Artiste italo-argentin majeur du XXe siècle, Lucio Fontana est principalement connu pour ses « Fentes », des toiles incisées qui manifestent la puissance de son geste iconoclaste. Elles expriment plus profondément son intérêt pour le concept de spatialisme, qui entend abolir les frontières entre l’art et la science, entre l’espace et le temps. Fontana est considéré tel un pionnier dans l’utilisation du vide comme constitutif de l’expérience esthétique, qu’il veut transcendantale et sans limite. Également célèbre pour ses environnements, Fontana est à l’origine d’une œuvre extrêmement variée (peintures, sculptures, céramiques, dessins…), mêlant matérialité et immatérialité, toujours en quête d’infini.
Lucio Fontana
« Moi, je troue, l’infini passe ainsi par là. La lumière passe. »
Né en 1899 en Argentine, Lucio Fontana est le fils d’un sculpteur immigré italien ayant fait fortune en vendant des portraits funéraires. Sa mère est un jeune modèle. À partir de 1906, Lucio Fontana est envoyé par son père en Italie pour y mener des études d’art et d’architecture. En 1917, il participe à la Grande Guerre comme engagé volontaire argentin. Après la guerre, Fontana termine ses études à Turin et sort diplômé, prêt à travailler – selon les vœux de son père – dans le bâtiment.
Fontana ne souhaite cependant pas suivre la voie promue par son père. Revenu à Rosario, en Argentine, il décide en 1923 d’expérimenter la sculpture et s’exerce au sein de l’entreprise familiale. Dès l’année suivante, il s’engage dans le chemin de l’avant-garde cubiste et futuriste, tout en ouvrant un atelier. En 1927, Fontana revient en Italie et s’installe à Brera. Il devient l’élève du sculpteur symboliste Adolfo Wildt en pleine période du retour à l’ordre qui promeut les sources classiques et nationales. Fontana a du mal à adhérer à cette esthétique et prend son envol au début des années 1930, commençant à expérimenter la spatialité.
Fontana rejette toute forme de sculpture traditionnelle. Il aime travailler les matériaux pauvres, s’intéresse aux primitivismes, modèle le plâtre, affirme son talent de sculpteur expressionniste et révolté. À partir de 1931, il commence à exposer son travail à Milan et noue des relations avec des architectes modernistes. À cette époque, son œuvre oscille entre figures et signes. Sa réflexion autour de l’abstraction et de la spatialité gagne en importance, tout comme son intérêt fondamental pour la matière. Fontana innove notamment en travaillant la céramique en couleurs. En 1937, il expose d’ailleurs certaines pièces dans le pavillon de la céramique à l’Exposition internationale des arts et techniques organisée à Paris. Fontana rentre en Argentine en 1940 où il passe les années de la Seconde Guerre mondiale.
Devenu enseignant à Buenos Aires, Fontana développe différents projets avec ses étudiants et rédige le célèbre Manifeste Blanc en 1946. Ce texte pose les bases de sa pensée : un art fondé sur les unités de temps et d’espace, intégrant les notions de lumière, de son, de mouvement, de couleur. En 1947, l’artiste quitte définitivement l’Argentine pour Milan. Il se trouve à la tête d’un nouveau mouvement, le spatialisme. Cette année-là, un premier manifeste du spatialisme est signé par un groupe d’artistes et d’intellectuels. Il exprime les concepts d’antimatière, de gestualité, d’appels à des liens féconds entre art et sciences. Un second manifeste voit le jour en 1948. Tout en maintenant son travail sur la céramique, Fontana crée des sculptures spatiales, des environnements qui se composent de formes organiques mises en lumière par des lampes de Wood. En 1949, ses recherches aboutissent aux concepts spatiaux perforés, appelés « trous » et auxquels succéderont les « fentes », qui donneraient une ouverture vers l’infini. Ces œuvres deviennent célèbres dans les années 1950–1960.
Exposant à travers le monde, Fontana ne cesse de créer. Dans les années 1960, il peint de grandes toiles ovales monochromes, perforées et enrichies de paillettes. Fontana se fascine pour la génétique et la biologie moléculaire. Son œuvre connaît un succès international, culminant en 1966. Cette année-là, une importante rétrospective lui est consacré aux États-Unis. Il rempote également le grand prix de peinture à la Biennale de Venise grâce à Environnement ovale blanc, un espace en forme d’œuf où sont disposées, au fil d’un parcours labyrinthique, des toiles lacérées d’une fente.
Fontana travaille toujours avec de jeunes artistes et crée de nombreux environnement, soit des espaces immersifs animés d’éclairage au néon, médium issu de l’industrie qu’il exploite comme vecteur émotionnel. Fontana meurt d’une crise cardiaque en 1968. Une fondation est créée par sa veuve afin de préserver ses œuvres et son héritage.
Lucio Fontana, Structure en néon pour la IXe Triennale de Milan, 1951
Tube en verre et néon • 280 × 1000 × 1200 cm • Coll. Guggenheim, Bilbao • © Fondation Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris, 2024
À Milan, en 1951, Fontana travaille avec son ami l’architecte Luciano Baldessari et son collaborateur Marcello Grisotti. Ils conçoivent ensemble une installation temporaire formée par des néons blancs (130 mètres), une source de lumière devenue sculpture dans l’espace, qui marque émotionnellement le spectateur. Cette installation propose une réflexion sur l’espace, caractéristique récurrente du travail de Fontana.
Lucio Fontana, Concept spatial : Attese, 1960
Toile et gaze lacérées • 100,3 × 80,3 cm • Coll. MoMa, New York • © Fondation Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris, 2024 / © Scala
Fontana commence à lacérer ses toiles en 1949. Loin d’être un geste de destruction, il l’envisage plutôt comme une attitude iconoclaste face à l’art traditionnel mais aussi comme une action maïeuticienne, susceptible d’ouvrir la surface picturale à la troisième dimension. L’espace entre dans la toile au sens propre. La peinture est ramenée à sa matérialité. Les lacérations transforment aussi la peinture en objet sculptural, en trois dimensions, intégrant creux et reliefs.
Lucio Fontana, Concetto spaziale, La fine di Dio, 1963
Huile sur toile, perforations • 178 × 123 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Fondation Lucio Fontana, Milano / by SIAE / Adagp, Paris, 2024
Cette œuvre est très emblématique de l’art de Lucio Fontana dans les années 1960. Elle appartient à une série de 38 peintures monochromes, parfois constellées de paillettes, de forme ovoïde. La surface de la toile, de couleur rose vif, est perforée par des trous réalisés à la main par Fontana. L’artiste souhaite magnifier le thème de l’embryon, de la matrice, du cosmos, de la fécondité sans cesse à l’œuvre dans l’univers. L’imaginaire du divin, selon l’artiste, ne peut passer au XXe siècle que par l’abstraction et l’expression de la spatialité associée à la matière.
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