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Portrait

Rencontre avec David Hockney, un génie de l’histoire de l’art exposé à la fondation Louis Vuitton

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Publié le , mis à jour le
Casquette gavroche, lunettes rondes et sweater vest aux couleurs vibrantes, David Hockney incarne à la fois la raideur british et la tendance californienne qui ont fait toute sa place dans l’histoire de l’art. Installé durant quatre ans au cœur du pays d’Auge, dont la nature l’a tant inspiré, le célèbre artiste était invité en 2024 à exposer au musée des Beaux-Arts de Rouen dans le cadre du festival Normandie Impressionniste. Son directeur, Philippe Platel, revient sur sa rencontre avec le maître, actuellement honoré d’une rétrospective exceptionnelle à la fondation Louis Vuitton.
David Hockney dans son studio de Los Angeles en 1987.
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David Hockney dans son studio de Los Angeles en 1987.

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© Anthony Barboza/Getty Images

La scène se déroule dans une voiture roulant sous des trombes de grêle, sur une petite route du Yorkshire. La caméra posée à l’arrière de la voiture tremblote, fixée sur le passager (installé à la gauche du conducteur) et les essuie-glaces luttant contre les éléments.

Les arbres qui défilent sont nus, tristes et mélancoliques. La route et le ciel sont gris. Seule l’herbe sur le bas-côté vient déposer une couche de couleur. Cette scène hivernale des pays du nord, en Normandie, nous la connaissons par cœur.

Le passager commente : « Look, how beautiful it is! » Comme c’est beau ! Comme c’est délicat ! Alors, on y regarde de plus près. Oui, les nuances de gris sont subtiles. La grêle vient donner une texture pointilliste à cette route sombre. L’herbe des bas-côtés est d’un vert laiteux que l’on pourrait retrouver dans un milk-shake à la menthe de Venice Beach. Ce passager, c’est un David Hockney de 72 ans, de retour de Californie dans son Yorkshire natal, auquel la BBC consacre ce documentaire – David Hockney: A Bigger Picture – en 2009.

Face à un monument

Quatorze ans plus tard, en ce 9 mai 2023, sur les routes normandes, la scène pourrait être identique : David et « JP » (Jean-Pierre Gonçalves de Lima, directeur de studio, aujourd’hui associé de David), accompagnés de Jonathan Wilkinson (assistant du studio DH), sont en route pour Rouen, et il pleut. Avec Florence Calame-Levert, conservatrice du musée des Beaux-Arts de Rouen, nous les y attendons, sous cette pluie bien normande. Le moment s’y prêtant, nous nous efforçons de penser aux jolies animations de David sur iPad représentant la pluie qui dessine de fines ellipses musicales en s’abattant sur le sol. La vie entière de l’artiste a été dédiée à démontrer que la beauté pouvait se loger jusque dans une goutte de pluie.

David Hockney au milieu des tournesols, Arles, 1985.
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David Hockney au milieu des tournesols, Arles, 1985.

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© Lucien CLERGUE/saif images

David Hockney, Jean-Pierre et Jonathan ont un peu de retard mais, en ce qui me concerne, cela fait 30 ans que j’attends David Hockney, en groupie. Le moment aurait dû être solennel. Mais la pluie a réduit la solennité de l’instant à peau de chagrin : portière qui s’ouvre, « Hello, welcome to Rouen ! » parapluies, restaurant. « Le mauvais temps n’existe pas », rappelle souvent le maître anglais.

Nous nous installons à table, je suis assis en face de David Hockney… Nous y sommes. L’homme que j’ai en face de moi est un des plus grands génies de l’histoire de l’art. Le vertige aurait été le même en face de Rembrandt, Delacroix, Monet ou Picasso. Difficile donc de redescendre de l’histoire de l’art vers le menu du jour. David facilite la manœuvre, en commandant de la langue, fidèle à sa réputation de « mange-tout ». Dans la vie, tout est beau, et tout est bon.

Un style emblématique

Mais aussi, le jeune David, né à Bradford, Yorkshire, en 1937, a connu la guerre et le rationnement qui dura encore quelques années après la fin du conflit. « Il ne fallait pas rater sa ration de bonbons le dimanche », précise-t-il. Né dans une famille modeste de cinq enfants, fils de Kenneth et Laura Hockney, David n’a pourtant pas connu le rationnement culturel. Évidemment, il y avait peu à faire à Bradford, mais personne n’a mis de frein à la soif de beauté du jeune artiste qui entrera au prestigieux Royal College of Art de Londres à 21 ans. Personne n’a mis de frein non plus à son excentricité. « Ne te soucie pas du regard des autres », lui intimait son original père, injonction rare dans les milieux populaires anglais, rappellera-t-il.

J’ai en face de moi l’histoire de l’art mais aussi l’histoire du style, de plusieurs styles. Alors, où en est le style Hockney en 2024– 2025 ? Exactement là où nous l’avions trouvé sur son dernier autoportrait, peint sur toile, que son galeriste parisien, Jean Frémon, nous avait montré lors de tout premiers échanges.

Le style inimitable Hockney est bel et bien intact, témoin d’une vie ayant mis au pas la rigueur british au profit du cool californien.

Ce portrait sera plus tard exposé en introduction de l’exposition au musée des Beaux-Arts de Rouen pour le festival Normandie Impressionniste : casquette gavroche, lunettes rondes, cardigan de couleur acidulée qui rappelle 40 années de vie californienne, ample veste en tweed, car tout de même on reste britannique. Ces traits légendaires ont été dessinés très tôt, et ils sont toujours là. Évidemment l’iconique blond peroxydé, qui avait été inspiré, lors des voyages américains, par une publicité promettant que les blonds avaient plus de « fun », n’est plus. Mais le fun est toujours là, pétillant dans le regard.

Le style inimitable Hockney est bel et bien intact, témoin d’une vie ayant mis au pas la rigueur british au profit du cool californien. Le col blanc, tout en ondulations, semble avoir été dessiné pour correspondre au plaisir des lignes courbes exprimé par l’artiste dans son travail. Le style David Hockney est ready-to-paint.

Le plaisir avant tout

Cette ample veste en tweed va être mon leitmotiv visuel à la suite de David Hockney, lors de sa découverte des collections du musée : tweed devant Caravage, tweed devant Dufy, tweed devant Monet… Après quelques cigarettes indissociables du style Hockney, première étape de la visite du musée : Raoul Dufy. David révèle une passion pour Dufy, aux côtés de ses maîtres, Vermeer, Hopper, Picasso, Matisse, Monet. La rencontre avec le récemment exhumé et monumental triptyque Le Cours de la Seine au musée est donc un choc.

David Hockney dans son studio en 1967.
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David Hockney dans son studio en 1967.

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© Tony Evans/Getty Images

David Hockney a fait du plaisir une exigence monumentale.

Beaucoup de choses qui ont influencé Hockney sont présentes dans ce monument de peinture : le panorama narratif, l’absence de perspective, l’intensité des couleurs, « l’art calligraphique à la française », comme Hockney le définit lui-même, tout cela paraît si évident entre les deux peintres qu’on n’y avait jamais vraiment pensé. Et puis il y a surtout, chez Dufy, ce qui a motivé tout le travail de David : le plaisir. Cette sensation était évidente dans la série graphique inspirée de Hogarth, « The Rake’s Progress », qui narrait les premiers pas de l’artiste dans l’underground gay de New York. Le plaisir était, bien entendu, aussi dans ces iconiques piscines californiennes (A Bigger Splash) aux ondulations musicales qui draguent le regard pour ne plus jamais le relâcher.

Il était également dans ces intérieurs doux et ouatés, occupés par ses proches, ses amoureux, notamment Peter Schlesinger, Christopher Scott, ses parents, ses amis… Il était dans ses Grands Canyons explosifs et gigantesques, sur ces routes anglaises, ses forêts du Yorkshire et, enfin, il est toujours là dans son jardin en Normandie. « Le plaisir est une exigence minimale en art », insistait Walter Gropius. David Hockney en a fait une exigence monumentale. David Hockney, seul, devant le gigantesque Dufy de Rouen, c’est 87 ans d’histoire de la beauté qui nous regardent. Oui, ce tableau a bien été peint l’année de naissance de David.

L’urgence de travailler encore plus

On aimerait ne jamais interrompre cette rencontre entre monuments jumeaux mais nous avons à faire : Caravage, Monet, Jacques-Émile Blanche, Duchamp nous attendent. Le passage chez Monet est déterminant. La décision est prise et manifeste dans le regard de l’artiste : l’exposition rouennaise se fera et proposera un dialogue entre les récentes – pour ne pas dire futures – peintures normandes de David et les chefs-d’œuvre impressionnistes du musée.

David Hockney peignant Woldgate Woods III, 20 & 21 May, en 2006.
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David Hockney peignant Woldgate Woods III, 20 & 21 May, en 2006.

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© David Hockney/Photo Jean-Pierre Gonçalves de Lima

Et, pour cela, nous pouvons compter sur l’autre valeur cardinale, avec le plaisir, qui anime l’artiste tous les matins depuis toujours : le travail. David Hockney a toujours été un ouvrier de lui-même. Dans son appartement de Powis Terrace, où il avait emménagé en 1962, il avait placé sur une commode un panonceau intimant en majuscules : « LÈVE-TOI ET TRAVAILLE IMMÉDIATEMENT ! » À 87 ans, il obéit toujours à cet ordre du jeune Hockney. Les années Covid, tout autant que l’isolement (relatif) à la Grande Cour en Normandie, ont aidé l’artiste à augmenter son rythme de production.

Il le dit lui-même à propos de sa maison normande : « Je peux y travailler deux fois, voire trois fois plus. » Avec l’âge, cette urgence de peindre s’est accrue. La peinture est plus vive, plus instantanée, plus primaire – comme on parle de forêts primaires –, faite de peu de couches, parfois presque translucide. En somme, elle surgit d’un geste, plus amoureux que jamais de la vie et de l’instant. David se lève tous les matins en faisant deux constats heureux : il est toujours en vie et il y a encore tant de choses, petites et grandes, à regarder et à peindre. À l’heure de l’émergence artistique élevée au rang de priorité, David Hockney, lui, est, pour toujours, l’artiste de l’emergency.

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David Hockney 25

Du 9 avril 2025 au 31 août 2025

www.fondationlouisvuitton.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : David Hockney

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