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Fondation Cartier

Sur les traces de Sally Gabori, Aborigène devenue peintre à 80 ans

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Publié le , mis à jour le
Son nom complet est Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori. Originaire d’une île au nord de l’Australie, l’Aborigène a découvert la peinture à 80 ans. Et a produit, en dix ans seulement, des dizaines d’œuvres superbes aux couleurs exaltées. Monumentales, ces toiles racontent les paysages qui l’entourent, l’habitent… Elles s’admirent actuellement à la fondation Cartier. À voir absolument !
Sally Gabori, Dibirdibi Country
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Sally Gabori, Dibirdibi Country, 2008

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peinture polymère synthétique sur toile de lin • 198 x 304 cm • Coll. National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie • © Sally Gabori / Photo National Gallery of Victoria

Son destin est extraordinaire, la rapidité de son ascension stupéfiante. Sally Gabori (1924–2015) a connu l’éblouissement de sa vie à l’âge de 80 ans : résidente en maison de retraite, elle s’est mise à peindre en 2005, après une visite fondatrice dans un atelier d’art à Gununa, sur l’île Mornington. Un an plus tard, ses œuvres sont exposées par la Queensland Art Gallery, un important musée d’art moderne et contemporain de South Brisbane. En 2011, elle reçoit la commande d’une peinture murale de la part de la Cour suprême du Queensland, et en 2013, expose à la Biennale de Venise, avant de travailler l’année suivante à un mur entier de l’aéroport de Brisbane. Impressionnant ! La belle histoire se poursuit après la disparition de l’artiste en 2015, avec différentes rétrospectives, notamment à la National Gallery of Victoria de Melbourne… Et à la fondation Cartier, depuis le début du mois de juillet.

Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori devant l’une de ses œuvres
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Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori devant l’une de ses œuvres, 2009

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Coll. privée, Melbourne • © Sally Gabori / Photo Mornington Island Art, Queensland

Évidemment, cette success-story est parfaitement dans l’air du temps : depuis quelques années, nombre d’institutions tâchent de déplacer leur curseur en se penchant sur des artistes femmes oubliées (Hessie aux Abattoirs de Toulouse), très âgées (Etel Adnan au Centre Pompidou-Metz), extra-occidentales (Sally Gabori, donc), œuvrant à mettre en lumière des pratiques et des profils jusqu’ici restés dans l’ombre. La découverte de la fondation Cartier est à plus d’un titre réjouissante, témoignant d’une verve nouvelle et prometteuse – quoique déjà bien inscrite dans l’ADN de la fondation, qui multiplie les éclairages d’artistes extra-occidentaux avec, récemment, les photographes Graciela Iturbide et Claudia Andujar, et les collectives « Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu » ou « Beauté Congo – 1926–2015 ».

Si les toiles ici réunies pourraient laisser croire un peu vite qu’il s’agit de toiles abstraites, il n’en est rien.

À cet heureux constat, il faut ajouter une précision : regarder l’art aborigène – et notamment celui de Sally Gabori – demande à l’œil de se débarrasser au seuil de l’exposition de toute forme d’habitude visuelle… Afin de ne pas projeter d’idée préconçue sur ces œuvres. Car si les toiles ici réunies pourraient laisser croire un peu vite qu’il s’agit de toiles abstraites, il n’en est rien. Il ne s’agit pas uniquement de superpositions de couleurs alla prima (chaque couche de peinture étant ajoutée sans attendre que la première soit sèche), de grands gestes restés vifs dans la matière, de formes apparues au fil d’une improvisation que l’on se prête à imaginer en chorégraphie ivre et exaltée. « Voici ma terre, ma mer, celle que je suis », a en effet pu déclarer l’artiste : fidèle aux traditions de l’art aborigène, Sally Gabori ne cesse de représenter les paysages qui lui sont chers, leur climat, leurs ressources naturelles.

Sally Gabori, Nyinyilki, 2010 ; Vue aérienne de Nyinyilki
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Sally Gabori, Nyinyilki, 2010 ; Vue aérienne de Nyinyilki

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peinture polymère synthétique sur toile de lin • 196 × 303 cm • Coll. Bérengère Primat, courtesy Fondation Opale, Lens, Suisse • © Sally Gabori / Photo Vincent Girier Dufournier ; © Dan Rosendahl

Dans ses toiles immenses, il faut donc deviner des cartographies entremêlées de souvenirs. L’artiste s’est attachée à représenter six lieux différents, dont trois sont illustrés ici : Thundi, au nord de l’île Bentinck où est née l’artiste, Dibirdibi, qui associe à la fois le récit fondateur de la création des îles Wellesley (dont fait partie Bentinck) et des portraits de son défunt mari, et enfin Nyinyilki, lagon d’eau douce au sud-est de Bentinck, emblématique des paysages australiens. « Ce qui nous a semblé intéressant, explique Juliette Lecorne, commissaire de l’exposition, c’était de pouvoir offrir au public la possibilité de découvrir, à travers la peinture de Sally, l’attachement fondamental de cette femme à son île natale. » Les croyances aborigènes associant à chaque lieu des récits mythologiques et des ancêtres fondamentaux (Dibirdibi correspond par exemple à l’ancêtre Morue de Roche, qui a créé les îles Wellesley grâce à ses nageoires), ses œuvres vont au-delà du paysage, et témoignent avec intensité d’une relation intime, spirituelle autant que collective aux territoires.

Artistes de l’île Mornington. De gauche à droite : Warthadangathi Bijarrba Ethel Thomas, Kuruwarriyingathi Bijarrb Paula Paul, Rayarriwarrtharrbayingathi Mingungurra Amy Loogatha, Wirrngajingathi Bijarrb Kurdalalngk Dawn Naranatjil, Thunduyingathi Bijarrb May Moodoonuthi, Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori et Birmuyingathi Maali Netta Loogatha
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Artistes de l’île Mornington. De gauche à droite : Warthadangathi Bijarrba Ethel Thomas, Kuruwarriyingathi Bijarrb Paula Paul, Rayarriwarrtharrbayingathi Mingungurra Amy Loogatha, Wirrngajingathi Bijarrb Kurdalalngk Dawn Naranatjil, Thunduyingathi Bijarrb May Moodoonuthi, Mirdidingkingathi Juwarnda Sally Gabori et Birmuyingathi Maali Netta Loogatha

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© Sally Gabori / Photo Inge Cooper

Ceci d’autant plus que le peuple dont Sally Gabori fait partie, les Kaiadilt (63 personnes en 1948), a dû quitter l’île Bentinck brutalement à cause de catastrophes naturelles, alors que l’artiste n’avait que 24 ans. Son exil sur l’île Mornington, censé être provisoire, a finalement duré plusieurs décennies, et a renforcé son amour pour Bentinck – où elle ne reviendra qu’à partir des années 1980. Très liée à la mer, les femmes kaiadilt s’occupant principalement de la pêche, Sally l’a souvent représentée avec ses estuaires, ses bancs de terre, ses récifs, ses pièges à poissons. Dès 2007, elle travaille avec d’autres femmes de son peuple, certaines issues de sa famille, à de grandes œuvres collaboratives [ill. ci-dessus]. Ces toiles sont les plus grandes de l’exposition, qui leur consacre toute une salle : signées de sept artistes, elles traduisent elles aussi en formes et en couleurs des relations intenses à leur terre natale… Alors, oui : l’essentiel est invisible pour nos yeux d’Européens, qui ne sauraient y reconnaître les territoires tant aimés de l’artiste. Reste que c’est très beau, et que l’histoire de cette femme venue à l’art tardivement est singulièrement enthousiasmante.

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Mirdidinkingathi Juwarnda Sally Gabori

Du 3 juillet 2022 au 6 novembre 2022

www.fondationcartier.com

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