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Paul Mouginot alias aurèce vettier dans son atelier à Ivry-sur-Seine, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Spontanément, on l’a appelé Aurèce. Mais il nous a tout de suite détrompé : aurèce vettier – sans majuscule –, c’est son nom de scène, le titre de son projet d’artiste. Paul Mouginot (né en 1990) l’a créé avec un algorithme (les chaînes de Markov), lequel a mélangé les lettres de ses artistes favoris pour créer un nom vraisemblable – et, de fait, on aurait pu parier avoir déjà entendu le prénom Aurèce. En s’inscrivant dans la très longue tradition des pseudonymes, il a aussi fermé le chapitre d’une première vie, que l’on va résumer rapidement car elle nourrit tout de même la deuxième.
Né en Savoie, Paul Mouginot a vécu son enfance à la montagne. « J’ai passé beaucoup de temps au contact des animaux, de la montagne et des forêts. Désormais, je vis à Paris, et ça me manque tous les jours. » Sans télévision mais au milieu des livres, il commence à « rassembler des objets, bricoler », sous le regard bienveillant de parents qui, un peu plus tard, l’emmènent à la Biennale de Lyon. Déjà, le jeune homme collecte. Des images – « Mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père étaient d’excellents photographes amateurs, qui ont avec le temps rassemblé des archives familiales très denses » –, mais aussi des herbiers et des cahiers, qu’il remplit de comptes rendus détaillés des conversations qu’il a en imagination avec les animaux de la montagne.
Toute cette matière, l’artiste l’a conservée et en fait le carburant de son travail aujourd’hui. Mais avant le tournant artistique, il y a les études d’ingénieur sur les bancs de CentraleSupélec, et la création d’une première entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle. En parallèle, Paul Mouginot affirme son goût de l’art et court les expositions, jusqu’à y consacrer quelques textes dans un magazine qui l’envoie aussi couvrir des défilés de mode. En 2018, une « épiphanie » : il commence à rencontrer des artistes qui manient l’IA, puis découvre l’édition 2019 de la Biennale de Venise (« May You Live In Interesting Times »), vision « catastrophique » de l’avenir, sans perspective ni espoir.
Chacune des pièces d’aurèce vettier est générée à partir d’outils d’intelligence artificielle, d’après un répertoire d’images personnelles et de cueillettes, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
C’est décidé : il se lance en tant que plasticien, bien décidé à tourner la page de ses années d’ingénieur et prêt à « proposer des hypothèses de futur ». Il crée son studio, le nomme donc aurèce vettier, et se lance dans la création de ses premières œuvres. Sans passage par une école d’art – mais il nous arrête : « Je n’aime pas dire que je suis autodidacte. J’ai toujours été féru d’histoire de l’art, je m’y suis formé en profondeur très jeune, lorsque je contribuais au magazine Purple : il fallait que je comprenne ce qui se passe dans cet univers si particulier. J’ai lu tout ce que je pouvais trouver, et j’ai visité, documenté des centaines d’expositions, ce qui m’a permis de connecter les concepts entre eux, peu à peu. »
« Pour mes plantes impossibles, je crée d’abord des modèles en 3D, puis je vais dans la forêt pour retrouver les fragments qui correspondent à ces modèles. »
Son sujet ? La nature. En peinture, en sculpture ou en tapisserie, l’artiste crée des plantes qui ont l’air vraies mais qui ne le sont pas : chacune est composée de toute pièce car générée à partir d’outils d’intelligence artificielle (que l’artiste conçoit lui-même), d’après un répertoire de formes et d’images – photographies, images glanées sur Internet, cueillette. Un sujet qui pourrait sembler inoffensif mais qui ne l’est pas, et cultive au contraire une relation bel et bien féconde avec une « hypothèse de futur ». Car, selon lui, ces « plantes impossibles » ne « matérialisent pas le fantasme d’une nature figée, mais tentent plutôt de retrouver une forme d’émerveillement, de contribuer à réparer le réel », comme il l’explique dans un échange avec le critique Jérôme Sans.
Les « plantes impossibles » d’aurèce vettier tâchent de « contribuer à réparer le réel », 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
L’intelligence artificielle agit, nous explique-t-il, comme une digestion. D’ailleurs, il n’aime pas tant le verbe « générer » : il ne cherche pas à « ajouter de l’abondance dans un contexte de suroffre » ou « générer du contenu en masse », mais plutôt à chercher de nouvelles formes. C’est pourquoi il choisit de créer des œuvres d’art uniques. Notamment, pour ses sculptures, en utilisant la technique de la fonte au bois perdu, qui oblige les fondeurs (de la fonderie Fusions, que nous avions visitée en 2023) à ne couler qu’une seule œuvre à partir d’un modèle : « Ce procédé me permet de retrouver une forme de rareté ».
S’il travaille avec l’intelligence artificielle, aurèce vettier n’en est pas moins du côté de la matière, de la sensualité. Aidé par un peintre décorateur, il crée de fascinants herbiers à l’huile sur toile, tandis que les modèles pour ses sculptures sont en bois, assemblés à main. Mais la machine reste une aide précieuse : « Je crée d’abord des images de plantes impossibles avec mes IA sur-mesure, puis j’utilise un second algorithme pour passer ces plantes en modèles 3D, avant d’aller en forêt pour retrouver des fragments qui correspondent exactement aux sections de ces modèles. » En observant de près le résultat final en bronze – toujours d’une grande beauté, et d’une épure naturelle qui rappelle celle des œuvres de Giuseppe Penone –, on est bluffé par la finesse de leur imitation (surtout lorsque les sculptures sont installées au beau milieu des champs, comme au centre d’art agricole 91530 Le Marais en 2022).
Pour ses sculptures, aurèce vettier utilise la technique de la fonte au bois perdu, qui oblige les fondeurs à ne couler qu’une seule œuvre à partir d’un modèle, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Mais aurèce vettier y glisse aussi de « petites anomalies qui nous font comprendre » que les plantes ne sont pas réelles. Au macLyon, l’installation des sculptures va de pair avec un travail de la tapisserie – que l’artiste a mené avec l’entreprise Neolice à Aubusson, spécialiste des métiers à tisser numériques – autour de paysages impossibles. Ceux-ci ont été composés à partir de rêves de l’artiste, qu’il note chaque matin. À l’aide d’une IA enrichie par des photographies de son enfance, des archives familiales et des images de son téléphone, il crée des illustrations condensées de ses rêves : « Je retrouve ainsi les formes, les couleurs qui me sont familières, ainsi que des motifs et des scènes récurrentes ».
Le rêve est pour lui une autre forme de digestion du réel ; et ce travail de mise en image avec l’IA l’aide « à faire une recherche intérieure, une introspection ». Mine de rien, et malgré leur haute technologie, ses œuvres sont donc extrêmement intimes, faites de souvenirs, de résurgences, de reliques. Elles sont des mises à nu, des alter ego de pixels, de chair et de nature.
Échos du passé, promesses du futur. La nature sublimée par le numérique
Du 7 mars 2025 au 13 juillet 2025
MAC Lyon • 81 Quai Charles de Gaulle • 69006 Lyon
www.mac-lyon.com
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