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Poush à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ancienne usine reconvertie en pépinière d’ateliers d’artistes
© Axel Dahl
Poush à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ancienne usine reconvertie en pépinière d’ateliers d’artistes
© Axel Dahl
« Quand j’étais jeune, on n’avait pas Poush ! » Lâchée par une artiste confirmée qui loue un atelier classique dans Paris, la petite phrase est révélatrice. Poush, qu’on y soit résident ou pas, est devenu une référence. Le synonyme d’un système qui fonctionne, qui permet aux artistes de savoir où trouver un atelier à prix raisonnable, mais surtout une communauté. Avec 40 % d’artistes étrangers, un tiers d’artistes dits confirmés et une moyenne d’âge de 35 ans, l’endroit est devenu un fantastique vivier créatif. Installé en plein cœur d’Aubervilliers, une ville populaire de Seine-Saint-Denis, l’ancienne usine reconvertie en pépinière d’ateliers d’artistes attire les professionnels, venus en taxi découvrir les dernières œuvres de Bianca Bondi, de Cecilia Granara ou de Gregory Chatonsky lors des « Journées pro ». Celles-ci permettent aux commissaires d’exposition, aux galeristes, aux critiques d’art ou aux art advisors d’entrer dans les ateliers et de découvrir les accrochages d’œuvres que les artistes auront mis soigneusement en place. Poush s’ouvre également au grand public lors de quelques « Portes ouvertes », plébiscitées néanmoins par les pros. Justine Emard, plasticienne résidente, sourit : « il y a du monde qui passe, et là, tu peux avoir la directrice du musée Reina Sofía de Madrid au milieu des visiteurs ! »
Car Poush est autant un lieu de travail que d’expositions, d’introspection que de contacts et de réseautage. C’est, depuis le début de l’aventure, une constante : « nous menons un travail de pollinisateur », nous éclaire joliment Yvannoé Kruger, directeur, qui insiste sur la volonté de l’équipe de « se mettre en retrait ». S’il peut aider à la visibilité des artistes, en invitant par exemple la directrice du Centre Pompidou-Metz Chiara Parisi, le curateur-star Gaël Charbau ou la critique Anaël Pigeat à orchestrer des expositions in situ incluant pour moitié des artistes de Poush, l’incubateur ne souhaite qu’« huiler les rouages ». Yvannoé Kruger insiste sur ce point, sans doute parce que la critique de favoritisme lui parvient souvent à l’oreille − elle est arrivée aux nôtres aussi. Entre jeunes artistes, on murmure également que les ateliers sont parfois inadaptés aux pratiques (des peintres éloignés de points d’eau), que tous ne se ressemblent pas et que les meilleurs sont donnés à des artistes davantage aidés et mis en avant.
Vue de l’atelier DeIttah Yoda à Poush (à gauche) ; Vue de l’exposition “Les Echos” à Poush (à droite)
© Romain Darnaud
Il souligne aussi l’« entraide » constante dans cette grande communauté d’artistes, qui permet donc de partager des outils, mais aussi de « développer des savoir-faire grâce aux rencontres. »
Un soupçon rapidement balayé par le directeur : avec 250 résidents, impossible de contenter parfaitement tout le monde, mais tout est fait pour que chaque artiste bénéficie du même traitement (et si certains se mettent naturellement plus et mieux en avant que d’autres, ce n’est selon lui qu’une question de caractères). Vu l’espace, un outil industriel transformé en ateliers de travail, il s’agit aussi de s’adapter, nous dit Justine Emard : « on a accès à ce lieu, mais il faut se le réapproprier. » Morgan Courtois, céramiste, nous reçoit dans un atelier en longueur qu’il surnomme l’« atelier-garage », et où il a lui-même suspendu un lustre, ouvert une baie et posé une fenêtre, installé un four (« j’en fait profiter plusieurs personnes ») et des étagères. Autrement dit, il a pallié un manque mais a également joui d’une grande liberté d’aménagement. Il souligne aussi l’« entraide » constante dans cette grande communauté d’artistes, qui permet donc de partager des outils, mais aussi de « développer des savoir-faire grâce aux rencontres », un aspect important pour cet artiste sensible aux arts décoratifs.
Vue de l’atelier de Desire Moheb Zandi à Poush
© Romain Darnaud
Desire Moheb-Zandi, géniale artiste textile, partage, pour sa part, son atelier : « j’adore ! Surtout si c’est avec un être humain extraordinaire, sourit-elle. Rien n’est imposé, nous nous sommes choisis. On se connait bien, on a fait une résidence en Ardèche ensemble. Et si on ne collabore pas, on s’influence forcément. En plus, on ne se marche pas trop sur les pieds, je suis plutôt un oiseau de nuit. » Emmanuelle Ducrocq loue, quant à elle, un espace dans un atelier de sept artistes, dont on observe qu’il est parfaitement rangé et muséifié. De fait, l’artiste produit plutôt des projets d’installation pour l’espace public ; elle utilise ses quelques mètres carrés pour « montrer des prototypes ». « Je ne suis pas une artiste d’atelier, une fabricante d’objets. (…) Dans le loyer (10 euros HT par mètre carré par mois environ, ndlr), on paie l’espace de travail mais aussi les portes ouvertes », dont elle profite pour montrer ses recherches en cours, des ébauches et des photographies de ses installations passées. C’est par ce biais qu’elle a, par exemple, réussi à vendre une œuvre au fonds d’art contemporain de la mairie d’Aubervilliers. Par ailleurs, elle a exposé par trois fois grâce à Poush (deux fois dans les bâtiments de l’incubateur, une fois au Pavillon Vendôme).
Avant, les collectionneurs me demandaient : « Qui sont les artistes qui travaillent pas loin de chez toi ? ». Maintenant, les pros défilent.
Au sous-sol sont réunis les artistes sonores, qui ainsi ne dérangent pas leurs camarades. Jérôme Grivel paie 360 euros pour un atelier d’une quarantaine de mètres carrés ; il bénéficie d’un rabais, en compensation de l’absence de lumière du jour. Riche d’une pratique pluridisciplinaire, il est arrivé ici il y a quelques mois seulement : « Avant, j’avais un atelier chez un bailleur privé, et beaucoup moins de gens venaient me voir. Même pour ceux que l’on connaît déjà, ça facilite les choses car ils peuvent enchaîner deux, trois rendez-vous. Avant, les collectionneurs me demandaient : « Qui sont les artistes qui travaillent pas loin de chez toi ? ». Maintenant, les pros défilent. Certains ne se présentent pas, prennent quelques photos et repartent. L’ambiance est décontractée. » Il cite aussi La Bodega, ce restaurant réservé aux résidents de Poush, où ils peuvent recevoir leurs rendez-vous et déguster la cuisine soignée du chef Marouane.
Poush a poussé la professionnalisation tout-en-un jusqu’à inclure dans son écosystème une salle de danse (« pour créer des passerelles », nous dit Yvannoé Kruger) et… une petite communauté de curateurs. Le « Bureau des penseur.euses » réunit sept d’entre eux, qui bénéficient d’un grand bureau et ont d’ores et déjà reçu la commande de deux expositions in situ. « Ce qui est fou, nous confie l’un des curateurs, c’est d’être au plus proche des artistes. C’est stimulant d’aller dans les ateliers, de voir des artistes vers lesquels je n’irais pas forcément. » Il apprécie aussi de voir les autres travailler ; alors même que les réflexions d’un curateur peuvent être plutôt solitaires, il est bon d’avoir accès au « réseau » et à la « méthodologie » de ses comparses. « Poush est un laboratoire très précieux. On peut tester des choses lors des Portes ouvertes… Dès qu’un artiste a un bon plan, il l’indique sur le groupe WhatsApp qui réunit tout le monde, et d’autres peuvent en profiter. »
Vue de l’atelier de John Fou à Poush
© Romain Darnaud
Le maître-mot est celui d’une agilité décomplexée.
Ainsi, de cette aventure qui a commencé à l’Orfèvrerie de Saint-Denis (portée par la société Manifesto), s’est poursuivie dans un immeuble de bureaux de Clichy (où elle a pris le nom de Poush) et s’épanouit désormais pleinement à Aubervilliers (en association), on retiendra les qualités suivantes : la force de la communauté et de l’entraide, les échanges constants avec les professionnels, le suivi au quotidien (une formation administrative est notamment proposée), un accompagnement pour la production des œuvres… L’émulation, aussi. Et si des critiques émergent, elles n’empêcheront pas le développement de ce type de modèles, Poush étant désormais riche d’un savoir-faire envié à l’international. Avec une économie basée sur la location des ateliers et la privatisation occasionnelle du lieu (pour des défilés de mode, des tournages…), des expos courtes et très souples (en mars, l’incubateur organisait notamment des expos d’une journée, montées en une nuit !), des baux d’occupation courts (deux ans seulement pour Aubervilliers), le maître-mot est celui d’une agilité décomplexée. Incontournable, oui, sans doute, car adapté au système néo-libéral et à sa soif d’art contemporain.
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