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On a tous en tête les portraits d’enfants modèles, et pleins de couleurs, des impressionnistes. Des fillettes bien élevées qui jouent du piano chez Auguste Renoir ou Julie Manet dans le jardin de Berthe Morisot. Mais comment Théodore Géricault, Eugène Delacroix, Anne-Louis Girodet, Jean-Auguste-Dominique Ingres, Camille Corot, Honoré Daumier et leurs contemporains moins célèbres ont-ils dépeint les enfants ? Comment les voyait-on alors ? Quelle était leur réalité ?
Présentée d’abord au musée de Tessé du Mans, avant le musée des Beaux-Arts de Bordeaux dès juillet, une exposition conçue par Côme Fabre et Stéphanie Deschamps-Tan, conservateurs au Louvre, scrute un demi-siècle d’images d’enfants en une centaine d’œuvres, dont plus d’un quart provient des collections du musée parisien. Un thème qui, au-delà de l’innovation artistique, donne à voir une réalité sociale peu étudiée. Extraits en images.
Jeanne-Élisabeth Chaudet, L’Enfant endormi dans un berceau sous la garde d’un chien courageux, 1801
Huile sur toile • 114 × 134 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Adrien Didierjean
Il naît bon, c’est la société qui le corrompt. Les préceptes du philosophe Jean-Jacques Rousseau, édictés dans son traité Émile ou de l’éducation (1762), renouvèlent le regard porté sur l’enfant, être innocent par nature, que ses parents doivent protéger. Ses thèses infusent aussi dans Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre : paru en 1788, il est le premier roman à grand succès dont les héros sont des enfants. L’innocence enfantine est le sujet de cette grande huile de 1801 de Jeanne-Élisabeth Chaudet (1767–1832), cousine surdouée des sœurs Lemoine que de récentes expositions ont remis en lumière. La peintre a puisé dans la fable médiévale Le Chien et le Serpent, dépeignant le sort d’un enfant, lequel laissé sans surveillance va réchapper à la morsure d’une vipère grâce à la vigilance du chien de la maison.
Philippe-Auguste Jeanron, Les Petits Patriotes, 1830
Huile sur toile • 100 × 80 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Caen • © GrandPalaisRmn / Daniel Arnaudet
Avec la Révolution française de 1789, et le droit de la famille, le statut des enfants s’améliore, bien qu’ils demeurent les jouets de la politique des adultes. L’enfant soldat est le symbole de cette instrumentalisation : il est un héros capable de mourir pour la patrie, un exemple vertueux, vaillant au combat. Les nombreuses images de Joseph Bara (1779–1793), petit tambour de la guerre de Vendée, et Joseph Agricol Viala (1780–1793), sacrifiés sur l’autel de la liberté, servent le discours révolutionnaire de Robespierre. Même rouage avec le personnage de Gavroche, type de l’émeutier immortalisé par Victor Hugo. Nombre de jeunes garçons des classes populaires participent en effet aux trois journées d’émeutes du 27 au 29 juillet 1830 qui secouent Paris, et vont contraindre le roi Charles X à abdiquer. Rarement la réalité des affrontements est montrée du point de vue des enfants, ce qu’ose le peintre Philippe-Auguste Jeanron (1808–1877) avec ces quatre garçons misérables et mélancoliques. Loin d’incarner l’espoir du mouvement révolutionnaire, ils respirent la fatigue et l’inquiétude.
Achille Joseph Étienne Valois, Louis XVII enchaîné, 1827
Marbre • 80 × 66 × 32 cm • Coll. musée national du château et du domaine, Versailles • © Château de Versailles, Dist. GrandPalaisRmn / Christophe Fouin
Les jeunes princes sont les victimes des nombreuses révolutions et abdications qui secouent la France entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècles. Beaucoup ne sont encore que des enfants quand leur destin bascule de l’héritier envié à l’exilé, parfois orphelin. Des plus tragiques, et longtemps demeuré tabou, est le sort de Louis-Charles de France, surnommé Louis XVII. Déchu, orphelin, emprisonné, il succombe le 8 juin 1795, à 10 ans, à la maltraitance extrême dans la prison du Temple. Un calvaire qui trouve un écho chez les peintres romantiques qui peignent à partir de sources médiévales ou des tragédies de William Shakespeare de jeunes princes captifs. Ce buste en marbre posthume du « martyr du Temple », ceint de lourdes chaînes, est le seul qui ait été commandé sous la monarchie restaurée.
Auguste de Châtillon, Le Petit Savoyard, 1845
Huile sur toile • 116 × 94 cm • Coll. musée des Augustins, Toulouse • © Mairie de Toulouse / Musée des Augustins / Photo Daniel Martin
Dans une époque où l’espérance de vie moyenne est d’environ 37 ans, les orphelins ne sont pas rares. Entre 1810 et 1815, les guerres napoléoniennes font des ravages. L’épidémie de choléra qui touche la France en 1832 fait aussi de nombreuses victimes. Ce funeste contexte prive de nombreux enfants de leurs parents. Faute de famille, certains orphelins se retrouvent à mendier ou survivent dans les hospices. Le « petit Savoyard » devient une figure pittoresque et rappelle que le travail des enfants, dès 6–7 ans, est une réalité des classes populaires. Issus des villages des Alpes, ces garçons étaient envoyés en hiver, dans les grandes villes pour gagner de l’argent par de petits travaux : mini-ramoneurs, mini-rémouleurs ou porteurs d’eau…
Antoinette Asselineau, Une classe de filles dans une école chrétienne à Versailles, 1839
Huile sur toile • 74,5 × 100 cm • Coll. musée national de l’Éducation, Rouen • © Réseau Canopé – Musée national de l’Éducation
Avant les lois de Jules Ferry (1881 et 1882), tout le monde ne va pas à l’école. Après la Révolution, seul un tiers des enfants, uniquement des classes moyennes, sont concernés par l’école primaire. À partir de 1836, l’État se préoccupe de l’enseignement des petites filles les moins favorisées et encourage les villes de plus de 500 habitants à se doter d’une école primaire pour elles. Les institutrices laïques n’existant pas encore, ce sont les religieuses qui enseignent la lecture, l’écriture et le calcul. Cette éducation ne saurait être complète sans les cours de couture et de religion. Les punitions font bien sûr partie du tableau comme le souligne la jeune fille portant sur la tête le mot « paresseuse » à genoux, au premier plan de la classe peinte par Antoinette Asselineau (1811–1889).
Paul Delaroche, L’Enfance de Pic de la Mirandole, 1842
Huile sur toile • 116 × 76 cm • Coll. musée d’arts de Nantes • © RMN-Grand Palais (musée d’arts de Nantes) / Gérard Blot
Déjà des HPI partout ! En quête de modèle après la Révolution française, le XIXe siècle ira déceler chez certains enfants la graine du génie. Quelle est la part d’inné et d’acquis ? L’intelligence est-elle héréditaire ? Les récits de prodiges abondent et fascinent. Paul Delaroche (1797–1856) évoque par exemple l’enfance studieuse de Jean Pic de la Mirandole (1463–1494), humaniste de la Renaissance, en prenant pour modèle son propre fils Horace. La maturité du philosophe et théologien transparaît dans sa posture de sage précoce, avec son doigt posé sur sa bouche et son attention portée sur le livre.
Théodore Géricault, Portrait de Louise Vernet enfant, v. 1818
Huile sur toile • 60,5 × 50,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
Peindre un enfant, ce n’est pas peindre un adulte. Au XIXe siècle, en prenant le plus souvent leurs progénitures pour modèles, les peintres affinent leur perception de la physionomie juvénile. Cette quête va de pair avec la reconnaissance d’une psyché propre aux enfants : des êtres innocents et d’une immense complexité. Quand Théodore Géricault (1791–1824) peint Louise, la fille de son ami et voisin Horace Vernet, il laisse planer un certain trouble dans l’œil bleu de la fillette qui nous toise. Le ciel est noir, la lande est battue par le vent… Il souffle une inquiétante étrangeté que les surréalistes iront creuser au XXe siècle.
Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850)-Le Mans
Du 14 février 2025 au 8 juin 2025
Musée Tessé • 2 Avenue de Paderborn • 72100 Le Mans
www.lemans.fr
Sage comme une image ? L’enfance dans l’œil des artistes (1790-1850)-Bordeaux
Du 10 juillet 2025 au 3 novembre 2025
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux • 20 Cours d'Albret • 33000 Bordeaux
www.musba-bordeaux.fr
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