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Eugène Delacroix, Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les arts, 1838 à 1847
© Nicolas Ley - SCAI - Sorbonne Université
« Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds de son cheval l’Italie renversée sur des ruines. L’Éloquence éplorée, les Arts s’enfuient devant le farouche coursier du roi des Huns. L’incendie et le meurtre marquent le passage de ces sauvages guerriers qui descendent des montagnes comme un torrent. » Après moins d’un an de restauration, voilà donc ce chef-d’œuvre de Delacroix (décrit ici par lui-même) à nouveau soumis au regard des députés et des nombreux visiteurs qui se pressent pour découvrir les trésors du Palais-Bourbon, dans le cadre de visites guidées.
L’ensemble fait en effet partie des quelque 400 mètres carrés de décors peints sur la voûte de la bibliothèque de l’Assemblée nationale, vaste nef de 42 mètres de long sur 10 mètres de large et 15 de hauteur, endroit singulier du Palais-Bourbon qui fut longtemps le seul espace de travail des députés et qui continue à être fréquenté avec assiduité. Ce décor appartient aux tout premiers grands chantiers menés à Paris par le chantre du romantisme, ces « grandes murailles à peindre » selon les propres mots de l’artiste, qui voyait dans ces commandes monumentales le moyen de faire rayonner son art et d’égaler ses maîtres, Raphaël et Michel-Ange. Pourtant, tout ne s’est pas passé comme prévu dans cette affaire qui dura neuf ans et sembla si interminable que les questeurs de l’Assemblée nationale manifestèrent leur agacement à plusieurs reprises.
Eugène Delacroix, Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les arts (détail), 1838 à 1847
© Alina Moskalik-Detalle
Lorsqu’il reçoit commande de ce décor en 1838, Delacroix connaît déjà le Palais-Bourbon, que l’État a acheté en 1827 et où l’architecte Jules de Joly mène de grands travaux (dont la reconstruction de l’hémicycle). Quelques années auparavant, en 1833, grâce à Adolphe Thiers, alors ministre du Commerce et des Travaux publics qui avait remarqué sa Barque de Dante au Salon de 1822 (Thiers fut journaliste et critique d’art et sera bien plus tard le bourreau de la Commune), Delacroix se voit confier, à son retour d’Afrique, les peintures du salon du Roi. Si Thiers l’impose contre l’avis général (Delacroix n’est pas alors l’artiste reconnu qu’il sera plus tard), pour « la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens », le résultat, mené seul et en cinq ans, suscite l’enthousiasme.
Fort de ce succès, le peintre propose de lui-même de diriger l’intégralité des autres décors. Il n’obtient que celui de la bibliothèque, en 1838, les autres étant attribués à Horace Vernet, Abel de Pujol et François-Joseph Heim. Au grand dam des députés, donc, Delacroix y travaillera jusqu’en 1847. Le chantier s’éternisera pour de multiples raisons : difficultés à définir le programme iconographique, maladie, épuisement, problèmes techniques… mais aussi une certaine surcharge de travail.
Car Delacroix, toujours en quête de commandes, a obtenu entre-temps le chantier de la voûte de la bibliothèque de la Chambre des pairs, au palais du Luxembourg (actuel Sénat), mais aussi celui d’une grande Pietà pour l’église Saint-Denys-du-Saint-Sacrement et la commande par Louis-Philippe de deux grands tableaux historiques pour Versailles, cela tout en continuant à exposer au Salon. Il lui faut donc être sur tous les fronts. Delacroix s’organise en conséquence. Alors qu’il avait œuvré seul au salon du Roi, il fait cette fois-ci appel à plusieurs collaborateurs – Gustave Lassalle-Bordes, Louis de Planet, Léger Chérelle et Pierre Andrieu – et installe un atelier non loin de Saint-Sulpice, d’où il dirige le travail.
Eugène Delacroix, Éducation d’Achille, 1838 à 1847
© Alina Moskalik- Detalle
« Delacroix a dirigé le chantier dans les moindres détails et corrigé les peintures parfois en atelier, parfois directement sur place. »
Claire Bessède
Plus tard, une polémique éclatera avec Planet au sujet de la paternité de certaines peintures. « Voyez-vous, dit pourtant un jour Delacroix à Planet, pour ma peinture, il est impossible à mon collaborateur de terminer quelque chose de manière que je ne doive plus rien y changer. Je ne doute pas qu’il puisse le faire lui-même avec beaucoup de talent. Mais pour le faire à mon idée, il faudrait être un autre moi-même… »
Alina Moskalik-Detalle, mandataire du groupe de restaurateurs ayant redonné tout son éclat au décor, confirme que ce travail, comme souvent pour une tâche d’une telle ampleur, a pu être fait parfois à plusieurs mains. « Toutes les peintures n’ont pas été peintes entièrement par Delacroix, mais sur chacune d’entre elles on identifie clairement sa touche. Ailleurs, on remarque parfois ses empâtements, qui contribuent à produire un effet de vibration. Delacroix y a mené beaucoup de travail sur la matière », explique la restauratrice.
Eugène Delacroix, Alexandre et les poèmes d’Homère (détail), 1838 à 1847
© Alina Moskalik- Detalle
Claire Bessède, directrice du musée national Eugène-Delacroix et membre du comité scientifique réuni pour cette restauration, confirme la démarche du maître. « Il a dirigé le chantier dans les moindres détails et corrigé les peintures parfois en atelier, parfois directement sur place. » Lyne Penet, responsable de la documentation au musée national Eugène-Delacroix, elle aussi membre du comité scientifique, précise encore : « Une fois la toile marouflée sur place, Delacroix intervenait personnellement pour préciser les formes, retoucher les couleurs ou modifier la composition. »
Le nombre très important de dessins et études préparatoires, tout comme les témoignages écrits, lettres et notes, confirment l’investissement total du peintre. L’ensemble relève d’ailleurs d’une grande unité de conception, même si le démarrage fut laborieux. Delacroix réfléchit longuement à la définition de son iconographie, somme toute assez libre. Au départ, il n’a en tête qu’un programme très général, relatif à la fonction de bibliothèque.
« L’une des œuvres d’art les plus grandes et les plus poétiques de l’époque contemporaine. »
Théophile Thoré
Il semble toutefois avoir consulté de nombreuses sources avant de s’arrêter, selon Arlette Sérullaz, spécialiste de l’artiste, sur un ouvrage bien précis : la Scienza nuova seconda de Giambattista Vico (1744), qui établit une théorie sur le développement des civilisations : l’âge des dieux, l’âge des héros et l’âge des hommes, reprenant les Travaux et les jours du poète grec Hésiode (VIIIe siècle avant J.-C.). En s’appuyant également sur le Manuel du libraire et de l’amateur de livres de Jacques-Charles Brunet (1810), qui édicte une sorte de taxonomie des ouvrages, Delacroix trouve pas à pas la formule adaptée à un décor de bibliothèque.
Deux hémicycles opposés, évoquant la civilisation et la barbarie, sont séparés par cinq travées surmontées de coupoles sur pendentifs, chacune évoquant les branches fondamentales du savoir : la législation, la philosophie, la théologie, la poésie et les sciences – autant de sujets d’ouvrages présents dans toute bibliothèque – par le biais de scènes antiques et religieuses.
Eugène Delacroix, Orphée vient policer les Grecs encore sauvages et leur enseigner les arts de la paix, 1838 à 1847
Coll. Musée du Louvre (musée Eugène Delacroix), Dist. GrandPalaisRmn / Hervé Lewandowski. • © Musée du Louvre (musée Eugène Delacroix), Dist. GrandPalaisRmn / Hervé Lewandowski.
Une fois le sujet défini, viendront les problèmes techniques. À cause d’une crevasse apparue à l’été 1843 sur le cul-de-four sud, Delacroix décide de peindre à même la surface murale (les écoinçons sont sur toile marouflée), avec une préparation à base de cire. Il faut donc travailler sur un échafaudage, démonté à chaque ouverture de session, dans le froid et la pénombre. En atelier, il réalise des maquettes en bois. Au prix d’un travail laborieux, et sous les menaces des questeurs, l’ensemble est enfin achevé en 1847. Il éblouit la critique qui l’inscrit dans la grande tradition de la Renaissance italienne, « l’une des œuvres d’art les plus grandes et les plus poétiques de l’époque contemporaine », selon son ami le critique d’art Théophile Thoré.
Tel est donc ce décor qui vient de faire l’objet d’une spectaculaire restauration dans le cadre d’un chantier plus vaste visant à rénover intégralement la bibliothèque. Car toutes les peintures étaient terriblement encrassées, au point qu’un grand nombre de détails n’étaient plus du tout lisibles, tels les ciels et les paysages. La restauration a été confiée aux bons soins d’Alina Moskalik-Detalle, qui avait déjà œuvré sur les peintures de la chapelle des Saints-Anges de Saint-Sulpice et la Pietà de Saint-Denys du Saint-Sacrement, constituant une équipe de 33 restaurateurs au total. « La dernière restauration globale était celle de 1930, menée par René Piot qui fut élève de Pierre Andrieu, le collaborateur préféré de Delacroix, explique Alina Moskalik-Detalle. Piot avait fait avec les moyens du bord : pâte dentifrice, mie de pain, savon spécial…
Eugène Delacroix, Mort de saint Jean-Baptiste (détail), 1838 à 1847
© Alina Moskalik-Detalle
Il fallait également compter sur des accumulations de colles et autres résines synthétiques appliquées au fil des interventions de refixage, de vernissage et de retouches. Bref, il y avait de quoi faire, même si l’ensemble était globalement en bon état, Delacroix utilisant une technique de qualité, préparant le support avec de l’huile bouillante ou de la cire chaude. Les fissures ont donc été rebouchées, certaines toiles décollées ont été refixées, et les peintures, nettoyées.
Le résultat est spectaculaire. Les scènes sont à nouveau lisibles et désormais très lumineuses. Une multitude de détails, invisibles depuis le sol de la bibliothèque, ont été révélés, tout comme de luxuriants paysages, donnant une réelle poésie aux images ; des ciels magnifiques ont été dégagés dans les oculi, créant l’illusion d’un ciel ouvert.
Entre les écoinçons, des décors de mascarons avaient été confiés à Charles Ciceri, grand décorateur de théâtre de l’époque. « Tous ont des expressions différentes ! » Sur le cul-de-four sud, figurant la scène d’Orphée, de nombreux repeints ont également été enlevés. « Il a regagné en légèreté, nous avons retrouvé la touche de Delacroix », s’enthousiasme Alina Moskalik-Detalle. Un repentir du maître a même été identifié dans une scène (Hésiode et la Muse), un personnage ayant été effacé à l’arrière-plan. « Nous ne l’avons pas dégagé par respect pour les choix de Delacroix… mais nous savons qu’il est là. » Les bibliothèques ont souvent leurs fantômes.
À découvrir à partir du 10 avril 2025 dans le cadre des visites guidées du Palais-Bourbon
Inscription obligatoire sur le site de l‘Assemblée nationale.
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