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TENDANCE

Papier peint d’artistes : les murs ont la parole

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C’est Warhol le premier qui en fit une œuvre en l’imaginant couvert de têtes de vache rose fluo sur fond jaune. Provocateur, féministe ou subversif, il s’affiche aujourd’hui comme le réceptacle XXL des soubresauts du monde. Retour sur un phénomène.
General Idea, AIDS
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General Idea, AIDS, 1988-1990

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Pour alerter sur les ravages du sida, le collectif a détourné le logo LOVE créé par Robert Indiana. Reproduit à l’infini dans une installation coup de poing, plus personne ne pourra l’ignorer.

acrylique sur toile (244 x 244 cm) et sérigraphie sur papier peint. • © General Idea / Photo Württembergischer Kunstverein

Apparemment, il serait lisse, répétitif, passif, purement décoratif… Alors pourquoi le papier peint passionne-t-il à ce point les artistes ? Parce qu’entre leurs mains, il est tout le contraire. Ils ont su déceler sa propension à stimuler l’imaginaire, provoquer la rétine, transcender les murs, les faire tomber pour les ouvrir sur d’autres horizons. Explosif, provocateur, délirant, hypnotique, subversif, le papier peint est devenu le réceptacle de leur vision du monde et de leurs rêves les plus fous. À travers lui, Sarah Lucas a fait flotter dans les profondeurs d’un fond noir des ballons-seins constitués de cigarettes, semblables à des planètes dérivant dans le cosmos – le trip avait lieu à la galerie Sadie Cole HQ, à Londres, en 2000, pour son exposition « The Fag Show ».

Sarah Lucas, Tits in Space (Pink) et Cnut
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Sarah Lucas, Tits in Space (Pink) et Cnut, 2020 et 2004

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« Tout est sexe », aime à répéter Sarah Lucas, qui interroge les genres et ses codes de représentation. Son papier peint fait flotter des poitrines constituées de spirales de cigarettes, tandis que trône un roi nu, décapité, sur un gigantesque sandwich à la dérive.

Installation dans l’exposition « Michael Clark: Cosmic Dancer », Barbican, Londres, 2020–2021. • © Sarah Lucas, courtesy Sadie Coles HQ, Londres / Photo Max Colson

Quelques années plus tard, Annette Messager lui répond en couvrant la galerie Marian Goodman d’une nuée d’utérus prêts à envahir le monde, tandis que le Canadien Kent Monkman détourne les codes de la traditionnelle toile de Jouy pour donner à voir des saynètes porno-gay entre cow-boys et Indiens. Last but not least, le trublion Paul McCarthy exhibe sur les murs son Père Noël en chocolat apportant pour les fêtes un sapin qui est en réalité un plug anal géant. So shocking!

Dans un autre style, Claude Closky invente le supermarché plane et monochrome, étalage de produits de consommation jusqu’à l’écœurement, quand John Baldessari menace de placarder nos intérieurs les plus sages d’images triviales, avec des gros plans criards de duos désopilants, oreilles/bretzels, nez/pop-corn, pizzas/horloges, patates/ ampoules. Ou comment piétiner les règles de la bienséance en terme de décoration intérieure.

Même David Bowie s’y est mis

Damien Hirst, Butterfly Wallpaper
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Damien Hirst, Butterfly Wallpaper, 2003

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Impossible de fixer son regard dans cette composition sans point de fuite. Nous voici pris au piège d’une nuée colorée de papillons, symboles de la beauté éphémère.

encre sur papier • © Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, ADAGP, Paris, 2023

Les artistes ont pris le papier peint à rebrousse-poil et en ont fait un médium à part entière. Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’emballe, constate le Centre international d’art contemporain de Montréal (CIAC), qui a lancé il y a deux ans un recensement international des initiatives les plus audacieuses dans le domaine. On y trouve de véritables pépites, comme le papier peint imaginé par David Bowie en 1995. Beaucoup moins connu pour ses talents de peintre que pour ceux de musicien, la star interplanétaire disparue en 2016 avait créé pour sa première exposition, organisée à Londres au sein de The Gallery, un papier peint intitulé Conflict, en collaboration avec deux autres stars britanniques – du marché de l’art cette fois –, Lucian Freud et Damien Hirst. Sur un décor floral, un nu masculin peint par le premier se retrouvait immergé dans l’un des fameux boîtiers de formol où le second a coutume de conserver des bestioles, le tout imprimé par la firme anglaise Laura Ashley. Ce mélange des genres intégrait le papier peint non seulement à la scénographie mais à l’œuvre elle-même.

Il revient en force à l’aube des années 2000, boosté par les avancées technologiques qui accoucheront bientôt du papier peint écologique, numérique, phosphorescent, à QR codes et même à LED.

Ce n’était pas une première : avant d’être rock, le papier peint fut pop. Andy Warhol lui offrit son premier grand rôle. Certes, les grands courants d’arts appliqués, des Arts and Crafts ou de l’Art nouveau – avant l’opprobre d’Adolf Loos et du Bauhaus –, l’avaient fait basculer dans la modernité. Les cubistes l’avaient inclus par morceaux dans leurs tableaux-collages, les surréalistes Dalí et Magritte s’y étaient essayés, tout comme Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle, mais c’est Warhol qui fit du papier peint une œuvre en soi. Pour son exposition en 1966 à la galerie Leo Castelli de New York, il recouvre les murs de têtes de vache rose fluo sur fond jaune, envisageant l’espace d’exposition comme un lieu immersif, pluridisciplinaire, accessible au plus grand nombre. Le papier peint n’est plus support, il interagit avec son environnement et l’espace-temps dans lequel il se situe.

Daniel Buren porte le concept à son paroxysme avec l’usage systématique de bandes verticales blanches et colorées en alternance, chacune d’une largeur de 8,7 cm, dont il couvre l’architecture et l’espace urbain, soulignant l’interdépendance de l’œuvre avec son contexte, sur un plan physique et symbolique. L’artiste s’interrogeait notamment sur « la dimension décorative de l’art » et les causes de son rejet durant la décennie 1980 et ce jusqu’au début des années 1990, période où de façon générale, dans les habitations et intérieurs collectifs, le papier peint, jugé ringard et kitsch, est remisé au placard. La punition ne dure pas longtemps. Il revient en force à l’aube des années 2000, où éditeurs, designers et artistes en exploitent les infinies possibilités formelles, boostés par les avancées technologiques qui accoucheront bientôt du papier peint écologique, numérique, phosphorescent, à QR codes et même à LED pour les plus allumés. Effet visuel garanti !

John Baldessari, Clock pizza-turquoise
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John Baldessari, Clock pizza-turquoise, 2015

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Un pied de nez au bon goût supposé de la décoration d’intérieur, avec des motifs évoquant, à répétition, la trivialité du quotidien : les horloges qui rythment nos journées et les pizzas dévorées à la hâte ; les ampoules que l’on consomme pour y voir clair et même d’ingrates patates.

© 2015 John Baldessari, Maharam sous license

Mais au-delà du sensationnel et du spectaculaire, le papier peint est plébiscité comme équivalent intérieur du graffiti des rues. Il permet d’inscrire des mots, des signes, des images et des messages politiques que personne ne pourra plus ignorer. Le collectif General Idea avait frappé fort dès 1987 en reprenant l’esthétique du logo LOVE de Robert Indiana pour parler du sida [ill. en Une], répétant sur les murs de façon virale le mot AIDS afin de dénoncer la désinformation, la honte et la peur qui entouraient la maladie. Dix ans plus tard, c’est pour aborder les questions de patriarcat, d’immigration, d’identité culturelle et de transmission que l’artiste Zineb Sedira se réapproprie les motifs géométriques islamiques en y intégrant des portraits de sa grand-mère, de sa mère, d’elle-même et de sa fille, ainsi qu’un texte autobiographique calligraphié en arabe, français et anglais, dans la langue courante des différentes générations.

Décoratif ou politique ?

Vue de l’exposition « Mai-Thu Perret – Land of Crystal »
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Vue de l’exposition « Mai-Thu Perret – Land of Crystal », 2008

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Privée de visages, la tripotée de gamins se raccroche à l’unique figure parentale, une femme anonyme etmystérieuse. « The Family » (2007) semble perdue dans le décor demotifs géométriques (des triangles encerclés), entre harmonie et luttes féministes.

Bonnefanten Museum, Maastricht, 2008. • © Mai-Thu Perret / Photo Bonnefanten Museum, Maastricht

Présentée dans la formidable exposition « Face au mur » que le Mudac de Lausanne avait consacrée en 2010 au papier peint contemporain, l’artiste iranienne Parastou Forouhar crée des ensembles à première vue séduisants, reprenant l’esthétique de l’ornement traditionnel… mais, à bien y regarder, les scènes montrées dans Thousand and One Days (2003) sont en réalité celles de tortures infligées par le régime totalitaire. Électrochoc. L’effet de surprise impose une prise de conscience. Autre artiste ayant fait du papier peint le réceptacle de questions d’actualité, Mai-Thu Perret évoque la société patriarcale capitaliste en imaginant dans son projet The Crystal Frontier, initié en 1999, une communauté fictive de femmes ayant choisi de s’installer dans le désert du Nouveau-Mexique. Au fil de ses installations, elle les met en scène dans des espaces dignes d’un roman d’anticipation, où le papier peint reflète et révèle leurs idéaux.

Au MAD, une collection de 400 000 pièces

Entre photo, vidéo et sculpture, le papier peint a trouvé sa place dans des installations des plus sophistiquées. À Londres chez Marian Goodman, en 2009, John Baldessari présentait son Brain/Cloud, cortex cérébral géant placé sur un mur face à des impressions XXL figurant une mer avec palmier, où était projetée à retardement une vidéo du spectateur regardant la sculpture quinze secondes plus tôt. Jouant lui aussi sur la notion de perception de la réalité, Thomas Demand, exposé au Jeu de paume jusqu’au 28 mai, en rajoute une couche en introduisant le papier peint dans un processus créatif déjà complexe qui consiste à prendre en photo des maquettes 3D réalisées d’après des clichés antérieurs. En choisissant de les exposer ensuite sur des papiers peints qui sont eux-mêmes des prises de vue du réel, il crée une vertigineuse mise en abyme de l’image.

Vue de l’exposition « Célébration Picasso. La collection prend des couleurs ! »
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Vue de l’exposition « Célébration Picasso. La collection prend des couleurs ! »

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Comment dynamiter la muséographie ? En ayant recours à des motifs répétitifs au charme ancien, le créateur de mode Paul Smith réveille les murs du musée Picasso et éveille la curiosité.

Musée national Picasso-Paris, jusqu’au 27 août. • © Vinciane Lebrun / Voyez-Vous

L’installation surprend, parfois séduit, d’autres fois frôle la faute de goût, mais elle ne peut en tout cas laisser personne indifférent.

Dernière folie en date, beaucoup plus légère mais non moins détonante, la nouvelle scénographie du musée national Picasso-Paris a été confiée au créateur de mode Paul Smith. Le Britannique a rhabillé les cimaises de l’établissement avec des papiers peints dans le pur style de la vieille Angleterre et d’autres qui reprennent certains motifs des tableaux du maître de l’art moderne. L’installation surprend, parfois séduit, d’autres fois frôle la faute de goût, mais elle ne peut en tout cas laisser personne indifférent.

Trouver l’inspiration dans les archives du MAD

Décidément, le papier peint n’est jamais là où on l’attend. D’ailleurs, il n’est pas non plus celui qu’on croit, à commencer par son nom qui, en langue française du moins, ne correspond pas à sa technique de fabrication. « Le papier peint ne l’est pas. Il est imprimé à l’aide de planches de bois ou de rouleaux gravés en relief, après une première esquisse réalisée par un dessinateur », rappelle Marion Neveu, en charge des collections du papier peint du musée des Arts décoratifs (MAD). L’institution parisienne conserve l’une des plus importantes collections au monde, soit 400 000 pièces, échantillons, panneaux, grands décors panoramiques et quantité de lés vraiment très beaux.

En 2016, l’exposition « Faire le mur » en avait révélé la grande diversité, mettant en regard les créations historiques et les dernières inventions, depuis les premiers « dominos » du XVIIIe siècle (sortes de tapisseries ornées de répétition de motifs élémentaires) jusqu’aux réalisations du bureau suisse +41 qui provoque tournis et vertiges avec son enivrante spirale de noir et blanc Down the Rabbit Hole, allusion à Alice au pays des merveilles. Les artistes viennent régulièrement piocher des idées et trouver l’inspiration dans les archives du MAD, qui a par ailleurs développé des partenariats avec une quinzaine d’éditeurs autorisés à reproduire les motifs de ses collections.

Le succès du papier peint d’artistes est tel qu’un site dédié aux créations originales a été lancé en 2006 (wallpapersbyartists.com), qui propose des œuvres multiples et du sur-mesure pour les musées, foires et galeries. On y retrouve Mai-Thu Perret aux côtés de Sylvie Fleury, Marc Camille Chaimowicz, John M. Armleder et autres créateurs qui ont su se glisser dans la peau de l’oisif, du rêveur, de l’enfant fiévreux, du fumeur de haschich qui, fixant le papier peint d’un air hagard, en a vu frémir les motifs, surgir des créatures inattendues, et s’est mué en passe-muraille explorateur de l’inconscient.

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Pour en savoir plus

Deux catalogues d'exposition

Face au mur – Papiers peints contemporains éd. InFolio • 232p. • 48€

Bel objet construit à la manière d’un album d’échantillons, cet ouvrage (conçu pour l’exposition organisée par le Mudac de Lausanne et le musée de Pully en 2010) réunit plus de 70 œuvres emblématiques réalisées par des designers et artistes phares, avec en introduction des essais éclairants sur le sujet.

Faire le mur – 4 siècles de papiers peints contemporains sous la direction de Véronique de la Hougue • 92 p. • 35 €

Le catalogue, réalisé à l’occasion de l’exposition au MAD en 2016, offre un panel emblématique des 400 000 pièces de la collection, depuis les premiers papiers papiers peints du XVIIIe siècle jusqu’aux dernières inventions technologiques.

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Sur internet

ciac.com

Le centre international d’art contemporain de Montréal propose une base de données évolutive pour découvrir les papiers peints d’artistes.

wallpapersbyartists.com

Pour se procurer des œuvres multiples et des papiers peints d’artistes sur mesure.

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Célébration Picasso. La collection prend des couleurs !

Du 7 mars 2023 au 27 août 2023

www.museepicassoparis.fr

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Catalogue sous la direction de Cécile Debray et Joanne Snrech coéd. Beaux Arts Éditions et musée national Picasso-Paris •  176 p.• 25 €

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