Article réservé aux abonnés

ENTRETIEN

« Théodore Rousseau va se battre pour la préservation de la forêt de Fontainebleau »

Par

Publié le , mis à jour le
Théodore Rousseau comparait son rapport aux arbres à l’âme humaine : une forme de mystique de la nature opposée à l’esprit du XIXe siècle et à son industrialisation. À l’occasion de son exposition au Petit Palais « Théodore Rousseau – La voix de la forêt », du 5 mars au 7 juillet, Beaux Arts revient sur l’œuvre de cet avant-gardiste de l’écologie avec Servane Dargnies-de Vitry, commissaire de l’exposition.
Théodore Rousseau, Sous les hêtres, le soir ou Le Curé
voir toutes les images

Théodore Rousseau, Sous les hêtres, le soir ou Le Curé, 1842-1843

i

huile sur bois • 42,2 × 64,45 cm • Coll. Toledo Museum of Art • © Toledo Museum of Art.

Vous parlez de Théodore Rousseau comme d’un précurseur dans son rapport à la nature, mais aussi comme d’un peintre controversé. Or, quand on regarde ses œuvres, la dimension de controverse n’est pas évidente à saisir au premier coup d’œil. En quoi était-il si singulier dans son époque ?

Il faut se replacer dans le contexte historique des années 1830, celui de la monarchie de Juillet, lorsque démarre la carrière de Théodore Rousseau. Règne alors un système artistique très académique. La plupart des artistes doivent passer sous les fourches caudines du jury du Salon, qui accepte ou non les tableaux pouvant y être exposés. Le Salon est, non pas la seule, mais la principale exposition annuelle à Paris où l’on peut se faire connaître. Lorsqu’on en est exclu, la réussite est plus difficile. Rousseau, malgré des débuts prometteurs – puisqu’il y est admis en 1831, puis en 1833 et en 1835 –, va ensuite se voir refuser ses envois pendant treize ans pour des raisons diverses, mais essentiellement parce qu’il lui est reproché de ne pas « finir » ses tableaux.

Est-ce un choix délibéré de sa part de ne pas finir ses œuvres ?

Rousseau est souvent décrit comme reprenant inlassablement ses travaux : il dessine beaucoup d’esquisses en plein air au préalable, puis passe ensuite des semaines, voire des mois, dans l’atelier sur un seul tableau, jusqu’à ce qu’il le considère absolument parfait, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il soit satisfait de la manière dont l’air va circuler dans les branches, dont la lumière va paraître. Il expérimente beaucoup ; d’ailleurs, des œuvres sont aujourd’hui très abîmées à cause de certains procédés techniques utilisés, comme l’utilisation de bitumes qui, au fil du temps, se sont détériorés et assombrissent des tableaux que l’on ne peut plus restaurer. Ainsi, l’aspect parfois « non fini » est un choix délibéré de Rousseau pour mieux faire passer le sentiment dans l’art. Dans la lignée du romantisme, ce sont le sentiment de l’artiste et ses impressions restituées sur la toile qui comptent avant tout.

Théodore Rousseau, Sortie de forêt à Fontainebleau, soleil couchant
voir toutes les images

Théodore Rousseau, Sortie de forêt à Fontainebleau, soleil couchant, 1848–1850

i

huile sur toile • 142 × 198 cm • © RMN-GP

Sait-on d’où lui vient cette extrême sensibilité à la nature ?

« Rousseau considère donc l’univers comme un tout unitaire et harmonieux : l’homme n’est pas supérieur à la nature, il en fait partie. »

Rousseau est sensible à la doctrine panthéiste, qu’il connaît par l’intermédiaire du philosophe Pierre Leroux et de ses amis l’écrivaine George Sand et le critique Théophile Thoré. Cette doctrine suppose une unité primordiale du monde, l’idée que Dieu se trouve dans chaque élément de la nature, que ce soit l’homme, le végétal ou le minéral. Rousseau considère donc l’univers comme un tout unitaire et harmonieux : l’homme n’est pas supérieur à la nature, il en fait partie. Il éprouve une telle passion pour la nature qu’il choisit d’aller s’installer près de la forêt, à Barbizon, fuyant l’agitation parisienne, même s’il conserve un atelier dans la capitale. Il parle beaucoup de son rapport aux arbres, aux plantes, à son environnement forestier, qu’il compare à l’âme humaine.

Cette forme de mystique de la nature ne relève pas du tout de l’esprit du XIXe siècle, au cours duquel commence la révolution industrielle, l’industrialisation à marche forcée doublée d’une sorte de mépris de la nature et du rapport aux animaux. Là encore, Rousseau serait-il à contre-courant ?

Les deux mouvements existent en parallèle. L’essor des sciences de la nature au cours du XIXe siècle fait naître une véritable fascination et donne lieu à des élans de protection de la nature comme des animaux. Certains êtres, peut-être plus sensibles que d’autres, comme des écrivains, des poètes et des artistes, réagissent à l’industrialisation et expriment des inquiétudes qui font écho à notre temps présent. C’est aussi la raison pour laquelle nous souhaitions faire redécouvrir Rousseau aujourd’hui, avec cette exposition. À son époque, déjà, le peintre manifeste ses craintes face à la domestication de la nature au bénéfice de l’industrie et du tourisme : dans la forêt de Fontainebleau sont percés des allées, des sentiers et des chemins de randonnée qui ont, bien sûr, un côté attrayant, mais qui préoccupent les peintres de Barbizon qui ne voient pas l’arrivée des touristes d’un très bon œil…

Théodore Rousseau, Clairière dans la haute futaie, forêt de Fontainebleau
voir toutes les images

Théodore Rousseau, Clairière dans la haute futaie, forêt de Fontainebleau, Avant 1866

i

huile sur bois • 28 × 53 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © Paris Musées

Quel rôle les écrivains et les artistes vont-ils jouer dans la préservation de la forêt de Fontainebleau ?

« L’idée de patrimoine naturel commence à faire son chemin et les artistes sont alors les co-constructeurs de la notion d’écologie au XIXe siècle. »

Son exploitation commence dans les années 1830 et s’accélère très rapidement, au point d’inquiéter des personnalités comme George Sand, Victor Hugo, Jean-François Millet ou Théodore Rousseau. Ils publient des articles pour essayer de sensibiliser l’opinion publique à ce sujet et mènent des actions pour s’adresser à l’administration. Ils insistent sur le fait que sont abattus des chênes pluricentenaires qui appartiennent pourtant au patrimoine national. Tous parlent alors de la forêt et des arbres comme de monuments faut protéger. Il est intéressant de noter le parallèle entre la notion de patrimoine, qui va naître au XIXe siècle après le vandalisme commis par la Révolution française, et celle de protection de la nature, qui va suivre et s’inscrire dans le même mouvement. Ces artistes, et surtout Rousseau, vont se battre pour la préservation de certaines zones de la forêt au nom de l’art. Sans eux, peut-être que personne ne se serait soucié de cette beauté-là. L’idée de patrimoine naturel commence à faire son chemin et les artistes sont alors les co-constructeurs de la notion d’écologie au XIXe siècle.

Théodore Rousseau, Groupe de chênes, Apremont
voir toutes les images

Théodore Rousseau, Groupe de chênes, Apremont, Exposition universelle de 1855

i

huile sur toile • 64 × 100 cm • Coll. Musée du Louvre, Paris • © RMN-GP

Qu’en est-il de la lettre fameuse écrite par Rousseau pour dénoncer les abattages en forêt de Fontainebleau ?

En 1852, Alfred Sensier, critique et marchand, et Rousseau, décident d’écrire ensemble une lettre qu’ils transmettent au comte de Morny, alors ministre de l’Intérieur de Napoléon III et, à ce titre, en charge des forêts. Cet écrit résume l’histoire de la forêt de Fontainebleau et de ceux qui y peignent, y compris Rousseau. La pétition, rédigée au nom de tous les artistes, demande que les lieux qui sont pour eux « des sujets d’étude soient mis hors d’atteinte de l’administration forestière qui les gère mal et de l’homme absurde qui les exploite ». Il s’agissait, en quelque sorte, de créer une première réserve, un endroit où personne n’interviendrait, afin que la forêt demeure dans son état naturel au nom de l’art. Cette requête va aboutir, puisque l’année suivante va voir la création, d’abord officieuse en 1853, puis officialisée par décret, d’une réserve artistique, soit plusieurs centaines d’hectares mis hors de portée de toute coupe afin que les artistes puissent continuer à les peindre.

Si l’on parle d’activisme, est-ce un anachronisme pour vous ? Un activisme artistico-écologique ?

La légende raconte que les artistes de Barbizon arrachaient les jeunes pins sylvestres, qui étaient plantés massivement pour remplacer les chênes, et que le père Ganne, qui tenait l’auberge de Barbizon, leur offrait le couvert pour tout pin arraché : « pain pour pin ». Thoré raconte aussi, non sans humour, qu’avec Rousseau, ils auraient incendié une branche de sapin royal, en invoquant le feu du ciel sur ces arbres honnis. Je crois que l’activisme s’arrête là, mais l’écologie de Rousseau est à chercher dans ses tableaux, notamment quand il peint des lieux comme les gorges d’Apremont avant la plantation massive de pins, pour en conserver le souvenir par la peinture. Bien sûr, les questions que les artistes se posaient étaient essentiellement d’ordre esthétique et différentes de celles d’aujourd’hui, mais la volonté de préserver la beauté de la nature fait partie des déclencheurs de la conscience écologique.

Théodore Rousseau, Le Rageur, vieux chêne sur les bruyères des gorges d’Apremont
voir toutes les images

Théodore Rousseau, Le Rageur, vieux chêne sur les bruyères des gorges d’Apremont, Vers 1860–1865

i

aquarelle, plume, encre brune et gouache sur papier vélin • 19,8 × 28 cm • © RMN-GP / Hervé Lewandowski.

Est-il vrai que Rousseau entendait la voix des arbres ?

Il aimait en effet leur parler, les écouter ; comme il le dit à Sensier : « Je voulais converser avec eux et pouvoir me dire, par cet autre langage de la peinture, que j’avais mis le doigt sur le secret de leur grandeur. » Il éprouvait une grande sensibilité pour l’âme du monde. Cela dit, il s’amuse à nuancer ses propos au sujet des arbres cités dans un journal : « Je ne suis pas aussi affirmatif à propos de l’immortalité de leur âme, et je me permets le doute à cet égard. »

Arrow

Théodore Rousseau – La voix de la forêt

Du 5 mars 2024 au 7 juillet 2024

www.petitpalais.paris.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : École de Barbizon Théodore Rousseau

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi