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CHRONIQUE

Nicolas Bourriaud : “Halte à la paresse mnémonique !”

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Alors que les oracles prophétisent un « changement de goût » affectant le marché de l’art, les collectionneurs d’aujourd’hui seraient avisés de miser sur la perspective historique.
Willem de Kooning, Orestes
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Willem de Kooning, Orestes, 1947

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Huile, émail et collage de papier sur papier marouflé sur carton • 61,3 x 91,8 cm • © Christie’s / © The Willem de Kooning Foundation / Adagp, Paris

L’histoire de l’art n’est pas uniquement écrite par les artistes. En Europe du moins, elle a toujours été orientée par les commanditaires ou mécènes, qui contribuèrent ainsi à façonner le goût du public. Sans être aussi directifs que les congrégations religieuses qui employaient Giotto ou Claus Sluter, car ils n’achètent en général que des produits finis, les collectionneurs d’aujourd’hui ont aussi leur rôle à jouer sur la scène artistique. Mais les commanditaires d’hier avaient parfois des idées et des valeurs à défendre. Au XVe siècle, par exemple, la rivalité entre les familles Strozzi et Médicis joua un rôle déterminant dans l’émergence de ce que l’on appela plus tard la Renaissance italienne.

Alors que les premiers misaient sur les valeurs sûres du gothique international, avec Gentile da Fabriano en tête d’affiche, les seconds, désireux de se démarquer, défendirent l’avant-garde de l’époque, les jeunes peintres influencés par les nouvelles théories d’un Alberti ou d’un Brunelleschi, qui entendaient mathématiser la représentation et l’organiser autour d’un point de fuite. Côme de Médicis savait ce qu’il faisait. Certes, pour sa chapelle privée, il fit appel à un peintre plus conventionnel, Benozzo Gozzoli ; mais face publique, il mécénait Piero della Francesca ou Paolo Uccello. On sait aujourd’hui comment les choses ont tourné : cette vision politico esthétique tournée vers l’avenir a triomphé.

Exit Pollock et de Kooning ? Voire !

Si l’on regarde l’histoire, les (bonnes) idées neuves semblent toujours finir par payer. Le contraste est frappant quand on se penche sur l’inventaire de la collection d’art amassée par Silvio Berlusconi. Dans un entrepôt de 3 000 m2, mais aussi sur les murs de ses nombreuses résidences, on dénombre 24 000 œuvres. « Il était très passionné, c’était un acheteur impulsif », déclare un marchand basé à Londres, Cesare Lampronti, souvent dépeint dans la presse comme « le galeriste de Berlusconi ».

Des maîtres de la Renaissance à l’art du XXe siècle, l’ancien président du conseil italien a beaucoup acheté. Mais aucune œuvre contemporaine. Parmi les « experts » qui le conseillaient, outre Lampronti, il faut compter Vittorio Sgarbi, ancien secrétaire d’État à la Culture. Très berlusconien celui-ci : l’unique fois où je l’ai rencontré, à Venise, il était accompagné de deux top models, a priori russophones. Et son goût pour un art contemporain aussi « alternatif » que la vérité selon Donald Trump ne risquait guère d’emmener Il Cavaliere sur le chemin de la création de son temps.

« Changement fondamental dans les goûts artistiques »

Exit Pollock et de Kooning, autrefois considérés comme « importants », entre guillemets dans le texte : car « l’art des hommes blancs morts n’est plus désiré ».

Tel est le paradoxe le plus étonnant : loin de l’époque de Côme de Médicis, les gens qui façonnent l’actualité politique n’ont aucune idée de ce qui se passe dans l’art, ni même l’intelligence stratégique de s’en enquérir. Qui sont, d’ailleurs, les collectionneurs d’aujourd’hui ? Dans l’édition internationale de The Art Newspaper, on lit qu’un « grand transfert de richesse » est en cours, les baby-boomers étant, âge oblige, sur le point de passer la main. Et « ils feraient bien de se dépêcher de vendre », selon la journaliste, en raison d’un « changement fondamental dans les goûts artistiques » en passe, lit-on, de périmer tout l’art de l’après-guerre

Exit Pollock et de Kooning, autrefois considérés comme « importants », entre guillemets dans le texte : car « l’art des hommes blancs morts n’est plus désiré ». Mais l’article souligne, avec un réalisme teinté de mélancolie, qu’« il n’y aura hélas pas suffisamment de femmes ou d’artistes de couleur du XXe siècle pour faire le pont ». Osons signaler qu’effacer de l’histoire de l’art mondiale tout homme blanc décédé ces deux derniers millénaires risque de l’appauvrir de manière assez brutale. On peut le regretter, mais c’est un fait. Et je ne pense pas qu’on rende justice aux femmes artistes, ni à tous ceux qui furent injustement ignorés de leur vivant, en gommant le contexte dans lequel ils évoluèrent.

Sans Picasso, comment comprendre Wifredo Lam ou même Louise Bourgeois ? Nous ne souffrons pas d’un trop-plein d’histoire, mais de paresse mnémonique, et les Médicis de notre temps feraient mieux d’investir dans l’audace, d’où qu’elle vienne, plutôt que dans les niches marketing que leur proposent des consultants incultes.

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