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D’abord sensible aux recherches de l’avant-garde cubiste et futuriste, René Magritte change de voie lorsqu’il découvre une peinture de Giorgio de Chirico en 1924. Principal pinceau du surréalisme belge, mouvement au cœur de l’exposition « Histoire de ne pas rire » actuellement présentée à Bozar à Bruxelles, il gagne Paris en 1926 pour rencontrer André Breton et les siens, mais le courant ne passe pas tout à fait…
On réduit trop souvent l’œuvre de Magritte à ses œuvres iconiques de cette période, telles que la fameuse Trahison des images (1929), faisant ainsi l’impasse sur son œuvre de jeunesse ou encore sur son engagement politique. En outre, l’histoire de l’art est injuste avec le style de Magritte, longtemps considéré comme un technicien médiocre. Une image bien loin de la virtuosité dont ses peintures témoignent.
René Magritte, L’Invention collective, 1934
huile sur toile • 73 × 116 cm • Coll. Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf • © Adagp, Paris 2024
Une nuit, alors que Magritte n’a que treize ans, sa mère Régina, dépressive, disparaît. Alerté, il part à sa recherche avec ses deux frères et la retrouve morte, noyée : elle s’est jetée dans la Sambre. Le corps de la mère est pratiquement nu avec la chemise humide retroussée qui vient dissimuler son visage. Au contraire de Salvador Dalí ou d’André Breton, Magritte refuse la psychanalyse et n’évoquera jamais publiquement ce traumatisme, ne le confiant à sa femme Georgette que plusieurs années après le mariage. Mais il est difficile de ne pas voir une rémanence de cette image dans la femme-poisson de L’Invention collective (1934), le couple sans tête des Habitants du fleuve (1926), et plus encore dans Les Amants (1928) au visage voilé.
Logo Granny des Beatles imprimé sur les vynils
À l’instar d’Andy Warhol, René Magritte a d’abord dessiné des affiches publicitaires – mais aussi des papiers peints – pour vivre de son art. Cependant, il ne s’agit pas pour le surréaliste que d’une activité de jeunesse. De retour à Bruxelles en 1930, la crise fait rage et de nombreuses galeries ont mis la clé sous la porte. Il est alors contraint de revenir à ces « travaux imbéciles » qui le dégoûtent et qu’il signe « Emair » (comme M.R., ses initiales inversées). En plus de réclames pour des alcools et automobiles, Magritte a réalisé des affiches de film (par exemple Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry en 1936). L’artiste a aussi, malgré lui, influencé la publicité : la pomme verte du Fils de l’homme (1964) a, par exemple, inspiré le logo de la maison de disques des Beatles.
René Magritte, Le vrai visage de Rex, 1939
affiche • © Adagp, Paris 2024
On retient de Magritte son goût de l’absurde, sa bonhomie et son humour poétique. Mais il ne faut pas oublier que sa démarche surréaliste s’inscrit dans un idéal révolutionnaire. Proche du poète Paul Nougé, qu’il rencontre dans les années 1920, Magritte est engagé dans les combats anticolonialiste et antifasciste, appelant par le biais de l’ARC (Association révolutionnaire culturelle) à soutenir les républicains espagnols lors de la guerre civile. Le peintre met d’ailleurs son art au service de la politique lors de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en réalisant des affiches antinazies. Son engagement se prolonge après 1945 lorsqu’il prend sa carte au Parti communiste belge, même si cette adhésion est de courte durée. Le peintre abandonne tout message politique après les années 1950.
René Magritte et son Loulou de Poméranie en 1966
À l’opposé du génie fou qu’incarne Dalí, Magritte cultive l’image de monsieur tout-le-monde, avec son chapeau melon à la Dupond et Dupont, sa maison de banlieue où il peint dans la salle à manger, et surtout son chien ! À partir de son mariage avec Georgette Berger en 1922, René possède toujours un loulou de Poméranie, qu’il baptiste systématiquement… « Loulou ». Pour le peintre, le chien est un « civilisateur ». Cet amour des compagnons à quatre pattes va loin. Alors qu’il séjourne à Florence avec sa femme et son poméranien, l’artiste se voit refuser l’accès à la galerie des Offices, où les chiens ne sont pas admis. Georgette lui propose alors de garder Loulou pendant qu’il visite les salles pleines de chefs-d’œuvre de la Renaissance, mais Magritte refuse : « Non, j’ai vu les cartes postales. Cela me suffit. »
René Magritte et Lou Cosyn dans la galerie Lou Cosyn à Bruxelles, photographiés en 1944 par Lee Miller
© Archives Lee Miller
Capable d’emprunter une touche impressionniste dans sa « période Renoir », Magritte a aussi manié l’art de la répétition à des fins moins avouables. Son ami et biographe Marcel Mariën a raconté, après la mort du peintre, avoir écoulé durant la guerre, entre Paris et Bruxelles, de faux Picasso, Braque et de Chirico, tous signés de Magritte. Des œuvres de faussaires qui n’auraient pas dupé les experts mais suffisantes pour le marché noir. Les sales affaires ne s’arrêtent pas là : ce même Mariën dit aussi avoir reçu de Magritte un stock de 500 faux billets de 100 francs belges. En 1962, Mariën signe le tract « Grande baisse » avec la photographie d’un billet à l’effigie du peintre, qui lui vaudra une brouille avec l’intéressé et un procès pour contrefaçon. Il n’empêche que, dix ans plus tôt, Magritte s’était emparé de l’image du billet de banque dans son tableau Le Spectre.
René Magritte, L’Ellipse, 1948
huile sur toile • 50,3 × 73 cm • Coll. Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles • © Adagp, Paris 2024
Les relations de Magritte avec les surréalistes parisiens, et André Breton en particulier, n’ont jamais été simples. Pourtant l’artiste est resté attaché à la capitale française. En 1948, il a enfin l’occasion d’y tenir sa première exposition monographique à la galerie du Faubourg. Magritte provoque le public en envoyant une quarantaine de toiles peintes en quelques semaines, aux couleurs criardes, voire « vachardes », et au dessin volontairement grossier. Outre Paul Éluard, qui comprend le geste, la réception est catastrophique et il faudra attendre les années 1980 pour reconsidérer les peintures de cette période éphémère, en phase avec ce que développait Cobra et anticipant la Figuration libre tout comme la Figuration narrative des années 1970–1980.
Histoire de ne pas rire. Le Surréalisme en Belgique
Du 21 février 2024 au 16 juin 2024
Les musées bruxellois proposent un billet groupé à 25 € pour visiter les deux expositions !
Bozar • 16 Rue Ravenstein • 1000 Bruxelles
www.bozar.be
Musée Magritte et Musée d’art abstrait, avec la maison reconstituée du peintre
Bruxelles, Belgique
137 Rue Esseghem • 1090 Jette
www.magrittemuseum.be
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