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TÉMOIGNAGE – AU NOM DE L’ART

« Souffrante et en colère, je me peins depuis mon lit, à la Frida »

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Publié le , mis à jour le
Elle a 31 ans et, du jour au lendemain, face à son corps endolori, devenu étranger, Lætitia se met à prendre les pinceaux… Dans cette série de l’été, « Au nom de l’art », des anonymes (dont les prénoms ont été modifiés) nous confient leur histoire, où la création s’immisce dans la vie de manière parfois brutale, surprenante ou même providentielle.
Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art »
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Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art », 2023

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© Aurélia Antoni

« Les résultats sont arrivés dans ma boîte aux lettres le 25 août. Une petite enveloppe blanche, avec le tampon du laboratoire. J’attends depuis des semaines mais tout le monde est parti en vacances et s’en fiche bien de me dire si j’ai un cancer ou non. Vais-je m’effondrer là, seule, dépitée, dans l’entrée de mon immeuble, à l’aube de mes 30 ans ? Ou reprendre simplement le cours de ma vie ?

Tout a commencé il y a deux ans, le jour où ma gynécologue a gribouillé le nom d’une pilule progestative sur une ordonnance, le Lutéran 10 mg. Un nom qui sonne un peu maléfique. Je souffre d’endométriose, cette maladie qui touche environ 10 % des femmes et qui rend mes règles ultra douloureuses. Depuis quelques temps, mes maux de ventre se sont amplifiés, et je me retrouve plusieurs fois par semaines à hurler dans ma salle de bain, m’aspergeant d’eau pour ne pas m’évanouir. Il faut agir vite, alors on me prescrit ce soi-disant remède miracle.

« Mon ventre prend du volume, mes cuisses gonflent… »

« La gynécologue me dit que j’exagère, que c’est psychologique. »

C’est vrai, les crises s’arrêtent au bout de quelques semaines. Je prends du poids, mais je ne m’inquiète pas. Le premier confinement vient de débuter, on est tous enfermés chez soi, c’est bien normal que je me laisse aller. Je n’ai rien à faire de la journée, à part suivre la progression de la pandémie aux informations et applaudir à 20 heures le corps médical. C’est l’occasion idéale pour faire du sport, supprimer mes bourrelets, me sculpter des abdos. Mais rien n’y fait : mon ventre prend du volume, mes cuisses gonflent. Puis d’autres symptômes s’installent : une mauvaise circulation du sang, des maux de tête, des insomnies.

Les semaines défilent et rien ne change. Je commence à déprimer. Aucun Doliprane, Efferalgan ou Nurofen ne vient à bout de ces sensations. La gynécologue me dit que j’exagère, que c’est psychologique. « Tenez au moins six mois, s’il vous plaît ». Alors je m’accroche au traitement.

« Dans le reflet, se tient une vieille femme nue : je sens le besoin de la peindre »

Autour de moi, personne ne réagit. Mon copain m’évite. Il voit les changements s’opérer mais se sent impuissant. Un soir d’été, une migraine me martelant le crâne, j’ouvre mon armoire. Sur la porte est accroché un long miroir et dans le reflet, se tient une vieille femme nue, dégoulinante, aux seins si lourds qu’ils semblent tomber. Je ressens le besoin de la peindre. Il y a trois ans au moment de mon emménagement, j’avais acheté un chevalet sur Leboncoin et des toiles en pensant enfin me mettre à peindre. Essayer du moins, comme un hobby. Mais je n’avais jamais passé le cap. Là, c’est le moment, je pose une grande toile dessus.

« La sensation de tenir un pinceau me paraît tout à fait normale, comme si j’étais exactement là où j’aurais toujours dû être. »

De la tête au pied, j’immortalise cette vision par touches de jaunes, de rose et pour les ombres, du bleu et du violet. Sans embellir la moindre parcelle de peau. La sensation de tenir un pinceau me paraît tout à fait normale, comme si j’étais exactement là où j’aurais toujours dû être, devant mon chevalet, à éprouver le plaisir d’étaler de la peinture épaisse sur une toile blanche. Je n’ai pas vraiment conscience de faire un autoportrait – je peins ce modèle-là et puis c’est tout. Ma vue est trop mauvaise pour me concentrer sur le pourtour des lèvres ou les pupilles, alors je donne des coups de brosse – on dirait qu’il ne reste que des orbites. Une revenante.

« Des centaines de témoignages me glacent le sang »

Une fois la toile achevée, je me rends compte que j’ai enfin trouvé quelque chose pour me retenir à la vie. Quelques jours plus tard, encore devant mon miroir, j’inspecte mon visage. Ma peau n’est plus blanche comme d’habitude, elle est livide, verdâtre. Mes yeux sont vitreux. J’ouvre mon ordinateur et tape « pilule Lutéran » comme ça, pour voir ce qu’il se dit sur le net. J’accède immédiatement à un forum médical où des centaines de témoignages me glacent le sang. Ils décrivent mes propres symptômes et d’autres bien plus inquiétants : « profonde dépression et paralysie des membres. », « les vertiges tout d’abord, puis les angoisses, puis les frayeurs nocturnes », « douleur aggravée a l’utérus comme un accouchement », « début d’embolie pulmonaire ». Parmi les classiques, un symptôme revient souvent : le méningiome au cerveau – une tumeur bénigne. La nouvelle tombe : le Lutéran sera bientôt interdit.

« J’exorcise ma révolte, mon indignation. Je me sens portée par la voix des autres femmes, victimes de désinformation. »

J’arrête donc le « traitement » sans avis médical et poursuis ma série de peintures. Je fais un autoportrait de ce moment de sidération face au miroir. Sur une autre toile, je colle des notices du Lutéran avant de me peindre par-dessus. J’exorcise ma révolte, mon indignation. Je me sens portée par la voix des autres femmes, victimes de désinformation. Le vrai problème, ce n’est pas la pilule mais le manque de considération envers la santé féminine. On nous répète constamment que notre souffrance n’est pas légitime, que nous dramatisons. Et on laisse la médecine aux mains des hommes qui, il n’y a pas si longtemps, enfermaient les femmes pour hystérie.

« Une échographie mammaire fait tout basculer »

La peinture m’aide donc à crier. À exprimer la sensation pesante d’un ventre surgonflé, les épisodes dépressifs. Souffrante, je me peins depuis mon lit, à la Frida – en moins paralysée bien sûr. Je prends de l’aisance avec mes pinceaux, ma palette, en attendant que les symptômes disparaissent. Mais une échographie mammaire fait tout basculer. « Il faut faire une biopsie », me déclare-t-on d’une voix tremblante. Des grosseurs logées dans mes seins avaient doublé de volume en quelques mois sous l’effet du Lutéran. Une semaine plus tard, je fais l’examen et attends le résultat, cette enveloppe avec le tampon du laboratoire, pendant ce qui me paraît être une éternité…

La fin est heureuse, rassurez-vous. Ces nodules ne sont pas cancérigènes. J’ai pu reprendre le cours de mon été. Mais aujourd’hui, je me souviens encore de mon réflexe après la biopsie : bouleversée par le son de l’aiguille perçant ma poitrine, le sang et mes seins couverts de bleus, je m’étais directement assise à mon chevalet en rentrant chez moi. Pour exorciser ma colère, témoigner de cette étape si injustement banale, de ma vie de femme…  Et depuis, je continue de me servir de la peinture comme d’un remède. D’explorer le rapport à mon corps, que je ne me lasse pas de représenter, sans fard. »

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Retrouvez tous les épisodes de la série de témoignages "Au nom de l'art".

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