Passé et présent se mêlent à l’écran dans le dernier long-métrage de Cédric Klapisch, qui embarque le spectateur dans le Paris de la Belle Époque. Présenté au dernier festival de Cannes en sélection officielle hors compétition et actuellement en salle, le film retrace les destins croisés d’Adèle, jeune Normande campée par Suzanne Lindon qui découvre le Paris de 1895, et de quatre de ses arrière-petits-enfants. Il revient à ces derniers – Seb, Guy, Céline et Abdel, incarnés respectivement par Abraham Wapler, Vincent Macaigne, Julia Piaton et Zinedine Soualem – de faire l’état des lieux de la demeure de leur aïeule, qui renferme bien des secrets.
En véritable maître du temps, Cédric Klapisch livre une ode à la mémoire et à la transmission sur fond d’art moderne, insérant ici et là des références artistiques à Claude Monet et ses condisciples (Berthe Morisot, Nadar, Victor Hugo …) étroitement liés au personnage d’Adèle. Résultat, une véritable plongée aux origines de l’impressionnisme et son effervescence, que le réalisateur parvient à restituer à merveille.
Scène de « La Venue de l’avenir » de Cédric Klapisch devant les Nymphéas de Monet au musée de l’Orangerie, 2025
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques
La scène d’ouverture annonce la couleur : une influenceuse est photographiée par son équipe au musée de l’Orangerie, devant les célèbres Nymphéas de Claude Monet. Problème, sa robe jure avec la toile… « T’as qu’à changer les couleurs du tableau », lance la jeune fille à son cameraman, Seb. De quoi faire grincer les dents des puristes de l’art… Cédric Klapisch esquisse ici les enjeux liés à l’héritage culturel à l’ère des réseaux sociaux. « Comme souvent dans mes derniers films, c’est une histoire de transmission, mais ici cette question est liée à ce que nous lèguent la peinture et la photographie », affirme le réalisateur.
Ce n’est qu’à la fin du film que Seb prend conscience de la poésie des Nymphéas, aux côtés du personnage de Fleur. Tous deux font alors face à la toile, imprégnés et silencieux. Ils se laissent aller dans une étreinte saturée de lavande, vert d’eau et rose poudré ; touchés par la grâce de la peinture.
Claude Monet, Impression soleil levant, 1872
Huile sur toile • 48 × 63 cm • Coll. Musée Marmottan Monet, Paris • © Musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman Images
Au moment de faire l’inventaire de la maison d’Adèle, les personnages découvrent une toile reconnaissable entre mille : un point rouge incandescent trône au-dessus de lignes bleues brossées rapidement. La scène entre Claude Monet et la mère d’Adèle face au port du Havre le confirme plus tard : il s’agit bien d’une ébauche du célèbre Impression, soleil levant (1872). La jeune femme regarde son amant peindre le tableau final et lui fait remarquer que le soleil n’est pas rouge. Réponse : « Oui, mais il l’a été. » Le peintre lui offre ensuite l’esquisse, qui traversera les générations jusqu’au XXIe siècle. Véritable trésor, l’œuvre est authentifiée dans le film comme celle du maître par une spécialiste du musée d’Art moderne André-Malraux du Havre.
Klapisch clame son amour pour l’impressionnisme, véritable toile de fond de son intrigue. « J’ai depuis toujours cette obsession de parler de Paris avant 1900. Je suis fasciné par cette période, sans doute parce qu’il y a beaucoup de choses qui ont été inventées à ce moment-là, il y avait clairement une effervescence, et puis j’aime les costumes, les décors et l’esthétique de la fin du siècle », confie le réalisateur.
Cécile de France, Vincent Macaigne, Julia Piaton et Abraham Wapler devant la Catène de containers au Havre dans « La Venue de l’avenir » de Cédric Klapisch, 2025
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques. © Anne Bettina Brunet
Retour au XXIe siècle. Comment filmer Le Havre sans honorer sa sculpture monumentale de containers fluo signée Vincent Ganivet ? Les arches formées à l’aide de parpaings défient les lois de la gravité, tenant ensemble comme par magie. Stupéfiés par son envergure, les personnages prennent un selfie devant l’installation de 288 tonnes. Intitulée Catène de containers, titre emprunté au latin catena qui signifie « chaîne », l’œuvre est la métaphore du lien entre les quatre cousins et leur aïeule. Car si l’art contemporain laisse aujourd’hui parfois sceptique une partie du public, ce fut aussi largement le cas de l’impressionnisme il y a 150 ans…
Cécile de France et Zinedine Soualem devant « L’Atelier » de Courbet au musée d’Orsay
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques. © musée d’Orsay
Quel lieu mieux que le musée d’Orsay pour faire le pont entre le temps des impressionnistes et le monde actuel ? L’institution et sa collection servent en effet de décor à une scène dans laquelle l’historienne de l’art Calixte de La Ferrière retrouve Abdel après des années de séparation. Le temps a passé, comme le confirment les aiguilles de la fameuse horloge du musée, déchaînées lors d’un plan serré et accéléré. La conversation des deux personnages se noient dans le tic-tac des aiguilles qui, semblables à des pattes d’araignées, grimpent sans relâche de haut en bas. Cédric Klapisch tisse son histoire en jouant allègrement avec le temps.
Suzanne Lindon posant à Giverny dans « La Venue de l’avenir » de Cédric Klapisch, 2025
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques
Attention spoiler ! La jeune Adèle, fruit d’une union entre Claude Monet et l’une de ses muses, retrouve la trace de son père dans son luxuriant jardin de Giverny, lors d’une scène aussi élégante qu’émouvante. Le peintre fait asseoir sa fille dans l’herbe fraîche, resplendissante dans sa robe immaculée. Un ange passe lorsque le maître commence à peindre Adèle, figeant l’instant dans un portrait délicat, presque prude, qui révèle subtilement leur lien de parenté. Face à la végétation et le calme de l’étang, Adèle comprend que son père l’a abandonnée pour se consacrer pleinement à son art.
Cécile de France, Zinedine Soualem, Vincent Macaigne, Julia Piaton et Abraham sous psychotrope dans « La Venue de l’avenir » de Cédric Klapisch, 2025
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques
Isolés dans la maison de leur aïeule, les personnages du XXIe siècle absorbent de l’ayahuasca, puissant psychotrope à base de plantes. Une hallucination les propulse en pleine soirée mondaine du XIXe siècle. On aperçoit dans un coin un certain Victor Hugo (en dragueur invétéré) à quelque pas de Sarah Bernhardt, Claude Monet et Berthe Morisot, regroupés derrière l’objectif de Nadar. Une référence à peine voilée à la première exposition impressionniste, en 1874, qui eut lieu dans l’ancien atelier du célèbre photographe, boulevard des Capucines. L’excentrique personnage de Calixte, campé par Cécile de France, en vient même aux mains avec les virulents détracteurs du mouvement pictural. Le spectateur ne peut s’empêcher de sourire face à ce joyeux brouhaha.
Suzanne Lindon à Montmartre près du célèbre cabaret “Le Rat mort” dans « La Venue de l’avenir » de Cédric Klapisch, 2025
© STUDIOCANAL / COLOURS OF TIME / CE QUI ME MEUT / Emmanuelle Jacobson Roques
Outre Le Havre, Klapisch rend hommage à un autre berceau de l’impressionnisme : Montmartre. Nombreuses sont les scènes tournées sur la butte reconstituée telle qu’au XIXe siècle, avec ses moulins, champs et baraques de fortune. Adèle, Anatole et Lucien traversent des lopins de terre pour arriver jusqu’à Barbès-Rochechouart. Les rues, quant à elles, sont placardées d’affiches publicitaires bariolées. Le réalisateur nous plonge ainsi dans un Paris perdu, que l’on peine aujourd’hui à imaginer. « Quand on regarde les photos de Paris d’époque prises par Eugène Atget ou Charles Marville, on voit des champs ! Tout le versant nord de Montmartre, c’était la campagne ! », précise Klapisch.
L’auberge Le Rat mort, où séjourne Adèle, a réellement existé place Pigalle. Klapisch l’a reconstituée librement en s’inspirant notamment du restaurant La Mère Catherine, place du Tertre, et du cabaret Au Lapin agile, toujours ouvert, rue des Saules.
C’est enfin au sommet de la butte Montmartre qu’Adèle et Anatole échangent un baiser, face à la ville plongée dans une obscurité presque totale… Seule l’avenue de l’Opéra est éclairée, illuminée pour la première fois en 1878, dans le cadre de l’Exposition universelle. « C’est l’avenue de l’avenir », murmure Adèle à son amant, donnant tout son sens au titre du film : « La Venue de l’avenir ».
La Venue de l'avenir
Par Cédric Klapisch
2025 • 126 minutes • déjà en salles
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