À gauche, portrait de Picasso dans les années 50. À droite, Cillian Murphy dans le rôle de J. Robert Oppenheimer pour Christopher Nolan
© Alamy & Hemis / Photo Keystone Press / © Universal Pictures
Si vous faites partie des quatre millions de spectateurs français qui sont allés voir cet été le dernier film de Christopher Nolan, Oppenheimer, un détail ne vous aura sûrement pas échappé, tout amateur d’art que vous êtes. Eh oui ! C’est bien un Picasso qui apparaît dans les premières minutes du film, tandis que Robert Oppenheimer, dit aussi « le père de la bombe atomique », campé par Cillian Murphy, visite une exposition d’art cubiste. Il s’arrête alors devant une toile de couleurs vives qui semble l’absorber dans un tête-à-tête suffisamment long pour ne pas être anodin.
Il s’agit de Femme assise aux bras croisés, tableau actuellement conservé au musée Picasso de Paris et peint en 1937, où l’on reconnaît la jeune compagne du peintre, Marie-Thérèse Walter. L’œuvre n’étant sortie de l’atelier de l’artiste qu’à partir de 1980, le physicien disparu en 1967 n’a vraisemblablement pas pu croiser sa route. Toutefois, l’homme n’était pas étranger à la peinture de Picasso ! C’est ici pour Christopher Nolan un subtil clin d’œil aux origines de son héros.
Pablo Picasso, Femme assise aux bras croisés, 1937
Huile sur toile • 81 × 60 cm • Coll. Musée Picasso, Paris • © Succession Picasso ADAGP, Paris 2023
Robert Oppenheimer est né en 1904 d’une mère américaine, Ella Friedman qui, après avoir étudié les impressionnistes à Paris, est devenue peintre. Son père d’origine allemande, Julius Oppenheimer, a fait fortune dans l’importation de textile, si bien que dans l’appartement familial de New York on trouve accrochées des toiles de Van Gogh, Vuillard, Cézanne, Rembrandt, Renoir… Et un Picasso de la période bleue : probablement une Mère à l’enfant de 1901 ! Le scientifique, également grand lecteur de Proust et de Dante, héritera d’une partie de cette prestigieuse collection, dont plusieurs fleurons se trouvent aujourd’hui dans de grands musées américains. En outre, en 1934, il note avoir affiché au mur de son appartement de Berkeley, une petite lithographie offerte par son père et signée Picasso.
Mais pourquoi faire apparaître à l’écran une toile datant de 1937 ? Alors que la guerre civile fait rage dans son pays natal, Picasso accentue à cette époque les déformations apparues dès les années 1900 sous l’effet du cubisme, et adopte une palette très vive. Étant donné le contexte du film, on peut penser à Guernica peint la même année, qui préfigure les pires atrocités commises par la suite pendant la Seconde Guerre mondiale. Au visage déstructuré peint par le maître espagnol, répond ceux en décomposition qui hantent Robert Oppenheimer plus tard dans le film, après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, lesquels résultent de l’essai réussi de sa bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945. Si Christopher Nolan ne fait que les suggérer à l’image, chacun garde en tête les corps brisés, irradiés, déformés – en plus des quelque 250 000 morts – causés par ces attaques américaines. Cillian Murphy dans le rôle du scientifique dans le film de Christopher Nolan : « Oppenheimer », 2023 film de 180 minutes • © Universal Pictures
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« Notre façon de ressentir chacun des tableaux de Picasso dépendant bien sûr de notre subjectivité personnelle, plusieurs points de vue différents doivent être sollicités pour appréhender son unité globale, mais ce fait n’a rien de commun avec la théorie de la relativité. »
Albert Einstein
Mais le face-à-face Oppenheimer-Picasso pourrait bien être plus profond ! La séquence se déroule au moment où le héros (ou anti-héros, selon) cherche à s’extraire du laboratoire en quête de perspectives neuves pour nourrir ses recherches. En plus de cristaux qu’il brise dans son atelier pour en observer la matière et de la lecture de T.S. Eliott (La Terre vaine, long poème de 1922 où transparaît le désespoir né de la guerre), il fréquente les musées d’art moderne peuplés d’œuvres cubistes. Mené par Braque et Picasso, le mouvement opère en effet, à partir de 1907, une révolution dans la conception de l’espace : différentes perspectives sont désormais admises – et non plus une unique focale – pour représenter le réel. Nolan semble établir ainsi un rapprochement conceptuel entre cubisme et physique nucléaire (laquelle cherche à élucider le mystère de la structure des atomes), visuellement accentué par des images quasi abstraites, où la matière semble diffractée en particules dansantes.
Cependant, pour le philosophe et historien des sciences Étienne Klein, que nous avons interrogé, cette comparaison ne tient pas la route, et entretient même un malentendu persistant né en 1966. « À cette époque, raconte-t-il, un historien de l’art américain, Paul Milton Laporte, publie un article (rédigé deux décennies plus tôt) intitulé « Cubisme et théorie de la relativité » qui plaide pour leur mise en relation au motif que, dans l’un comme dans l’autre, « on autorisait la simultanéité de plusieurs points de vue ». » Ce à quoi Albert Einstein (qui apparaît dans le film comme le maître absolu en matière de physique théorique) avait répondu dans une lettre que sa célèbre théorie résumée par « E = mc2 » avait été mal comprise. Elle n’affirmait pas, comme on avait pu le croire, que « tout est relatif ». « Il en va tout autrement pour la peinture de Picasso. rectifiait-il ensuite. Notre façon de ressentir chacun de ses tableaux dépendant bien sûr de notre subjectivité personnelle, plusieurs points de vue différents doivent être sollicités pour appréhender son unité globale, mais ce fait n’a rien de commun avec la théorie de la relativité. »
Portraits d’Albert Einstein et J. Robert Oppenheimer
Photographie en noir et blanc • © Wikiwand
« Quoi qu’on en pense, […] il est l’égal d’un Picasso dans son domaine… ».
Christopher Nolan
Pour autant, le cubisme et la physique quantique apparaissent dans un même contexte historique, selon Étienne Klein. « Après la Première Guerre mondiale, une crise de la représentation a touché la physique en même temps que les arts. En physique, cette crise a débouché sur la physique quantique, qui est iconoclaste : elle effectue un saut dans l’abstraction en montrant que tous les dessins que l’on peut faire d’un atome sont faux ! Dans le domaine artistique, surgissaient le cubisme en peinture, la musique sérielle, le surréalisme, dont le but était ‘d’élargir le réel à la mesure de la pensée’, autant de mouvements d’avant-garde qui se posaient eux aussi, à leur manière, la question du réel et de sa représentation… Sans doute y a-t-il eu à cette époque des jeux de miroirs, des échos mutuels, des résonances vivaces entre la science et les arts. »
Portrait de J. Robert Oppenheimer, 1946
Photographie en noir et blanc • © Wikimedia Commons
Robert Oppenheimer serait-il aux sciences ce que Picasso est aux arts ? C’est-à-dire le génie moderne et novateur par excellence ? « Quoi qu’on en pense, a précisé lui-même Christopher Nolan à Paris Match, il [Oppenheimer] a révolutionné la science, la physique quantique, la technique telles qu’on les connaît aujourd’hui. Il est l’égal d’un Picasso dans son domaine… ». De quoi éclairer le choix de cette œuvre de 1937, période où l’audace formelle de Picasso est particulièrement visible. Très colorée, l’œuvre accentue également à l’écran le parti pris du réalisateur d’opposer une version subjective des événements marquée par la couleur, à un autre fil narratif plus objectif, en noir et blanc. Une façon, là aussi, de démultiplier les perspectives sur cette passionnante et complexe histoire aussi bien intime qu’historique, politique, scientifique et philosophique. En réalisateur finalement très cubiste.
« Oppenheimer »
2023 • 180 min
Film de Christopher Nolan avec Cillian Murphy, Emily Blunt, Matt Damon et Robert Downey Jr.
Toujours en salles.
Week-end Christopher Nolan au Centquatre
Du 25 au 26 novembre 2023
Dans le cadre de la Biennale Némo, un symposium « Art et sciences » décortique la filmographie du maître du blockbuster expérimental.
À travers Memento, The Dark Knight, Inception, Interstellar ou encore Oppenheimer, de nombreux sujets scientifiques, artistiques et philosophiques seront abordés tout au long du week-end. Une performance audiovisuelle de Franck Vigroux et Antoine Schmitt clôtureront le week-end.
• Interstellar et la représentation de l’astrophysique
• L’analyse esthétique des films de Nolan
• Les personnalités multiples de Batman et du Joker
• Les musiques et les sons dans les films de Nolan
• Les arts de la mémoire et Memento
• L’inversement de la flèche du temps, les enchâssements et les plurivers dans Inception, Dunkerque, Interstellar et Tenet
• Oppenheimer, le projet Manhattan et ses accointances avec la cybernétique et les affirmations de Nolan selon lesquelles l’intelligence artificielle serait l’équivalent actuel de la bombe atomique
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