Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne [détail], entre 1612 et 1613
Huile sur toile • 158,8 x 125,5 cm • Coll. musée de Capodimonte, Naples • © Wikimedia Commons
Une femme nue aux sourcils froncés se protège d’un geste de la main. « Laissez-moi tranquille ! », semble-t-elle dire aux deux vieillards pervers qui l’épient dans son bain. Ce tableau de 1610 illustre un épisode de la Bible : Suzanne refuse les avances de deux hommes, qui, pour se venger, l’accusent d’adultère et la font condamner à mort… Jusqu’à ce que son innocence soit finalement prouvée in extremis. L’œuvre semble étrangement prémonitoire : la jeune Artemisia Gentileschi, 17 ans, l’a peinte un an seulement avant le procès douloureux qui va l’opposer à son violeur…
À Rome, Artemisia fait figure d’oiseau rare : formée dans l’atelier de son père, le peintre Orazio Gentileschi (1563–1639), elle est une artiste prometteuse, qui peint des œuvres intenses mettant en scène des femmes fortes de l’Antiquité ou de la Bible, éclairées par de puissants effets de clair-obscur caravagesques. Tout à fait inhabituel à cette époque où les femmes n’ont même pas le droit d’étudier l’art à l’Académie !
En 1611, son père Orazio se lie d’amitié avec le peintre maniériste Agostino Tassi (1580–1644), 31 ans, avec qui il est en train de réaliser des fresques dans un palais romain. Ce dernier lui propose de donner à sa fille des cours de perspective, ce qu’il accepte. Mais, quelques mois plus tard, Orazio dépose plainte contre lui : le professeur aurait brutalement violé sa fille le 9 mai 1611. S’ensuit un procès qui va durer neuf mois, de mars à novembre 1612…
Artemisia Gentileschi, Suzanne et les vieillards, 1610
Huile sur toile • 170 × 121 cm • Scholss Weissentein, Pommersfelden • Domaine public
S’estimant « déshonoré », le père porte plainte pour « stupro violente » : « défloration par la force ». Un délit grave : Agostino risque d’être exilé ou condamné aux galères, voire même exécuté. Le père l’accuse également de « promesse de mariage non tenue » : après le viol, Artemisia aurait consenti à d’autres rapports durant plusieurs mois, bernée par la promesse qu’il lui aurait faite de sauver son honneur en l’épousant… Avant de découvrir qu’il était déjà marié ! À l’époque, la souffrance des victimes de viol passe au second plan. Ce qui importe aux yeux de la justice, c’est le déshonneur infligé à la famille – ici par la perte de la virginité et le rapport sexuel hors mariage, non rattrapé par une union devant Dieu…
Au tribunal, Artemisia fait un récit poignant et détaillé du viol. Un jour, alors qu’elle est en train de peindre un portrait de son amie Tuzia, Agostino fait irruption dans la pièce. « Il y avait des travaux dans la maison et les ouvriers avaient laissé la porte ouverte », explique-t-elle. Le peintre lui arrache sa palette et ses pinceaux des mains et somme Tuzia de partir. Une fois seule avec lui, Artemisia, gênée, lui dit se sentir fiévreuse. « J’ai plus de fièvre que vous », réplique Agostino avant de la pousser dans la chambre et de verrouiller la porte…
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en allégorie de la peinture, entre 1638 et 1639
Huile sur toile • 96,5 × 73,7 cm • Coll. Royal Collection Trust, Londres • © Royal Collection Trust / © His Majesty King Charles III, 2024 / Bridgeman Images
« Il me renversa sur le bord du lit en m’appuyant une main sur la poitrine et me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer. […] Il me mit un mouchoir sur la bouche pour que je ne puisse pas crier […] Puis, ayant pointé son membre vers ma nature, il commença à pousser et me le mit dedans : cela me brûlait fort et me faisait très mal. À cause du mouchoir […] je ne parvenais pas à crier et, pourtant, je tentais de le faire du mieux que je pouvais en appelant Tuzia. Et, avant qu’il ne me le remît dedans, je lui serrai si fortement le membre que je lui arrachai un morceau de chair. Mais il […] continua son affaire. Il resta sur moi un long moment […] et quand il eut son fait, il se retira ».
Agostino l’a-t-il vraiment violée ? Que vaut sa parole contre celle d’un homme réputé ?
Une fois libre, Artemisia saisit un couteau et le pointe vers lui. « Je veux te tuer, tu m’as déshonorée ! », s’écrie-t-elle. Il l’esquive, n’écopant que d’une égratignure. Artemisia fond en larmes. Son bourreau s’adoucit. « Je vous promets de vous épouser dès que je serai sorti du labyrinthe dans lequel je me trouve en ce moment », lui assure-t-il. Rassurée par cette promesse qui réparerait le déshonneur, Artemisia est « amenée » par la suite, durant plusieurs mois, « à consentir » plusieurs fois « à ses désirs ».
Artemisia Gentileschi, Yaël et Siséra, vers 1620
Huile sur toile • 86 × 125 cm • Coll. musée des Beaux Arts de Budapest • © Wikimedia Commons
Mais sa parole est mise en doute. Artemisia était-elle vraiment vierge au moment du viol ? Couchait-elle déjà avec Agostino, voire avec d’autres hommes (ce qui, en cette ère peu favorable aux femmes, ferait d’elle une coupable) ? D’ailleurs, Agostino l’a-t-il vraiment violée ? Cette jeune fille, qui s’adonne à une occupation peu convenable pour son sexe (la peinture) et peint des corps dénudés, ne semble pas vraiment être une blanche colombe… Que vaut, enfin, sa parole contre celle d’un homme réputé ? Agostino a des protecteurs puissants, dont le cardinal Borghese qui, impatient de ne pas le voir terminer des peintures qu’il lui a commandées, aimerait le voir libérer rapidement…
Artemisia l’assure au tribunal : elle n’a jamais couché avec un autre homme. Ses « parties honteuses » ont-elles saigné au moment de l’acte ?, l’interroge-t-on. « J’avais mes menstruations, répond-t-elle avec embarras. C’est pourquoi je ne puis dire avec certitude si c’est à cause de ce que fit Agostino que ma nature perdait du sang ». De son côté, Agostino jure qu’il ne l’a « jamais » touchée. « Artemisia ne raconte que des mensonges », siffle-t-il, ajoutant même qu’elle est une « putain » qui couche avec de nombreux hommes, et que Tuzia est une chaperonne engagée par son père pour la surveiller suite à ses nombreuses frasques sexuelles !
Antoine van Dyck, Portrait d’Orazio Gentileschi, entre 1625 et 1630
Gravure – Impression de Lucas Vorsterman • Coll. particulière • © Bridgeman Images
Le père d’Artemisia est lui aussi soupçonné. Pourquoi a-t-il attendu plusieurs mois avant de porter plainte ? Étrangement, sa plainte pour viol est mélangée à une accusation de vol de tableau… Tente-t-il de se venger d’Agostino pour d’autres faits ? Était-il exaspéré de ne pas voir le mariage venir ? Ou au contraire jaloux ? Agostino laisse entendre qu’il est un père incestueux… D’autres bruits scandaleux émergent : un certain Cosimo Quorli, ami d’Agostino et d’Orazio, serait le véritable père d’Artemisia. Il aurait violé la mère de cette dernière et aurait désormais des vues sur la fille…
Face à Agostino, Artemisia est soumise au supplice des « sibilli », des cordes nouées autour des doigts et serrées de plus en plus fort, au risque de briser les os.
La pauvre Artemisia est humiliée publiquement. Sommée d’écarter les jambes devant le greffier, elle est examinée par deux sages-femmes qui concluent qu’elle n’est plus vierge. Mais son calvaire ne s’arrête pas là. Au XVIIe siècle, on estime qu’une personne qui ne change pas de version sous la torture dit vrai. Ce procédé est donc utilisé pour « vérifier » les témoignages… Face à Agostino, Artemisia est soumise au supplice des « sibilli », des cordes nouées autour des doigts et serrées de plus en plus fort, au risque de briser les os. Pourra-t-elle encore tenir un pinceau ? La douleur est atroce, mais Artemisia tient bon. « C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai », continue-t-elle de répéter, les yeux emplis de larmes et les doigts sanguinolents, avant de lancer à Agostino : « Voici donc l’anneau de mariage dont tu me fais présent ! ».
De nombreux témoins sont entendus, les uns pour soutenir Artemisia, les autres pour l’accabler. Tous subissent des tortures. Tuzia (qu’Artemisia accuse, quant à elle, d’avoir joué l’entremetteuse pour Agostino) raconte que le peintre, « possédé par Artemisia », la « tourmentait » pour qu’elle lui permette de la voir. La personnalité d’Agostino ne joue pas en sa faveur. Ce petit homme grassouillet est un mythomane notoire que tout Rome surnomme « Lo Smargiasso » (« le Fanfaron »), qui a été par le passé condamné à cinq ans de galères à Livourne pour un autre méfait et a la réputation d’avoir déjà violenté plusieurs femmes.
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en martyre, 1615
Huile sur toile • 32 × 24 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images
Au cours du procès, l’un de ses mensonges est percé à jour. Quelques années auparavant, le peintre avait défloré une certaine Maria, qu’il avait dû épouser pour ne pas être condamné. Maria s’étant enfuie avec un autre en 1610, Agostino disait avoir commandité son assassinat et la prétendait morte. Mais Orazio découvre au cours du procès que Maria est toujours vivante et habite avec son amant, qui paie régulièrement Agostino pour qu’il les laisse tranquilles. Voilà donc le « labyrinthe » dans lequel il se disait empêtré : en épousant Artemisia, Agostino risquait la peine de mort pour bigamie !
« On ne saura jamais si Artemisia Gentileschi a été ou non violée par Agostino Tassi […] Artemisia Gentileschi est, en tout cas, victime du procès. »
Gilbert Lascault
Alors que la cour est plutôt en faveur d’Artemisia, la déposition d’un certain Niccolo change la donne : celui-ci prétend avoir été employé pendant deux ans chez les Gentileschi et avoir été témoin de la conduite sulfureuse de la jeune fille. Suspendu par les bras lors d’une terrible séance de torture, Niccolo persiste. Agostino est sur le point d’être innocenté et libéré. Survient alors un autre coup de théâtre : la propre sœur d’Agostino Tassi, Olimpia (qui l’avait déjà dénoncé en février 1611 pour avoir violé la sœur de son épouse Maria, ce qui était considéré comme un inceste par la justice papale) vient apporter la preuve qu’il a acheté ce témoin !
Le 28 novembre 1612, Agostino est jugé coupable. Mais il n’est condamné qu’à cinq ans d’exil des États pontificaux… Sentence qu’il bafouera en restant à Rome. Quelques jours après le procès, Artemisia est mariée par son père au peintre florentin Pietro Antonio Stiattesi. À Florence et à Naples, elle travaille pour des princes et rayonne grâce à son immense talent.
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, entre 1612 et 1613
Huile sur toile • 158,8 × 125,5 cm • Coll. musée de Capodimonte, Naples • © Wikimedia Commons
« On ne saura jamais si Artemisia Gentileschi a été ou non violée par Agostino Tassi […] Artemisia Gentileschi est, en tout cas, victime du procès », écrira en 1984 le romancier et critique d’art Gilbert Lascault. Les peintures intenses et originales d’Artemisia, qui mettent en scène des femmes fortes et victorieuses, semblent cependant exorciser ce viol odieux. En particulier son tableau Judith décapitant Holopherne (1612–1613), peint juste après le procès, dans lequel elle prête ses propres traits à Judith et ceux d’Agostino à Holopherne. L’acte traumatique est renversé : ici, c’est elle qui terrasse son agresseur ! Le sang s’échappant de la gorge de l’homme remplace celui de la défloration. Nu et allongé sur un lit, le voilà à la merci de deux femmes habillées (fait rare dans la peinture de l’époque), tandis que le pommeau de l’épée apparaît comme une réponse vengeresse au membre du violeur… Une exécution par le pinceau !
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Épisode 1 : Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel
Épisode 2 : Vandalisme ou geste d’amour ? Quand un baiser volé sur une toile conduit au tribunal…
Épisode 3 : Le procès fou de Van Meegeren qui dut prouver qu’il avait peint (et vendu aux nazis) de faux Vermeer
Épisode 4 : Trop « naïf » pour être escroc ? L’hilarant procès du Douanier Rousseau pour fraude bancaire
Épisode 5 : Accusation de viol, dessin incendié : le procès brûlant d’Egon Schiele pour immoralité
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