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« Il se lança. D’abord un premier coup de pinceau. Une première forme, puis un murmure à deviner, une particule qui déploie ses tentacules et qu’il faut suivre. Doucement, puis violemment. Rothko accumula les couches. Il allait faire oublier ce quark tremblotant, lui offrir des compagnons, créer un univers.
Les poils de peinture s’enlacèrent, formèrent des touts, comme des étoiles qui se regroupent en galaxies. Combien de couches ? Personne ne le saurait. Ceux qui ausculteraient son œuvre pendant des décennies ne comprendraient jamais. »
Mark Rothko posant devant une de ses toiles monumentales, 1960
© PVDE / Bridgeman Images
Nous sommes à New York dans les années 1960, dans un ancien gymnase devenu l’atelier de Rothko situé dans un immeuble en brique rouge du 222 Bowery, quartier pauvre du sud-est de Manhattan aujourd’hui gentrifié et branché. Cette scène a été imaginée par Clément Ghys pour son roman Le Passant du Bowery qui, autour d’un narrateur énigmatique, raconte magnifiquement l’histoire vraie et documentée de tous les étages de cet immeuble, depuis 1885 (date de sa construction) jusqu’à aujourd’hui, dans une sorte de « vie mode d’emploi » à la Perec.
Fernand Léger y déposa ses valises et ses pinceaux au début de la Seconde Guerre mondiale, fuyant la France nazie, puis Rothko dans les années 1960, et un peu plus tard John Giorno, le poète américain révolutionnaire d’une beauté convulsive (amant notamment d’Andy Warhol), qui y vécut jusqu’à sa mort en 2019, ou encore William Burroughs.
Le 222 Bowery s’inscrit alors dans un quartier totalement interlope où l’on croise, de jour comme de nuit, des jeunes artistes sans le sou qui deviendront pour bon nombre d’entre eux des icônes, tels les chorégraphes Trisha Brown ou Merce Cunningham, la poétesse et chanteuse Patti Smith ou les artistes mythiques Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Roy Lichtenstein, Alex Katz. Aujourd’hui, peu d’entre eux sont encore là pour en témoigner. Qu’apprend-on dans ce roman documentaire au style enlevé et sensible ? Une somme de petites histoires qui parlent crûment de la sexualité de Johns et Rauschenberg que l’on découvre bisexuels, des femmes artistes ou critiques d’art qui luttent déjà pour exister dans une société profondément machiste.
Robert Mapplethorpe, Patti Smith, 1976
Patti Smith, l’âme sœur
Patti Smith et Robert Mapplethorpe se rencontrent en 1967 et resteront proches jusqu’à la mort du photographe. Amants puis amis, ils collaborent ensemble à divers projets créatifs. Il produira notamment les couvertures de trois de ses albums. Patti Smith dira de Robert Mapplethorpe qu’il est son âme sœur. Leur relation fusionnelle s’apparentait, selon elle, à celle d’« un artiste et sa muse, chacun de ces rôles étant [entre nous] interchangeable ».
Tirage gelatino-argentique • 35,2 × 34,9 cm • Coll. Solomon R. Guggenheim Museum, New York • © Robert Mapplethorpe Foundation. Used by permission.
Ce livre dit combien il faut regarder une œuvre avec la vie qui avec.
On y découvre la liberté et l’énergie de ces artistes fauchés, leurs expérimentations de drogues en tout genre, la dépendance et la destruction qu’elles ont provoqué chez certains. Mais aussi la bienveillance, le génie de certains galeristes et critiques d’art ou les saloperies d’autres. La poésie, l’amour, la maladie, la mort, la jouissance… Ce livre dit combien il faut regarder une œuvre avec la vie qui avec. Cela au moment où, en cette rentrée, la fondation Louis Vuitton nous propose une rétrospective exceptionnelle de Mark Rothko, et le musée d’Art moderne de Paris une autre, tout aussi exaltante, consacrée à l’un des artistes préférés des Français, Nicolas de Staël.
Une rentrée au cours de laquelle la fabuleuse conteuse d’histoires Sophie Calle célébrera à sa manière le cinquantenaire de la mort de Picasso, en le faisant quasiment disparaître du musée qui porte son nom tout en dressant l’inventaire de sa propre vie. Dans la grande histoire de l’art, les petites histoires de vie des artistes sont absolument immenses !
Le Passant du Bowery
Par Clément Ghys
Mark Rothko
Du 18 octobre 2023 au 2 avril 2024
presse.fondationlouisvuitton.fr
Fondation Louis Vuitton • 8 avenue du Mahatma Gandhi • 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr
Nicolas de Staël
Du 15 septembre 2023 au 21 janvier 2024
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
Sophie Calle. À toi de faire, ma mignonne
Du 3 octobre 2023 au 7 janvier 2024
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
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