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TENDANCE

Le collage ou l’art de créer l’inimaginable

Par • le
Les premiers à le pratiquer furent Braque et Picasso, au début du XXe siècle. Un art à la définition floue, dont les images et les éléments, une fois juxtaposés, révèlent une autre histoire, délivrent un autre discours. Regard sur la création d’aujourd’hui.
Deborah Roberts, Girl / Woman Forever a Work in Progress (détail)
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Deborah Roberts, Girl / Woman Forever a Work in Progress (détail), 2023

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Pour l’Américaine, le collage reste une pratique permettant de composer des portraits turbulents de personnes de couleur, avec leur frustration (les poings serrés) et leur indignation (le regard noir) à n’être que très rarement représentés dans les œuvres.

acrylique, graphite, pastel, encre et collage sur toile • 139,7 x 317,5 cm • Coll. Courtesy Stephen Friedman Gallery, Londres-New York • © Deborah Roberts / © ADAGP, Paris 2024

Qu’est-ce qui n’a pas encore été collé ? La liste des matériaux, objets ou images qui se sont retrouvés fichés sur un tableau est infinie. Cette voracité pourrait faire du collage une pratique attrape-tout, prompte à aimanter tout ce qui traîne, des fragments du réel, des bouts de document, voire des morceaux d’œuvre.

De la ficelle, du carton, des pages de journal, du fil de fer, du grillage à poule, des tickets de bus, du bois, des clichés de stars découpés dans des magazines, des pans de tissu, des assiettes, des photocopies, des toiles peintes ou sérigraphiées…

Julien Pacaud, Paper Spaceship
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Julien Pacaud, Paper Spaceship, 2018

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Art de l’assemblage et de l’ajustement de fragments d’images hétéroclites, ce collage numérique revendique sa faculté à élargir les horizons imaginaires. Le personnage, saisi en plein vol dans un espace sans échelle (est-ce infiniment grand ou infiniment petit ?), est emporté dans les airs par une espèce de ballon, qui affiche ostensiblement une texture de papier collé/plié. Tout un symbole..

collage numérique. • © Julien Pacaud

Le matériel est à portée de main du colleur ou de la colleuse – le féminin étant de mise puisque vient d’être publié l’Art du collage au féminin et que l’ouvrage de référence, Vitamin C+, fait opportunément aux artistes femmes une large place dans ce panorama de la création contemporaine.

Cette propension à se servir (avec un œil avisé) de tout ce qui tombe sous la main renvoie aux origines cubistes du collage. Les historiens de l’art datent sa venue au monde entre 1912 et 1914, avec des peintures de Pablo Picasso, notamment une Nature morte à la chaise cannée (1912), où est introduit un morceau de toile cirée imitant le cannage d’une chaise.

Pablo Picasso, Nature morte à la chaise cannée
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Pablo Picasso, Nature morte à la chaise cannée, 1911–1912

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Peinture à l’huile et toile cirée sur toile, corde • 27 × 35 cm • Coll. musée national Picasso, Paris • © Photo Scala, Florence, 2017 / © Succession Picasso

À Georges Braque revient toutefois l’invention du papier collé sur toile, et Juan Gris n’est pas en reste. Depuis cette époque pionnière, des dadaïstes jusqu’aux conceptuels, en passant par le pop art, le collage est demeuré une marotte des artistes. Mais sa définition ne fait pas consensus. Est-ce une simple technique (ou plutôt un panel de techniques) ? Un art en soi, au même titre que la peinture ? Ou bien une stratégie qui vise à accoler, à rapprocher, à mettre sur un même plan des éléments disparates ?

Dès lors, une sculpture comme Brandt / Haffner (1949) de Bertrand Lavier (un frigo posé sur un coffre-fort) relèverait de cette catégorie. Car après tout, non seulement le collage attrape tout, mais il s’invite partout. Sur un tableau certes, mais aussi sur une sculpture, voire à même les murs d’un lieu d’exposition et jusque dans une musique ou un film, trouvant dans les outils numériques une nouvelle vigueur. Souple et agile, le collage se faufile dans les autres pratiques, les bouscule un peu. Sans non plus renverser les tables, il y crée souvent un léger désordre, chamboulant par là-même les représentations habituelles du réel, du monde et des êtres.

Une fraternité sur papier

Pour tenter de cerner les contours, les ressources plastiques et conceptuelles de cet étrange animal, autant se rattacher à ces quelques genres artistiques solides que sont le portrait, le paysage, la nature morte et la représentation de l’histoire, même s’il apparaît que les collages des créateurs contemporains les mélangent allègrement.

Aline Helmcke, Sans titre 3 et Sans titre 1
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Aline Helmcke, Sans titre 3 et Sans titre 1, 2017

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Les collages de cette artiste allemande (qu’elle anime aussi à l’écran dans des courts-métrages) s’amusent à dégourdir la silhouette humaine en attribuant au corps trop de bras, pas assez de tête et surtout bien peu de chair : les créatures semblent flotter dans des habits trop amples qui plissent et bâillent

collages de papier • 30 × 24 cm. • © Aline Helmcke

C’est le propre du collage : il réunit et sépare, il laisse ouverte (visible) une béance, une faille entre les choses.

À commencer par John Stezaker, qui colle sur les photographies noir & blanc de stars de cinéma des années 1940 et 1950 des cartes postales de paysages pittoresques. L’une et l’autre, une chute d’eau et le visage d’une femme par exemple, semblent étrangement s’ajuster, avec le mouvement déferlant de la cascade qui épouse celui de la chevelure de la dame ainsi que la courbe de son nez. Le résultat de cette rencontre du 3e type est à la fois grotesque, drôle et étrangement familier. Il fait rejaillir cette idée romantique selon laquelle le paysage peut être considéré comme la surface extérieure où se reflètent et se projettent les états d’âme. La fusion n’est certes pas totale. Car les deux éléments, aussi parfaitement accolés soient-ils, paraissent toujours aussi contrastés et dépareillés.

C’est le propre du collage : il réunit et sépare, il laisse ouverte (visible) une béance, une faille entre les choses. Et s’y engouffre comme pour révéler un inconscient des images. Ainsi la Britannique Linder compose-t-elle des photomontages où les pin-up et les éphèbes de publications érotiques ou de revues de mode se retrouvent greffés à d’autres objets de désir, inanimés ceux-là, et découpés dans des magazines de gastronomie, de botanique ou de décoration intérieure. Critique amusée (et léchée, tant les compositions paraissent séduisantes) du règne de la consommation et des corps objectivés.

Caro Mantke, Curlface
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Caro Mantke, Curlface

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Un visage imprimé sur une feuille de papier découpée, ou plutôt pelée comme un fruit. Le collage permet de se jouer des formes compactes et impénétrables en les écorçant, en les rabotant, en en séparant les constituants. Il aère en quelque sorte la manière de représenter les êtres et les choses et les rend ainsi plus poreuses. Quitte à frayer avec le monstrueux.

© Caro Mantke

D’autres artistes exploitent avec bonheur et justesse une autre vertu du collage : il permet d’inverser ou de déstabiliser les proportions du corps, de l’espace, et donc de troubler l’uniformité, la stabilité de l’identité et des cadres normatifs. Les personnages de l’Américaine Deborah Roberts [ill. en Une], jeunes gens noirs, sont affublés de visages composites sur des silhouettes disproportionnées, avec trois mains ou un bras trop long quand l’autre reste maigrelet.

Un art de l’incrustation

Mais de ce puzzle qui leur tient lieu de corps, ils ne paraissent nullement encombrés. Ils ne sont ni ridicules ni pathétiques. Ils fixent le spectateur d’un air apaisé, parfois avec défi. Ils sont pétris des vicissitudes de l’histoire des Africains-Américains et des figures héroïques (le visage de Rosa Parks apparaît sur un collage) qui ont entamé le combat pour les droits civiques. Plus dévergondées, les femmes articulées comme des pantins de fête foraine, en robe longue et talons hauts, que la jeune Tschabalala Self peint et colle ensuite sur une toile prennent leurs aises, assises mains sur les cuisses ou debout sur des tapis à motifs en damier, semblant là danser un flamenco tonitruant.

Tschabalala Self, No
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Tschabalala Self, No, 2019

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Un goût poussé pour l’exagération caricaturale des traits, des formes et de la volupté : l’artiste américaine (née en 1990) se joue des représentations stéréotypées du modèle noir et ne craint pas d’ajouter une épaisseur tendrement provocatrice.

tissu, acrylique, peinture Flashe et toile peinte sur toile • 213,5 × 183 × 4,5 cm. • © Courtesy Tschabalala Self, Pilar Corrias, Londres, et Galerie Eva Presenhuber, Zurich

Pleines de vie, d’assurance, pas gênées, culottées de prendre aussi virilement leur place dans le cadre, ces femmes noires ne boudent pas leur plaisir de s’y incruster, quand on leur a longtemps dit et répété qu’il fallait ici montrer patte blanche. Le collage est un art de l’incrustation. Et s’incruster là où l’on n’est pas désiré reste un sport de combat. Le collage entretient avec frivolité une forme de friction entre des éléments épars mais aussi entre des morceaux rapportés et l’endroit où ils le sont. Coller une figure sur un fond préparé est déjà en soi une manière d’afficher une conquête.

Les artistes contemporains soucieux de braquer la lumière sur ceux qui restent dans l’ombre (tenus à l’écart de l’art, des médias, de tant et tant d’espaces de visibilité) trouvent ainsi dans le collage l’esthétique idéale pour signifier qu’il est temps de leur ouvrir les fenêtres du visible. Si le collage revient ainsi en veine, ce n’est sans doute pas étranger au fait qu’il porte en lui des histoires de déplacement, de dissidence, de migrations d’un matériau à un autre, d’une image à une autre, d’une histoire à une autre.

Isabel Chiara, Teenager
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Isabel Chiara, Teenager, 2013

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Avec un certain sens du kitsch, l’Espagnole Isabel Chiara compose des saynètes comiques qui versent volontiers dans le grotesque.

photocollage. • © Isabel Chiara

Kader Attia a magnifiquement creusé cette veine dans une série sobre et délicate qui met sur le même plan des images de masques africains grimaçants et de poilus à la gueule cassée. Des souffrances infligées par la colonisation à celles subies par le colonisateur européen, il n’y a que l’épaisseur d’un papier de cigarette, et surtout pas d’espaces infranchissables pour parvenir à une mise à plat, au partage. Ce que permet aussi le collage, c’est finalement une forme de fraternité sur papier, un répartition équanime du territoire, du champ du visible. S’il investit l’espace (domestique et public) et bouleverse la représentation des identités, le collage renverse aussi celle du temps et de l’histoire. Simon Moretti, artiste italien installé à Londres, le fait de manière élégante et mélodramatique en coiffant la reproduction d’une sculpture égyptienne d’un mécanisme d’horloge du XIXe siècle, greffant en dessous une publicité pour des montres de luxe et une grille de sudoku.

Ressemblances formelles, grilles modernistes, roues dentées : l’assemblage, élégamment compliqué (nulle faute de goût ici) est manifestement obsédé par la beauté de l’anachronisme, qui ne tarde pas à sauter aux yeux. Sans cependant heurter personne. Tout dans les compositions de l’artiste est fait pour que ça colle, malgré la dissonance apparente entre les époques et les territoires, l’Antiquité et le XIXe siècle. Ce qu’aiment les artistes (et nous avec) dans le collage, réside dans cet écart, savamment entretenu et comblé, entre le proche et le lointain, entre soi et l’autre (quel qu’il soit, animal, meuble ou créature fantastique), entre le monstrueux et l’ordinaire.

Coller, décoller, recoller pour donner un sens

Il colle, décolle, recolle pour essayer de donner un sens, une trajectoire au visible.

À l’heure du digital, les artistes nous montrent surtout que le collage est devenu une banalité, un prolongement naturel de nos modes d’agir et de penser. Qui ne copie-colle pas ? Camille Henrot a fait de cette capacité, de ce réflexe, de cette commodité épuisante un film éblouissant autant que vain. Grosse fatigue, primé à la biennale de Venise en 2013, montre des fenêtres de moteurs de recherche s’ouvrant sur pléthore d’images ou de vidéos fascinantes (documentant la vie des espèces animales, la physique du système solaire…).

Thomas Hirschhorn, Provide Ruins I
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Thomas Hirschhorn, Provide Ruins I, 2003

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L’œuvre de Thomas Hirschhorn prend volontiers la forme et l’aspect chaotique de ces affiches déchirées sur lesquelles sont recollées à la va-vite d’autres images, à leur tour recouvertes de graffitis. Ce fatras graphique compose une espèce de champ de ruines de la communication (d’où les images de vestiges collées sur ce panneau de carton).

papier imprimé, découpé et collé, avec feutre, stylo à bille et ruban sur du papier enveloppé dans une feuille de polymère synthétique • 50,8 × 59,7 cm • Coll. Museum of Modern Art, New York • © Museum of Modern Art, New York / Photo Scala, Florence

À tel point qu’on ne sait plus toujours ce qu’était au juste l’objet premier de la quête, voire son but. L’œuvre de Camille Henrot est une colle : que peut-on savoir quand on a tout le savoir à portée de clic ? Mais rien sous la main – les doigts de l’artiste, soigneusement vernis, n’ont plus que leurs ongles pour briller : les images (et toute la connaissance accessible au fil de la navigation sur Internet) échappent à toute préhension tactile ou sensible. Ce que le collage a finalement d’étonnant, c’est qu’il ne copie rien ni personne. Il colle, décolle, recolle pour essayer de donner un sens, une trajectoire au visible. Il fait en sorte, souvent à l’emportepièce, que ça colle. Et que le monde et les êtres retrouvent toute leur tête.

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À lire

L’Art du collage au féminin éd. Gallimard • 224 p. • 32 €

Vitamin C+ – Collage in Contemporary Art • éd. Phaidon • en anglais • 304 p. • 59,95 €

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