L'édito de Fabrice Bousteau

“Pour les artistes, la bêtise est comme une arme pour déstabiliser la société”

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Si l’artiste fait le beau, il fait aussi le bête. Parfois en surréaliste ou en « art activiste » ! Marcel Duchamp, après avoir affirmé son « bête comme un peintre », fit son idiot en présentant un simple urinoir comme une œuvre. Cette « idiotie » révolutionna l’histoire de l’art. René Magritte, peintre d’idées, obsédé par la définition du visible (« Ceci n’est pas une pipe ») fit essentiellement le bête. En mai 1948, invité pour la première fois à exposer dans une galerie à Paris, il travailla dans un esprit assurément belge à provoquer l’intelligence des Français – qui avaient alors tendance à considérer ses compatriotes comme des ploucs.

Pour les satisfaire dans leurs convictions, il présenta 17 peintures et 22 gouaches absolument monstrueuses de personnages ahuris affublés de trois gros nez, de huit pipes ou de barbes vertes. Tant de mocheté et de grossièreté provoquèrent un véritable scandale. On appela cela sa « période vache ». Dans son dernier livre, Homo cretinus – Le triomphe de la bêtise (Les Presses de la Cité), Olivier Postel-Vinay, ancien rédacteur en chef du magazine scientifique la Recherche, s’attache à démontrer que la bêtise n’est nullement liée à l’intelligence ni même à l’éducation.

Tous égaux

Pour Olivier Postel-Vinay, la bêtise est d’ailleurs le propre de l’homme, et parler de bêtise chez les animaux n’a pas de sens.

Robert Musil, auteur du roman philosophique l’Homme sans qualités, avait d’ailleurs développé le concept de « bêtise intelligente ». Un prix Nobel, un philosophe, un polytechnicien ou un adolescent nourri aux algorithmes des réseaux sociaux et même un chef d’État peuvent faire preuve d’autant de bêtise que n’importe qui. Pour Olivier Postel-Vinay, la bêtise est d’ailleurs le propre de l’homme, et parler de bêtise chez les animaux n’a pas de sens. Gustave Flaubert, qui a exploré tous les ressorts de la bêtise humaine dans son roman Bouvard et Pécuchet, écrit d’ailleurs dans une lettre à George Sand : « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. »

Une bêtise nécessaire

Mais les formes que prennent la bêtise sont multiples. Pour les artistes, elle est souvent volontaire et considérée comme une arme pour déstabiliser la société, le bon goût et la bien-pensance. Et après Dada, Magritte et tant d’autres, les artistes contemporains continuent de s’en délecter. Comme l’affirmait Jean-Yves Jouannais dans son livre de référence l’Idiotie. Art, vie, politique – méthode : « Une histoire de l’idiotie en art devrait être autant l’histoire des propositions aux apparences burlesques que celle des formes dont on apprend, par convention, à ne pas rire. » La bêtise est une peau de banane sur laquelle le marché de l’art peut même glisser.

La Banane de Maurizio Cattelan qui valait 120 000 $
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La Banane de Maurizio Cattelan qui valait 120 000 $

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© GETTY IMAGES via AFP / Photo Cindy Ord

On se souvient du scandale qu’a provoqué Maurizio Cattelan en 2019 en exposant sur le stand de la galerie Perrotin, à Art Basel Miami, une banane scotchée au mur qui s’est vendue 120 000 dollars ! C’est sûr, à Art Basel Paris, au Grand Palais, on en entendra sans doute encore certains clamer devant des œuvres : « Mais c’est n’importe quoi ! » Regardez-y avec plus d’attention : les artistes sculptent le langage, tranchent dans la chair du réel pour en extraire de nouvelles substances et réinventer les formes. Même s’il faut en passer par des bêtises !

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