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Halveig Villand, résidente à la villa Dufraine
© Académie des Beaux-Arts / Patrick Rimond
Gare Saint-Lazare ; en une petite heure de train, nous arrivons à Chars, petit village du Vexin où, depuis les années 1950, l’Académie des beaux-arts héberge des artistes en résidence, dans une villa qui lui a été offerte par un généreux donateur du nom de Louis Dufraine. L’endroit est bucolique, campagnard, à l’écart de la folie parisienne, entouré d’un domaine verdoyant.
Depuis 2021, il est dirigé par Jean-Michel Othoniel, plasticien internationalement reconnu pour ses sculptures en verre et, depuis 2018, membre de l’Académie des beaux-arts. L’artiste a aussitôt décidé d’en dépoussiérer le modèle. Outre des travaux effectués dans les chambres, les espaces communs et les ateliers, un nouveau mode de fonctionnement a été instauré : désormais, les promotions d’artistes sont reçues pour huit mois de travail en immersion complète (les résidents doivent dormir et vivre sur place), et envoient une candidature solidaire, dirigée par un curateur qui est, lui aussi, en résidence sur place. L’idée ? Que tous travaillent ensemble à un seul et même projet d’exposition prédéfini, pour la Monnaie de Paris.
La villa Dufraine, résidence d’artistes de l’Académie des beaux-arts dans le Vexin, 2023
Photo Patrick Rimond
Ils reçoivent une bourse mensuelle de 1 500 euros brut, qui leur permet d’éviter de jongler avec un petit boulot en parallèle.
« L’ambition, nous dit Jean-Michel Othoniel, c’est que d’une expérience de vie, naisse une exposition. On retourne complètement le concept : le projet de l’expo précède tout le processus. » Pour cette première promotion, qui inaugurera cette semaine « Bonsoir Mémoire », le jeune curateur Lou-Justin Tailhades s’est imposé pour critères de sélection des artistes une parité parfaite, et une grande diversité dans les écoles représentées (sept en tout, des Beaux-Arts de Bourges à l’École cantonale d’art de Lausanne, en passant par les Arts décoratifs). Il a donc réuni neuf jeunes diplômés aux pratiques plastiques extrêmement variées (peinture, sculpture, vidéo, performance…) mais liées par un même fil rouge, ou du moins par une même inclinaison vers le langage, le souvenir, la mémoire.
Les résidents de la villa Dufraine avec Jean-Michel Othoniel (sixième à gauche)
© Jean-Philippe Robin
C’est donc Lou-Justin qui nous guide dans la villa Dufraine, dont les multiples bâtiments dissimulent une grande variété d’ateliers, certains cachés dans les étages (Hatice Pinarbaşi, Sarah Konté), d’autres plus vastes et de plain-pied, réservés aux sculpteurs tels que Pierre-Alexandre Savriacouty ou Maxime Bagni. « Il s’agit d’une résidence de vie, nous explique Lou-Justin. On se fréquente tous les jours, mais on doit quand même prendre rendez-vous pour se voir, afin que chacun préserve son espace. » Si l’exposition reste l’objectif à atteindre, les artistes sont libres de travailler comme il leur plaît, de faire leurs recherches, leurs essais. Tous ont par ailleurs un point commun : cet atelier, offert par la villa Dufraine, est le premier qu’ils occupent en solitaire depuis l’obtention de leur diplôme. Ils reçoivent aussi une bourse mensuelle de 1 500 euros brut, qui leur permet d’éviter de jongler avec un petit boulot en parallèle.
Jordan Roger dans son atelier à la villa Dufraine, 2023
© Jean Philippe Robin
La résidence s’envisage ainsi comme un double tremplin, en permettant aux jeunes artistes de bénéficier des mêmes conditions privilégiées qu’à l’école (du temps et de l’espace pour travailler librement) et d’exposer dans une grande institution parisienne. « Quand on sort des Beaux-Arts, analyse Jean-Michel Othoniel, on perd beaucoup de choses : le collectif, l’atelier… L’idée, c’est de retrouver cet élan ici, de continuer à être un peu protégé. » Il y a par ailleurs quelque chose de profondément actuel dans le fonctionnement de la résidence.
« Cette idée du collectif, poursuit Othoniel, ce n’est pas ma génération, c’est la leur. Elle fait sens aujourd’hui, notamment à travers les visions politiques que les jeunes artistes partagent. » De fait, on observera dans le groupe certaines constantes parfaitement dans l’air du temps, comme une appétence particulière pour les matériaux de récupération (Hatice Pinarbaşi et ses matériaux naturels trouvés autour de la villa Dufraine, Pierre-Alexandre Savriacouty et son travail autour des déchets révélés par les rivières asséchées), ou une sensibilité aux questions féministes et LGBTQIA+ (Jordan Roger et sa collection de figures queer, Mathilde Rossello Rochet et son intérêt pour la représentation des femmes au cinéma, Sarah Konté et sa réflexion autour de l’intimité).
À gauche, détail d’atelier. À droite, Sarah Konté en train de travailler., 2023
Photo J.P. Robin. © Jean-Philippe Robin
Chacun doit penser à proposer des activités collectives, comme un ciné-club ou une lecture, à inviter des intervenants extérieurs.
Accueillis en pleine campagne, les artistes ne sont pas pour autant coupés du monde de l’art, bien au contraire. Le jour même de notre venue, une équipe du Centre Pompidou, avec le directeur du musée national d’Art moderne Xavier Rey, leur avait rendu visite ; quelques jours plus tard, des collectionneurs étaient attendus. Othoniel n’hésite pas à faire usage de son propre carnet d’adresses pour renforcer l’effet tremplin de la résidence… Certaines règles sont toutefois à respecter. La vie en communauté en fait partie : une artiste sélectionnée a dû abandonner le projet parce qu’elle ne restait pas à Chars et multipliait les allers-retours. Chacun doit penser à proposer des activités collectives, comme un ciné-club ou une lecture, à inviter des intervenants extérieurs. Ont ainsi été conviés l’historienne de l’art et commissaire Marie de Brugerolle, l’artiste Babi Badalov… Par ailleurs, les conjoints ne sont pas oubliés. Ils peuvent venir vivre ici, partager les espaces communs ; une salle dédiée au coworking a même été pensée pour eux.
Hatice Pinarbaşi en résidence à la villa Dufraine, 2023
© Académie Des Beaux Arts / Patrick Rimond
Privilégiée, cette résidence permet sans nul doute au collectif de bénéficier durant près d’un an d’un moment à part, valorisant l’émulation entre artistes et curateur, celui-ci les accompagnant jusqu’à créer avec eux un catalogue de l’exposition (c’était du moins l’une des volontés de Lou-Justin Tailhades, dont le travail avec une graphiste invitée a été pensé en prolongement de ses réflexions autour du langage). « Mais on est tous gagnants dans cette histoire, soutient Jean-Michel Othoniel. La résidence offre aussi une piqure de rappel à l’Académie des beaux-arts de ce qu’est la création contemporaine. » Et c’est ainsi qu’un vent de jeunesse souffle sur l’Institut de France…
Bonsoir Mémoire. Exposition des artistes en résidence à la Villa Dufraine
Du 9 novembre 2023 au 3 décembre 2023
Monnaie de Paris • 11, quai de Conti • 75006 Paris
www.monnaiedeparis.fr
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