À gauche, Jacqueline de Jong en 2018. À droite, “The Backside of the Existence”, 1992, huile sur toile de Jacqueline de Jong
© Damian Noszkowicz. © Jacqueline de Jong / Courtesy Château Shatto (L. A.)
« Indomptable, ingénieuse, subversive et attentive ». Tels sont les mots choisis par ses proches pour rendre hommage à la peintre, graveuse, galeriste et éditrice néerlandaise Jacqueline de Jong (1939–2024), dont ils viennent d’annoncer le décès, survenu le 29 juin dernier à Amsterdam.
Cruauté, humour, politique et culture populaire se mélangent allègrement dans son œuvre. Colorées, agitées, habitées par de drôles de monstres aux crocs acérés et des personnages disloqués, ses peintures figuratives naïves et expressionnistes expriment autant ses émotions et tourments personnels qu’une vision politique et sensible du monde. Une vision affirmée avec une force viscérale et une profonde liberté, à la fois dans le discours et dans la manipulation des formes et de la matière. Excentrique, l’artiste transforme même les pommes de terre cultivées dans sa propriété française du Bourbonnais (achetée en 1996 avec son mari avocat Thomas Weyland) en étranges bijoux et œuvres d’art !
Ses œuvres secouées par les flammes dévorantes de la guerre ou traversées par des bateaux de migrants surchargés expriment l’engagement profond de cette artiste contre l’injustice et la violence. Elle-même a été marquée dès son enfance par l’horreur des conflits : née dans une famille juive en 1939, elle a été sauvée in extremis de la déportation nazie par la Résistance et a dû se réfugier en Suisse. À Paris, elle participera à Mai 1968 en imprimant des affiches révolutionnaires.
Jacqueline de Jong, Moria (Idlib) Refugee Camp (Border Line) 2020, 2020
Huile et gel népheline sur toile • 100 × 150 cm • © Jacqueline de Jong / Courtesy Pippy Houldsworth gallery, Londres
Au début des années 1980, l’artiste se lance dans une série de peintures inspirées de la littérature policière, qui installent des situations de tension silencieuse entre des personnages impassibles, avec meurtres et détectives en imper. Les couleurs vives donnant une drôle de veine pop à ces situations sanglantes, teintées d’incommunicabilité hopperienne. Des tensions similaires apparaissent dans sa série de toiles et d’estampes consacrées au billard, qui explore à la fois tout le potentiel graphique de ce jeu et sa capacité à exprimer les règles étranges qui régissent les rapports humains.
Jacqueline de Jong, Le Salau et les Salopards, 1966
Acrylique sur toile, miroir en plastique avec cadre en bois (triptyque) • 196 × 287 cm • Coll. les Abattoirs musée – Frac Occitanie Toulouse • © Jacqueline de Jong / Courtesy Galerie Château Shatto (L.A.) / Renato Elon Schoenholz
Autodidacte et inclassable, Jacqueline de Jong a néanmoins fréquenté des mouvements d’avant-garde comme les groupes SPUR et CoBrA, ainsi que l’Internationale situationniste, à laquelle elle s’est liée brièvement à partir de 1960 et qui lui a inspiré une revue expérimentale transdisciplinaire, The Situationist Times (1962–1967). En 2009, elle a créé la fondation Weyland de Jong afin de soutenir les artistes d’avant-garde de toutes les disciplines.
Jacqueline de Jong, Off Season, 1986
Huile sur toile • 190 × 290 cm • © Jacqueline de Jong / Courtesy Galerie Château Shatto (L.A.)
Faite chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2023, l’artiste a également reçu en 2019 le prix d’honneur de l’association AWARE. Ces dernières années, plusieurs rétrospectives ont rendu hommage à son travail, notamment aux Abattoirs de Toulouse, au centre d’art contemporain bruxellois WIELS, au Stedelijk Museum d’Amsterdam et au Kunstmuseum Ravensburg, en Allemagne. L’artiste laisse derrière elle une œuvre aussi puissante que le souvenir de sa personnalité originale et affirmée, à la fois tranchante et pleine de gaieté.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique