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10 juillet 2013, à la Pace Gallery, New-York, Jay-Z perfome “Picasso Baby”
© DR
Le Master of Ceremony (M.C.) est aussi plasticien. 10 juillet 2013, Pace Gallery. Une file interminable s’allonge devant cette galerie cotée de New York. Et ce qui draine ce jour-là tant de public n’est pas une expo comme les autres : baptisée « Picasso Baby », il s’agit d’une performance du rappeur Jay-Z ! Debout sur une estrade au milieu du white cube, le rappeur lâche son flow. Durant six heures, tout le gratin culturel vient s’asseoir face à lui, sur un banc, au milieu de l’arène : on y verra notamment, pêle-mêle, se succéder les artistes George Condo et Marina Abramović, l’acteur Alan Cumming, les réalisateurs Jim Jarmusch et Judd Apatow, des danseurs comme des poètes, des marchands d’art, des designers…
Ni « sous » culture, ni « contre », la culture du rap inspire. Aux États-Unis, où l’on trouve même un musée dédié au hip-hop – l’Universal Hip Hop Museum, dans le Bronx à New York – le phénomène n’est pas neuf : le rap dialogue depuis un bail avec l’art contemporain. Plus que ça, comme avant elle le jazz, la musique urbaine innerve le travail de nombreux peintres, sculpteurs et photographes qui partagent la même culture et cultivent un imaginaire proche. Le jeu de name-dropping pourrait être infini mais on peut notamment citer les portraits de rappeurs de Kehinde Wiley, parler de Barron Claiborne rendant hommage à Biggie Smalls, alias The Notorious B.I.G, ou encore de Mickalene Thomas avec Solange Knowles, la sœur de Beyoncé… Même écho dans les installations discographiques de Nadine Robinson.
Barrone Claiborne, King of New-York, 1997
© Barron Claiborne / DR
Engagés. S’il est un sillon que rap et arts plastiques creusent ensemble, c’est évidemment la défense des minorités et la lutte contre le racisme et les discriminations. À l’image d’Awol Erizku, Américain né en Éthiopie en 1988, dont l’œuvre revendique le fait de raconter une autre histoire de l’art que « celle blanchie à la chaux », et cite régulièrement des rappeurs. Exemple avec son tableau aux néons Fuck Twelve (2018), une expression popularisée par des artistes de musique trap, comme Gucci Mane et Migos, à propos des unités policières antidrogue. Comme dans le rap, Awol Erizku, qui collabore avec A$AP Rocky, s’est aussi choisi ses propres icônes. Ainsi a-t-il notamment fait le buzz en transformant Beyoncé (enceinte) en Vénus des temps actuels, concrétisant là un vœu de la chanson That’s my Bitch de Kanye West et Jay-Z : « …Je veux dire Marilyn Monroe, elle est plutôt sympa; mais pourquoi toutes les jolies icônes sont toujours toutes blanches ? ; mets des filles de couleur au MoMA […] Amenez Halle, amenez Penélope et Salma […] ma Beyoncé […] Appelle Larry Gagosian, tu appartiens aux musées. »
Plasticiens ou rappeurs, même combat. Lieu de pouvoir, où se reflètent et se forment les récits de notre société, les musées et galeries constituent un espace à investir pour les artistes en quête d’une histoire qui leur ressemble davantage : « Appropriez-vous le théâtre, appropriez-vous l’art, lançait le rappeur, également comédien, Fianso (Sofiane Zermani) au 76e festival d’Avignon. Ne vous interdisez pas d’aller voir des trucs chelous, qui ne vous parlent pas forcément. Soyez curieux…. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas été initié à un art ou qu’on n’y a pas été invité qu’on ne peut pas s’y inviter et qu’on ne peut pas se l’approprier… »
En France, où le rap est une véritable industrie (le deuxième marché derrière les États-Unis), les artistes se sont aussi emparés de ce média sonore comme une matière à création. C’est par le biais de l’argent – une des « valeurs » du rap – que le plasticien Mohamed Bourouissa, après s’être intéressé aux jeunes de banlieues, a collaboré avec la Monnaie de Paris pour frapper une pièce de monnaie à l’effigie d’Élie Yaffa alias Booba, le « Duc » du rap game français. Résultat : un projet filmé et monté comme un clip pour être projeté dans le cadre de la Nuit blanche 2012 avec en bande son, le morceau Fœtus (2010) de Booba.
Et vice versa, les rappeurs exposent l’art contemporain. Ce qu’a fait Pharrell Williams, dès 2014 à Paris, chez le galeriste Emmanuel Perrotin avec « Girl », sorte de déclinaison de l’album de l’interprète de Lost Queen version expo, avec en guests du rappeur, une cinquantaine de signatures telles Sophie Calle, Andy Warhol, Yoko Ono, Takashi Murakami, Terry Richardson ou JR. À une autre échelle, plus confidentiellement et plus proche de nous, Les Sages Poètes de la rue, groupe de l’âge d’or du rap français des années 1990, sortait il y a cinq ans un album affichant clairement la couleur par l’intitulé « Art contemporain ». Un titre ? André – dédié à une pointure du street art.
Vue in situ de l’exposition “GIRL” de Pharrell Williams du 27 Mai – 25 Juin, 2014, Galerie Perrotin, Paris
Rob Pruitt, « Pjätteryd Oil Painting: 2014 (Marylin Monroe) », 2014. / « Pjätteryd Oil Painting: 2014 (Marylin Monroe) », by Pharrell Williams, 2014, / Rob Pruitt, « Studio Loveseat (Pharrell) », 2014.
Photo : Claire Dorn Courtesy des artistes
« Je suis le premier ex-pauvre à t’emmener voir des expos. »
Nekfeu
Mais quelle meilleure galerie qu’Internet ? Dans un marché de la vidéo de plus en plus concurrentiel, où il faut toujours plus de « vues », soigner son clip apparaît comme un atout. Une des raisons (même si pas la seule) aux stimulants croisements observés ces dernières années entre le rap et les arts visuels à travers les clips vidéo. À cet égard, les réalisations à l’esthétique très travaillée de Kim Chapiron (du collectif Kourtrajmé) pour le groupe PNL pèsent clairement.
Une volonté de soigner la direction artistique observable aussi chez un jeune rappeur comme Laylow qui, depuis plusieurs années, développe un univers artistique singulier. Son second album sorti en 2021 a carrément donné lieu à un court-métrage d’une vingtaine de minutes, L’Étrange Histoire de Mr. Anderson, réalisé par Osman Mercan et imaginé par Laylow lui-même. Un film, entre Tim Burton et Matrix, où le rappeur explore sa relation avec Mr. Anderson, son alter ego.
Du clip à la pochette d’album, de la scène aux expositions, le rap s’affiche comme un nouvel eldorado pour la création contemporaine. Et ce n’est pas Kanye West, aux nombreuses collaborations artistiques, notamment avec Takashi Murakami, qui dira le contraire. À la dernière foire Paris+, on pouvait voir ses tweets érigés, sur des écrans bleus et rouges, en œuvre d’art. Parmi ce flow de mots : « I am Warhol. I am the No.1 most impactful artist of our generation ». L’histoire de l’art le dira !
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