La ferme Saint-Siméon
© Collection Saint Siméon
Il y a 200 ans, une modeste auberge était fondée sur les hauteurs d’Honfleur, face à l’estuaire de la Seine. Modeste, mais fameuse pour sa cuisine comme pour son cadre idyllique. La ferme Saint-Siméon a su, depuis, entretenir sa réputation.
Devenue un prestigieux cinq-étoiles « Relais & Châteaux », son architecture typiquement normande des origines n’en a pas moins gardé son charme campagnard, tandis que sa table perpétue – dans un genre plus raffiné – le goût des produits locaux. Mais s’il est une tradition que l’établissement avait quelque peu oubliée, jusqu’à aujourd’hui, c’est celle qui a pourtant fait d’elle une véritable légende : l’accueil de grands noms de l’art !
Eugène Boudin en tête, c’est en effet tout une colonie d’artistes révolutionnaires qui vient y trouver le repos et l’inspiration à partir des années 1850. « Tous les jours, je découvre des choses encore plus belles, c’est à en devenir fou ! Tellement j’ai envie de tout faire… La tête m’en pète ! Je suis bien content de mon séjour ici, quoique mes études soient loin de ce que je voudrais… On est admirablement, à Saint-Siméon ! », s’extasie même, dans une lettre, le tout jeune Claude Monet. Celui-ci, dit-on, aurait laissé des panneaux de portes peints (aujourd’hui disparus) à la tenancière en guise de paiement.
Eugène Boudin, À la ferme Saint-Siméon (Jongkind, Émile van Marcke, Claude Monet et le « père Achard »‘), 1867
Aquarelle et crayon sur papier • © Bridgeman Images
L’atmosphère y est vivante, chaleureuse, parfois même survoltée. Le tout pour la modique somme de 40 francs mensuels.
Jongkind, Millet, Corot, Rousseau, Courbet, Bazille, Gill, Bracquemond… Tout ce que la bohème des années 1850 à 1870 compte de jeunes artistes fauchés en quête d’un contact nouveau avec la nature vient y croquer, le jour, les paysages sauvages de la côte normande et y goûter, le soir, les plats réconfortants de « la mère Toutain », maîtresse des lieux.
L’atmosphère y est vivante, chaleureuse, parfois même survoltée. Le tout pour la modique somme de 40 francs mensuels. Lieu de vie et d’échanges autant que de création, l’impressionnisme y fait son nid. En témoigne aujourd’hui une collection de toiles dignes du musée d’Orsay que l’on croise, sans cérémonie, au petit-déjeuner. Le concept de résidence d’artistes en milieu hôtelier, si tendance aujourd’hui, pourrait bien être né ici.
Claude Monet, La Charrette, route sous la neige à Honfleur, 1865
Le toit visible à gauche serait celui de la ferme Saint-Siméon.
Huile sur Toile • 65 × 92,5cm • Coll. Musée d’Orsay • © Bridgeman Images
C’est donc un retour aux sources qu’opère la ferme Saint-Siméon, à l’occasion de ses 200 ans, en renouant avec la tradition de résidence artistique. Qui mieux alors que Philippe Platel, directeur du festival Normandie Impressionniste, pour faire ce trait d’union entre passé et présent ? Premier artiste à se prêter à l’exercice : Julien des Monstiers (né en 1983). Celui pour qui Claude Monet est « l’un des meilleurs peintres au monde » partage avec ses illustres prédécesseurs une pratique à la fois novatrice et virtuose de la peinture, qui dialogue avec les maîtres anciens.
Jouant des limites entre abstraction et figuration, il pose lui aussi un regard singulier sur la nature, plus particulièrement le monde animal. Passé par les Beaux-Arts de Paris, le jeune Limougeaud est devenu en quelques années une figure de proue de la nouvelle scène picturale française, enchaînant les expositions et résidences, dont une, en 2024, au château de Chambord. « C’est une invitation logique car Julien a un véritable appétit pour les lieux d’histoire, son travail étant constitué de strates, de couches qui se superposent », explique Philippe Platel.
À gauche, Julien des Monstiers en résidence à la ferme Saint-Siméon. À droite, “Le Réel” de Julien des Monstiers, 2021
Huile sur toile • 230 x 170 cm • © Camille Gouget (à gauche), © Julien des Monstiers Adagp, Paris (à droite)
« Je ne sais pas ce qui se passera », avoue l’artiste qui aura séjourné deux semaines dans ce refuge d’exception, afin de nourrir un travail qui ne se dévoilera que plus tard, lors de la prochaine édition de Normandie Impressionniste, en 2026. L’occasion de découvrir si la ferme Saint-Siméon, malgré l’environnement luxueux qu’elle déploie aujourd’hui, a gardé sa faculté de susciter des échanges féconds, d’ouvrir les horizons…
« La ferme permet de porter un regard contrasté sur le monde, celui d’un lieu de protection en dehors de tous les tourments, qui fait face au port du Havre, son ballet de porte-conteneurs, son architecture redessinée par la Seconde Guerre mondiale », avance Philippe Platel.
Boucane de la Ferme Saint Siméon
© Collection Saint Siméon
Peut-être aussi Julien des Monstiers, fasciné par les chimères, sera-t-il inspiré par ces légendes qui se racontent ici le soir au coin du feu. Comme celle, rapportée par Eugène Boudin, du fils de la « mère Toutain » mort un soir de beuverie d’une crise de delirium tremens après avoir croisé dans l’obscurité des écorchés peints par l’un des pensionnaires dans une fresque d’après le Jugement dernier de Michel-Ange. Recouverte par la suite, elle demeurerait encore enfouie sous les élégantes boiseries du salon… Havre de paix certes, la ferme Saint-Siméon est avant tout un lieu profondément hanté par l’art, pour qui sait voir au-delà des apparences.
La Ferme Saint-Siméon
Hôtel 5 étoiles. À partir de 250 € pour une nuit en chambre double.
02 31 81 78 00
20 Route Adolphe Marais • 14600 Honfleur
fermesaintsimeon.fr
Le rythme des résidences :
– Mars 2025
– Novembre 2025
– Mars 2026
– Novembre 2026
Plus d’informations sur le site de Normandie Impressionniste.
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