Refik Anadol, Engram: Data Sculpture, 2018
© Refik Anadol
La technologie peut-elle produire des œuvres d’art ? C’est l’interrogation que suscite le numérique et qui agite le monde artistique. La dernière révolution des intelligences artificielles (IA) ouvre bien de nouvelles pistes. Comme au XIXe siècle où Monet et les impressionnistes s’emparaient du tube de peinture qui venait d’être mis au point, les artistes ont su se saisir des récentes innovations.
Depuis une dizaine d’années, les œuvres d’art créées avec ces technologies numériques abondent, à l’instar du déconcertant portrait fictif d’Edmond de Belamy présenté en 2018 par le collectif Obvious. Mais l’intérêt des artistes pour les machines ne date pas d’hier ! On peut remonter d’ailleurs assez loin dans le temps si l’on songe à la photographie, devenue une nouvelle forme artistique dès 1860, ou au cinéma, reconnu de tous comme un 7e art.
Nicolas Schöffer, Tour Lumière Cybernétique dite « Cysp 1 », 1956
Acier noir, aluminium polychromé, mouvement autonome • © Archives de Nicolas Schöffer, Collection Eléonore de Lavandeyra Schöffer
En ce qui concerne l’art et le numérique, les premières affinités remontent aux années 1960, période où balbutient les premiers ordinateurs. Suffisamment en tous cas pour permettre au britannique Harold Cohen (1928–2016) de créer, en 1968, AARON, un programme informatique élaboré pour produire de l’art de manière autonome. Ou au peintre et sculpteur Nicolas Schöffer (1912–1992) de conceptualiser, la même année, sa Tour Lumière Cybernétique, programmée pour interagir en lumière avec l’environnement et restée à l’état de projet : « Désormais, l’artiste ne crée plus une œuvre, il crée la création », disait-il dans les années 1960.
Même son de cloche chez l’artiste coréen Nam June Paik (1932–2006), lequel n’hésite pas, dans les années 1980, à faire des écrans son médium de prédilection, quitte à ériger la vidéo au rang d’art. Avec les robots et l’intelligence artificielle, une nouvelle étape est franchie puisque les œuvres peuvent être créées intégralement par la machine.
Rembrandt 2016, The Next Rembrandt, 5 avril 2016
Rembrandt 2.0
La révolution numérique ne connaît plus de limites. Et, aux yeux de beaucoup, elle va trop loin quand elle concurrence le savoir-faire des artistes. C’est le cas de The Next Rembrandt, cette « œuvre » qui n’est autre qu’un tableau de Rembrandt, ou plutôt un possible tableau de Rembrandt. Expliquons : en 2016, Microsoft et une armée d’ingénieurs mettent au point un programme recensant toutes les caractéristiques techniques des portraits du maître hollandais du XVIIe siècle. Puis ils laissent tourner un ordinateur qui, relié à une super-imprimante, exécute alors cette toile, soit une combinaison de 148 millions de pixels et de 168 263 fragments de différentes œuvres de Rembrandt. Portrait apocryphe génial ? Projet inutile (sachant que la machine se contente de copier un style datant d’il y a quatre siècles) ? Chacun jugera.
Impression numérique 3D, couches successives d’encre • 180 × 100 cm
La réponse concernant les dernières technologies est encore floue, et implique de se pencher sur l’acte de création et l’intentionnalité. Pour le moment, les IA ne créent pas au sens propre, elles produisent. Ces intelligences reposent en effet sur le deep learning, technique consistant à apprendre des choses à partir de données. La machine pourra par exemple assimiler le style d’un peintre ! Ce fut le cas en 2016 avec le projet The Next Rembrandt qui a pu produire une œuvre à la manière du maître mais totalement inédite. Car on peut solliciter des « réseaux de neurones » pour créer du contenu, à partir de celui déjà existant.
Vous le savez sûrement, ces IA peuvent aussi bien générer des images, du texte, que de la musique, comme l’on a pu récemment entendre Angèle chanter, sans même qu’elle passe derrière le micro ! Mais à chaque nouvelle production, le débat sur le statut de ces IA est relancé (sur les droits notamment). Finiront-elles par s’intégrer aussi bien dans le paysage de l’art que la photographie ou le cinéma ? Réponse dans quelques années…
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