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L’insaisissable sculpture de brouillard de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya, Fog Forest, apparaît trois fois par jour pendant vingt minutes pour une parenthèse de magie pure.
© Photo Andrea Rossetti
Bangkok bouillonne, un maelström de vie, de couleurs, de restaurants plus étonnants les uns que les autres, de coffee shop dont la fumée de cannabis (légalisé après le Covid) embaume les rues où se perdent avec plaisir les touristes. On peut aussi emprunter l’un des bateaux qui y longent son fleuve magnifique pour visiter les nombreux temples aux architectures et bouddhas époustouflants comme dans une Venise tropicale.
Mais en dépit de ses 1 526 musées (selon l’UNESCO), la Thaïlande, comme Bangkok, n’embrassait jusqu’à présent que timidement l’art contemporain. Excepté sa biennale dont la 4e édition très réussie s’est achevée en février dernier, l’art contemporain n’existait guère à Bangkok que dans quelques galeries. Bien sûr, il y avait le Museum of Contemporary Art, créé en 2012 dans le quartier de Chatuchak, abritant 800 œuvres d’art moderne et contemporain thaïlandaises, mais si peu représentatif de la production d’aujourd’hui tant ses collections sont centrées sur un art fantastico-surréaliste kitsch qui prête souvent à rire.
Marisa Chearavanont
© Photo Fabrice Bousteau
Mais en janvier 2024, Marisa Chearavanont a changé la donne. Cette ex-femme d’affaires (qui a longtemps travaillé à New York), originaire de Corée et mariée à un Thaïlandais d’origine chinoise à la tête du plus important conglomérat d’immobilier et de télécoms du pays, a révolutionné la scène artistique de Bangkok en ouvrant au cœur du quartier vibrant de Chinatown un immense centre d’art dans un ancien entrepôt abandonné depuis plus de vingt ans.
Un bâtiment brutaliste dont les murs quasiment en ruine font penser à des fresques pariétales tant le temps les a marqués et que cette passionnée d’art a décidé de garder en l’état, comme une « forme d’anti-architecture, une contre-architecture » (le contraire d’un white cube) que les artistes vont progressivement habiter et transformer.
Le lieu, bizarrement nommé Bangkok Kunsthalle (« centre d’art » en allemand) par son directeur artistique Stefano Rabolli Pansera, a pour objectif de « replacer la Thaïlande sur la carte géopolitique de l’art contemporain », explique Marisa Chearavanont. « En même temps, j’aimerais que la population thaïlandaise bénéficie d’un accès facile à l’art, qu’elle aille à sa rencontre et interagisse avec, façon Montessori », ajoute-t-elle avec enthousiasme.
Du ruban adhésif, de la ficelle, des ciseaux et de la vaisselle en morceaux : avec Mend Piece, installation interactive entamée en 1966, Yoko Ono laisse aux visiteurs le soin de faire œuvre en réparant les pots cassés, au propre comme au figuré.
© Photo Andrea Rossetti
La Kunsthalle se veut également une plateforme pour les artistes thaïlandais émergents, souvent méconnus sur la scène internationale. « Désormais, si on veut découvrir des artistes du pays, on saura où aller », se réjouit-elle. Si la visite peut désarçonner au regard du faible nombre d’œuvres exposées, celles-ci sont indéniablement fortes, à l’instar de la vidéo Bangkok Yaowarat de Michel Auder, qui est venu en résidence au centre d’art pour capturer la vie quotidienne d’un quartier de la ville, de l’œuvre de Korakrit Arunanondchai, Nostalgia for Unity, une plongée dans les méandres de l’identité thaïlandaise contemporaine, ou encore de Mend Piece de Yoko Ono, qui invite les visiteurs à réparer des fragments de céramique – comme un éloge à la beauté de l’imperfection –, sans oublier une salle de projection avec une série de films fascinants.
Ce centre d’art conçu comme un « work in progress » permanent et animé par des résidences d’artistes devrait prochainement accueillir un lieu de restauration liant art contemporain et art culinaire thaïlandais. Marisa Chearavanont en fait la promotion avec la collaboration du chef étoilé Han, figure clé d’une autre de ses actions philanthropiques : l’Académie du rêve, qui forme des orphelins de 18 à 22 ans à devenir à leur tour des cuisiniers hors pair.
Et bientôt, un étage entier sera consacré aux artistes émergents. Marisa Chearavanont veut faire évoluer le lieu peu à peu, en prenant le temps d’édifier un projet qui ne ressemble à aucun autre, contrairement au Dib Bangkok qui ouvrira ses portes en décembre prochain et a été conçu comme un musée à part entière. Fondé par Purat Osathanugrah, il abritera plus de 1 000 œuvres de 200 artistes allant du Thaïlandais Rirkrit Tiravanija à Damien Hirst ou Takashi Murakami, dans un ancien entrepôt en acier des années 1980 réaménagé par Why Architecture.
« Je ne veux pas faire un nouveau parc de sculptures dans la nature comme il en existe tant de merveilleux. J’ai envie d’inventer quelque chose de différent. »
Marisa Chearavamont
À trois heures de l’effervescence de Bangkok, au nord-est de la capitale, partons à présent à Khao Yai Art Forest. Un domaine de 65 hectares détérioré par la déforestation, autrefois mangueraie et plantation de thé et de tapioca, que Marisa Chearavamont a acquis dans le but de réaliser une fusion expérimentale entre l’art et la nature dans une démarche quasi holistique. « Quand j’étais jeune, ma conception de l’art était liée à la beauté. Aujourd’hui, je le vois comme un outil de guérison pour les gens comme pour la nature.
C’est un projet artistique qui va permettre de guérir la terre, de refaire vivre la forêt, d’y développer de nombreuses plantations. Et je veux que les artistes que j’invite puissent créer avec ce qu’ils trouvent ici. J’aimerais qu’à terme on y vienne pour se faire du bien, pour s’élever grâce à la communion entre l’art et la nature », explique-t-elle ce 2 février, jour de l’inauguration du projet. Actuellement, le domaine accueille seulement sept œuvres, dont certains prêts comme la monumentale araignée de Louise Bourgeois – une rizière a été spécialement créée pour accueillir l’œuvre. Intitulée Maman, elle symbolise pour Marisa Chearamont sa volonté de réparation et de protection de la nature.
Pour la Fog Forest conçue pour le site par Fujiko Nakaya, la paysagiste Atsushi Kitagawara a imaginé une zone vallonnée qui, lorsque la brume d’eau mise au point par l’artiste se diffuse, donne la sensation de flotter comme dans un rêve. De même, au sommet d’une colline, de jeunes arbres d’espèces étrangères ont été plantés pour protéger le cercle de pierre de Richard Long (Madrid Circle), transformant le site en un sanctuaire magique et naturel.
Chez Richard Long, la marche est à la fois processus et œuvre d’art. Autour de ce cercle de dalles d’ardoise posé en hauteur du terrain (Madrid Circle, 2024), elle devient une invitation à la méditation.
© Photo Andrea Rossetti
Pour Marisa Chearavanont comme pour son directeur artistique Stefano Rabolli Pansera, cette inauguration n’est « que le début du commencement » du projet. Ensemble, ils envisagent l’avenir du lieu en fonction des rencontres avec les artistes invités, comme le dit Marisa avec une forme de vision sereine : « Je ne veux pas faire un nouveau parc de sculptures dans la nature comme il en existe tant de merveilleux. J’ai envie d’inventer quelque chose de différent.
D’autres œuvres vont apparaître, d’autres idées vont bourgeonner. Nous réfléchissons aussi à un restaurant où l’on ne dégustera que des aliments issus du site, à des hébergements sous forme de tentes ou de bungalows pour que les visiteurs puissent se connecter à l’art et à la nature de minuit jusqu’à l’aube. J’apprends de la nature. L’énergie que l’on reçoit d’elle n’est pas la même en fonction du moment de la journée. Voilà ce que j’aimerais pour les visiteurs. Qu’ils sortent de leur zone de confort et vivent une expérience cosmique. » Un projet qu’elle dit sans fin, en évolution permanente – comme la nature.
GOD de Francesco Arena (2022–2024) : ce dieu de pierre n’est pas aussi gigantesque que certains bouddhas thaïlandais mais sa solennité n’en est pas moins forte.
© Photo Andrea Rossetti
Prochainement, Marisa Chearavanont présentera à la Bangkok Kunsthalle et dans un pavillon créé spécialement à Khao Yai Art Forest une partie des 200 œuvres (Richard Long, James Turrell, Roni Horn…) qu’elle a acquises de la collection mythique de Guiseppe Panza di Biumo, le plus grand collectionneur européen d’art minimaliste conceptuel américain (2 000 pièces), décédé en 2010.
Des œuvres que lui a proposées Stefano Rabolli Pansera quand il était directeur de l’une des galeries suisses de Hauser & Wirth, qui vendait la collection. Elle a acheté les œuvres et a embarqué Stefano dans son aventure thaïlandaise. Tout est possible avec Marisa Chearavanont, même l’inimaginable. Alors si vous passez en Thaïlande, oubliez les plages surpeuplées et les temples touristiques. Allez perdre vos repères à Khao Yai Art Forest. Parce qu’ici, c’est l’art qui vous trouve, et non l’inverse.
Préparer son voyage
Comment s'y rendre ?
Air France et Thai Airways proposent des vols directs Paris-Bangkok (plus ou moins onze heures). Pour aller à Khao Yai Art Forest depuis Bangkok, comptez près de trois heures en voiture privée ou en taxi. Sinon, depuis le terminal Mochit, prendre un bus à destination de Pak Chong puis un taxi (environ quatre heures).
Où dormir ?
À Bangkok
Sukhothai • 13/3 South Sathorn Road
210 chambres alliant raffinement traditionnel thaïlandais et confort moderne. Un hôtel calme avec une grande piscine à proximité du parc Lumpini. À partir de 200 € la chambre double. Plus d’informations sur le site de l’hôtel.
À Khao Yai
Intercontinental Khao Yai Resort 262 Moo • 6 Pong-Talong • Pak Chong
Conçu par le célèbre architecte Bill Bensley, l’hôtel propose des chambres très originales dans d’authentiques wagons de train restaurés, face à un lac dans la forêt. À vingt minutes en voiture de Khao Yai Art Forest. Environ 250 € la nuit. L’Intercontinental Khao Yai Resort propose aussi plusieurs restaurants avec une cuisine à la fois internationale et thaï. Possibilité de manger en terrasse face à la nature. Plus d’informations sur le site de l’hôtel.
Où se restaurer ?
Potong • 422 Vanich 1 Rd. Samphanthawong
Dans ce restaurant étoilé de Chinatown, une cuisine sino-thaï expérimentale dans un bâtiment autrefois occupé par une pharmacie chinoise et une fumerie d’opium. Plus d’informations sur le site du restaurant.
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