Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art », 2023
© Aurélia Antoni
« J’ai toujours su qu’un jour, quelqu’un finirait par me sauver. Qu’une personne me verrait enfin, me trouverait spécial, talentueux, fantastique. J’y ai cru toute mon adolescence parce qu’à cette époque, mes parents étaient incapables de m’imposer un cadre de vie normal, alors j’attendais patiemment qu’on me guide vers le bon chemin. Et bien plus tard, ça a fini par arriver…
Je rembobine : hiver 2018, c’est l’anniversaire de la mort de Romain, un ami décédé dans un accident de voiture. Pour lui rendre hommage, on organise une grosse fête dans un squat à Angers avec toute une programmation de shows et de performances. Moi, je participe à une chorégraphie décalée qui m’impose d’enfiler un costume de clown, avec la perruque, le nez rouge, les immenses chaussures. J’ose, j’y vais à fond. À un moment, je dois inciter une personne du public à voler des produits dans le décor qu’on avait créé, une fausse épicerie avec ses fruits et légumes. C’est là que je me tourne vers elle. On dirait une scène de film, lorsque l’homme aperçoit la femme de ses rêves, auréolée d’un halo blanc. Je lui fais attraper deux oignons et un paquet de papier toilette – le summum du romantisme… Plus tard dans la soirée, on se recroise et là miracle, elle me reconnaît. Le courant passe bien, très bien. On décide de se revoir le soir-même.
C’est le début de notre idylle. Elle est peintre, étudiante en école d’art. Une fille très intelligente et cultivée. Pour moi, c’est comme reprendre à zéro, m’injecter de la culture par intraveineuse. L’impressionnisme, les primitifs italiens, l’abstraction… Elle connaît tout, il n’y a qu’à lui demander d’enchaîner les épisodes sur l’histoire de l’art. Une tête.
« Je pourrais écrire, tenter de mettre des mots sur ce bourbier. À la place, je peins. Continuellement. Jusqu’à la canicule. »
En fait, je brille par procuration, incapable de trouver ma voie. Je continue à danser depuis qu’une chorégraphe m’a repéré à la sortie de l’école, mais la scène m’épuise. Je préfère largement peindre depuis que j’ai eu le déclic de l’art quelques années plus tôt en feuilletant un livre de Robert Combas, chouré à la Fnac. J’avais tout de suite pensé : « d’accord, on peut utiliser la couleur différemment, s’éloigner des représentations classiques ». Une révélation. Mais là, à ses côtés, ma soif de peinture ne connaît plus de limite. On s’engage dans une relation biaisée : je suis l’élève et elle, le maître, le mentor qui me pousse à créer. Ça tourne à l’obsession. On passe le dernier confinement ensemble à la campagne, filant le parfait amour. Mais en rentrant, tout s’effondre.
Elle me quitte : j’avais pris trop de place dans notre couple… Je me retrouve comme un con à 38 ans, sans repère. En plus, elle évolue dans le même milieu – impossible de cicatriser. Pour me vider la tête, je cours tous les jours. Je prends des douches gelées. Il m’arrive même de crier sur mon vélo en plein milieu de la route, tant la douleur est vive. Mais au bout de quelques semaines, une vision revient souvent : celle d’un petit oiseau chétif tombant du nid, obligé d’apprendre à voler pour ne pas s’écraser au sol. Le message est clair, je dois me laisser pousser des ailes, et vite. Bien sûr, comme la plupart des gens cherchant à évacuer leur peine, je pourrais écrire, tenter de mettre des mots sur ce bourbier. À la place, je peins. Continuellement. Jusqu’à la canicule.
« Cette fureur me sert de moteur de travail. Et à force, ma colère se dissipe. »
À Paris, c’est étouffant, il faut que je parte, même si ça implique de m’éloigner d’elle. Je rejoins mes amis dans la maison familiale de Romain, une bâtisse pleine de charme près d’Aurillac qui tombe en ruine. Là, au moins, je n’ai pas d’autre choix que de me laisser aller. On danse, on se baigne dans le lac d’à-côté. Je respire enfin après plusieurs mois passés en apnée. J’ai apporté quelques feutres qu’une amie avait oublié chez moi. Ils me rappellent mon enfance : pas besoin de laver ses pinceaux, de sortir sa palette. Les couleurs s’appliquent directement sous nos yeux et on peut les superposer pour obtenir de nouvelles teintes. Avec, je dessine deux corps traversés de rayons lumineux que j’enferme dans une silhouette d’un animal : le cheval. Quelque chose vient de se passer. Je ressens un apaisement immédiat.
C’est étrange, je n’ai pas de lien particulier avec cet animal. Est-il une sorte de talisman ? Un totem ? En lisant, tout s’éclaire : les légendes du monde entier le décrivent comme un être ancestral, une figure puissante capable de communiquer avec les hommes, de traverser non seulement le monde des ténèbres mais aussi celui de la lumière.
Sans le vouloir, il revient à chaque feuille. Comme un motif réconfortant. Au début, je le dessine d’après photo pour m’approprier sa morphologie et le rendre plus graphique. Puis je prends le pli. Il se cabre à la verticale, galope crinière au vent, seul ou en horde. Le feutre m’aide à lui donner forme. Je strie sans relâche, passe et repasse sur les lignes, répète le geste pour intensifier les teintes qui vont du vert au violet, de l’orangé au rouge feu. Je passe mes journées à remplir d’immenses formats de plus d’un mètre de haut, des séries entières de dessins, emporté par une colère monstre.
Je repasse le film de notre histoire, brasse ses reproches injustifiés et son abandon. Cette fureur me sert de moteur de travail. Et à force, ma colère se dissipe. J’avais probablement invoqué cet animal pour m’aider, et voilà qu’il m’installe dans ma pratique. Mon dessin s’améliore, commence à se reconnaître et, cerise sur le gâteau, attire la curiosité d’une galerie parisienne. C’est curieux comme soudain, les choses se débloquent alors que depuis des années, c’était la galère, le flou complet. Là, tout s’enchaîne : les ventes explosent et les retours du public se multiplient. Je décroche une belle résidence et déménage dans un atelier spacieux et lumineux. Plus rien ne m’arrête. Aujourd’hui, trois ans se sont écoulés et devinez quoi : le cheval a quasiment disparu de ma feuille. »
Retrouvez chaque lundi un nouveau témoignage de notre série de l'été « Au nom de l'art »
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