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Christian Boltanski, Personnes, 2010
Monumenta • © Adagp, Paris 2025 / Tous droits reservés Monumenta 2010 / ministère de la Culture et de la Communication / Photo Didier Plowy
Une maison perchée sur deux grosses pattes en bois [ill. plus bas], un poème monumental en néons, une doublure de la Lune posée sur un étang… Toutes ces œuvres, signées respectivement Max Coulon, Joël Andrianomearisoa et Arthur Gosse, sont apparues dans les rues du Havre l’été dernier. En coulisses, il y a les artistes et leurs idées folles, bien sûr, mais aussi d’importants moyens techniques, de nombreux échanges avec les municipalités, des collaborations avec toutes sortes d’entreprises qui ont œuvré aussi bien à la réalisation des projets qu’à leur sécurité ou à la médiation qui les accompagne.
Bref, un travail démentiel, en partie mené par l’agence d’Eva Albarran. Car pour des projets aussi ambitieux, il est très courant que les artistes interagissent avec des agences de production comme la sienne, sollicitées directement par les manifestations qui les invitent – ici, donc, l’exposition estivale et gratuite Un été au Havre. « En résumé, nous dit Eva Albarran, nous sommes chargés de mettre en place un projet, toujours en coordination avec le client, et nous sommes les interlocuteurs de tous les acteurs qui vont l’inventer et l’exécuter. »
Portrait d’Eva Albarrán devant une œuvre de Felice Varini
© Eva Albarrán
D’origine espagnole, la cheffe d’entreprise a adopté dès ses débuts une double casquette, entre le rêve de l’art et une réalité plus pragmatique, puisqu’elle a suivi à la fois des études de management dans une école de commerce et fait les Beaux-Arts de Madrid, avant de travailler pour des galeries madrilènes. En 1998, elle a 24 ans lorsqu’elle débarque à Paris, chez Marian Goodman – l’une des galeries les plus importantes de la ville, fondée en 1977 à New York. « Elle venait de déménager rue du Temple, dans un espace plus grand, et les expositions étaient déjà de petites productions en soi. »
Eva Albarran côtoie alors des plasticiens comme Pierre Huyghe, dont les œuvres ne se réduisent jamais à un peu de pigments sur une toile blanche mais investissent des formes monumentales, performatives, cinématographiques, qui nécessitent, pour le dire en deux mots, d’importants moyens, à la fois techniques et financiers. « Depuis les années 2000, de plus en plus d’artistes imaginent des œuvres complexes. Les villes et les institutions ont multiplié les rendez-vous hors-les-murs, dans l’espace public… Ce changement de format a entraîné un besoin, celui d’avoir une professionnalisation de la production avec des entreprises qui se spécialisent. »
Les soucis matériels, c’est son affaire à elle : il s’agit de laisser rêver les artistes et d’étudier ensuite toutes les solutions pour rendre possibles leurs idées.
Après trois ans chez Marian Goodman, Eva Albarran se lance. Elle crée son agence en 2004, laquelle compte aujourd’hui une quinzaine d’employés. « Mon premier client a été ‘Magenta Éphémères’ : la Ville de Paris invitait dix artistes à déployer des œuvres sur le boulevard Magenta. Cela m’a menée à de grandes manifestations comme la Nuit Blanche », dont elle a assuré la production pendant douze ans. 90 % des projets pour lesquels travaille l’agence sont publics, émanant de mairies, de collectivités, de ministères.
Le plus souvent, il s’agit d’expositions d’art contemporain au format hors norme, telles que l’installation de centaines de milliers de vêtements usagés par Christian Boltanski sous la verrière du Grand Palais en 2010 pour « Monumenta » [ill. en Une], la première édition de la triennale Contemporaine de Nîmes en 2024, le parcours d’œuvres en plein air Les Extatiques à La Défense, ou encore le pavillon du Bénin lors de la dernière Biennale de Venise. Volontiers collectifs, ces projets sont souvent dirigés par un commissaire d’exposition, comme Gaël Charbau, Jean de Loisy ou Alexia Fabre, qui choisit la ligne directrice et sélectionne les artistes.
Ces derniers présentent ensuite leurs idées à Eva Albarran, sans être contraints par un budget prédéfini. Les soucis matériels, on le comprend, c’est son affaire à elle : il s’agit de laisser rêver les artistes et d’étudier ensuite toutes les solutions pour rendre possibles leurs idées. « On décortique les œuvres pour identifier les prestataires à solliciter, idéalement locaux. » Ceux-ci peuvent être des bureaux d’études, des constructeurs spécialisés dans l’acier ou le bois, des ingénieurs, des architectes… L’agence peut s’occuper aussi de recruter et de former les médiateurs qui iront, le soir de la Nuit Blanche par exemple, à la rencontre du public pour expliquer les œuvres.
Max Coulon, No Reason To Move, 2024
Quai Michel Féré
bois sculpté • © Anne Bettina Brunet
« Chaque projet est un nouveau défi », indique sobrement Eva Albarran, dont le calme olympien trahit guère le rythme effréné de son quotidien. Pourtant, parmi les qualités essentielles requises pour un tel métier, outre l’évident « savoir travailler en équipe », elle précise bien logiquement qu’il vaut mieux « savoir gérer son stress ! Il y a des enjeux importants, avec des moments compliqués, par exemple lorsqu’on livre des œuvres avec des imprévus. » Mine de rien, un petit retard peut entraîner de grandes conséquences, raconte-t-elle encore : il faudra prévenir les instances concernées pour continuer d’occuper l’espace public, louer à nouveau une nacelle…
« L’espace public, en général, est un grand défi. »
Parfois, comme pour la Nuit Blanche dont les installations sont exposées en plein Paris, dans des endroits très fréquentés, les délais de montage des œuvres sont excessivement courts (« trois, quatre jours »), avec une deadline indépassable, à 19 heures le jour J. Sans compter le vandalisme, le vent, la pluie battante… Il y a de quoi avoir des sueurs froides ! D’autant que l’agence ne s’occupe pas que de livrer les œuvres, mais aussi prend soin de leur entretien et de leur démontage, puisque les œuvres reviennent le plus souvent aux artistes après des semaines voire des mois de monstration en plein air. « Disons que l’espace public, en général, est un grand défi. »
Les projets ne sont pas tous éphémères : l’agence s’occupe par exemple du réseau des nouvelles gares du Grand Paris Express, dont la direction artistique a été confiée à José-Manuel Gonçalvès, patron du Centquatre, et qui associent toutes un artiste contemporain à un architecte – Prune Nourry et Kengo Kuma à Saint-Denis, Eva Jospin et Jean-Paul Viguier à l’Hôpital Bicêtre… « C’est une autre typologie, puisque ce sont des œuvres pérennes qui s’intègrent très en amont dans un processus de construction de gares ; cela soulève des contraintes et des coordinations complexes entre de grands acteurs. »
Vhils, Strates urbaines (Gare « Aéroport d’Orly »), 2024
Gare Aéroport d’Orly • © Vhils / ADP / Eric Garault – ADAGP / Société des grands projets
Pour ce client, nous dit-elle, ses collaborateurs ont été choisis pour leur parcours spécialisés en ingénierie ou en architecture. « Ce type de projets nécessite une charge technique plus importante, pour une compréhension immédiate des enjeux. Pour d’autres, il n’y a pas besoin de background technique, c’est de la coordination. » Il en faudra toujours, et de façon multiple puisque les employés peuvent suivre jusqu’à dix projets simultanément… Mais le résultat, souvent, sera inoubliable, car il sera le fruit d’un « important travail d’équipe finalisé malgré une série d’obstacles ». Il restera ainsi dans les mémoires du public comme un moment « magique », tel le feu d’artifice de l’artiste chinois Cai Guo-Qiang sur la Seine lors de la Nuit Blanche de 2013, l’un des plus grands « défis » dont se souvient Eva Albarran… Celle qui rend les rêves des artistes possibles !
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