventeur excentrique, par un spécialiste de l’histoire de la photographie. De quoi percer les secrets techniques du médecin-photographe et l’influence conséquente exercée sur la peinture moderne.
Les travaux d’Étienne-Jules Marey sont également consultables en ligne sur le Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.
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