« Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps avec des bavardages féminins. Mes œuvres parleront d’elles-mêmes ! » Mise à l’honneur jusqu’au 3 août prochain au musée Jacquemart-André, qui réunit près de 40 de ses tableaux, la peintre caravagesque Artemisia Gentileschi (1593–1653) a marqué l’art baroque avec ses héroïnes puissantes – lesquelles racontent un peu de son histoire.
Victime à la fin de l’adolescence d’un viol, elle survit par l’art, pour l’art, signant à l’âge de 17 ans son premier chef-d’œuvre, Suzanne et les Vieillards (1610). « Il y a évidemment une part d’Artemisia dans l’œuvre d’Artemisia », nous souffle Pierre Curie, co-commissaire de l’exposition avec Patrizia Cavazzini et Maria Cristina Terzaghi ; mais il ne faut pas la réduire à cette approche biographique, analyse-t-il aussi.
Née à Rome, la jeune Artemisia perd sa mère à l’âge de six ans, et grandit au milieu des pinceaux de l’atelier de son père Orazio, peintre renommé, qui la forme à l’art. « Artemisia, assez vite, se distingue de ses frères par ses capacités à peindre et son talent », résume Pierre Curie. Assistante de son père, elle le suit dans ses recherches, et ses premiers tableaux s’inscrivent dans un parfait héritage.
Un an après Suzanne et les Vieillards, la peintre est victime d’un viol. Le coupable est Agostino Tassi, son professeur de perspective ; un procès s’ensuit, terriblement humiliant pour la jeune femme. « On lui a broyé les doigts de la main », raconte avec effroi Pierre Curie, une peine affreuse pour une peintre qui a besoin de toute la subtilité de mouvement possible. Son violeur s’en sort quant à lui avec une amende (qu’il ne paie pas) et une condamnation à l’exil (à laquelle il n’obéit pas).
« Cette approche extrêmement personnelle, humaine, c’est peut-être cela qui la distingue de ses contemporains. »
Pour survivre à cette humiliation, Artemisia se marie avec une relation de son père, et fait quatre enfants – une seule survit. Elle part pour Florence, un tournant qui marque « le début de sa vraie vie d’artiste » puisqu’elle y fréquente la cour des Médicis, travaille d’arrache-pied et se lie d’amitié avec des intellectuels comme Galilée.
Surtout, elle délaisse le style de son père et affirme un caravagisme puissant, qu’elle décline dans différents tableaux, répondant à de prestigieuses commandes. Représentant une Vierge à l’Enfant empathique, mise en scène d’une mère qui somnole, épuisée, en allaitant son bébé, la peintre démontre tout sa singularité : « Cette approche extrêmement personnelle, humaine, c’est peut-être cela qui la distingue de ses contemporains. »
Acculée par des dettes, elle fuit Florence pour Rome et se sépare de son mari. Ses toiles révèlent une sensualité débridée : parmi les artistes, « elle est la seule femme à le faire ». Elle voyage, s’installe à Venise puis Naples, laissant chacune de ces villes l’influencer. En 1638, elle part pour Londres, où elle rejoint son père à la cour de Charles Ier. Ensemble, ils collaborent sur le chantier du plafond de la Queen’s House à Greenwich. Orazio décède un an plus tard. Artemisia retourne à Naples, où elle devient cheffe d’atelier et peint jusqu’à la fin de sa vie, en 1653 – en héroïne magnifique d’un art qui reste, encore aujourd’hui, d’une force implacable.
Texte : Maïlys Celeux-Lanval
Artemisia. Héroïne de l’art
Du 19 mars 2025 au 3 août 2025
Musée Jacquemart-André • 158, boulevard Haussmann • 75008 Paris
www.musee-jacquemart-andre.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Abonnés
COMMENTAIRE D'ŒUVRE
« Yaël et Siséra » d’Artemisia Gentileschi : le visage d’une émancipation
critiques
David Hockney, Robert Doisneau, le monde selon l’IA… Que valent vraiment les grandes expos du moment ?
critiques
Artemisia Gentileschi, Paris noir, Louvre Couture… Que valent vraiment les grandes expos du moment à Paris ?