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Artemisia Gentileschi, Yaël et Siséra, 1620
Huile sur toile • 86 x 125 cm • Coll. Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence • © Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence
En 1620, date à laquelle elle signe ce tableau, Artemisia Gentileschi (1593–1656) est déjà une artiste accomplie et une femme libérée – autant que faire se peut – du poids d’un passé tragique. Partie à Florence après l’humiliant procès qui l’a opposée à son violeur, le peintre Agostino Tassi, condamné en novembre 1612, la fille du célèbre peintre Orazio Gentileschi y a refait sa vie avec son époux, Pierantonio Stiattesi.
Elle a donné naissance à quatre enfants, s’est liée dès 1617 avec un amant, un gentilhomme florentin au service des Médicis, Francesco Maria Maringhi, qui la soutiendra indéfectiblement malgré les itinérances d’Artemisia jusqu’à Naples ou Londres. Elle est surtout devenue une artiste recherchée. Mais les problèmes financiers du couple, qui vit largement au-dessus de ses moyens, l’obligent à fuir, revenant dès 1620 à Rome après avoir abandonné atelier (avec œuvres et matériel) et enfants lors d’une fuite rocambolesque pour échapper à la justice grand-ducale.
Dans la Ville éternelle, Artemisia va enfin pouvoir véritablement s’émanciper, même si Tassi y vit libre malgré sa condamnation. Les commandes affluent, notamment de portraits de dames de la haute société qui viennent poser dans son atelier. Elle est alors au sommet de la gloire, tous admirent et sa beauté et sa peinture, une clientèle internationale s’arrache ses toiles. En 1623, elle se sépare de son époux et vit désormais seule avec sa fille, Palmira Prudenzia.
Le sujet correspond au catalogue des héroïnes bibliques flétries en raison de leur foi et de leur probité mais parvenant à reprendre leur destin en main.
Cette représentation de Yaël et Siséra date de cette période intermédiaire, les historiens de l’art ne s’accordant pas sur le moment de sa réalisation – à Florence, avant son départ (d’où le choix d’un sujet érudit que goûtaient les Médicis) ou après son retour à Rome… Une certitude en revanche : l’œuvre, conservée à Budapest, est très altérée et compte un certain nombre de repeints ; et elle porte la date de 1620 (sur le pilier au centre).
Artemisia Gentileschi, Yaël et Siséra [détail], 1620
Sur la colonne centrale, sa signature. Artemisia a adopté un temps le nom de « Lomi » pour se différencier de son père peintre, le célèbre Orazio Gentileschi.
Huile sur toile • 86 x 125 cm • Coll. Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence • © Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence
Le choix du sujet correspond au catalogue des héroïnes bibliques flétries en raison de leur foi et de leur probité mais parvenant à reprendre leur destin en main pour inverser le cours des choses (Catherine, Suzanne, Lucrèce, Judith ou Marie-Madeleine), qu’Artemisia affectionne en écho à sa vie personnelle, leur donnant parfois ses propres traits. Par ailleurs, en pleine période de la Contre-Réforme, les images de mièvreries saintes sont proscrites, laissant place à des récits plus humanisés de l’histoire biblique, conjugués à un goût non dissimulé de la clientèle pour des sujets à la connotation volontiers érotique.
Ici, c’est Yaël qui donne la mort au général cananéen Siséra, oppresseur du peuple élu, comme raconté dans le Livre des Juges de l’Ancien Testament. Ayant trouvé asile sous la tente d’Haber après avoir été battu par l’armée israélite menée par Barac, Siséra fut violemment assassiné, une fois endormi, par Yaël, l’épouse d’Haber, laquelle lui avait offert l’hospitalité par ruse. Elle lui flanqua un coup de piquet de tente dans la tête – la scène est ici décrite dans la salle d’un palais.
Artemisia Gentileschi, Yaël et Siséra [détail], 1620
Huile sur toile • 86 × 125 cm • Coll. Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence • © Museum of Fine Arts, Budapest / Scala, Florence
Artemisia illustre ce moment d’une extrême violence, jouant sur le contraste entre le caractère apaisé de la future victime et la précision du geste de Yaël, vêtue à la mode du XVIIe siècle, qui ajuste avec sang-froid le piquet tout en lançant de l’autre main son marteau. Cette œuvre majeure d’Artemisia, ayant appartenu aux collections des Habsbourg et qui s’inspire de la composition d’une gravure de Philippe Galle de 1610, est emblématique de sa maîtrise de l’art de la narration, en plan serré et dans un éclairage dramatique très caravagesque.
Artemisia. Héroïne de l’art
Du 19 mars 2025 au 3 août 2025
Musée Jacquemart-André • 158, boulevard Haussmann • 75008 Paris
www.musee-jacquemart-andre.com
Catalogue de l'exposition
Coéd. Fonds Mercator / Culturespaces • 208 p. • 40 €
Cléopâtre saisie à l’instant décisif où elle se donne la mort, Madeleine pénitente rêveuse à la peau laiteuse d’une sensualité absolue, Yaël prête à frapper le crâne du chef des armées sans ciller… Comment ne pas succomber à la force ombrageuse et à la beauté ténébreuse de la caravagesque Artemisia Gentileschi ? Le musée Jacquemart-André a réuni quelques-uns de ses chefs-d’œuvre avec, à leurs côtés, des toiles de son père Orazio et de son maître spirituel Caravage, ainsi que des inédits dont certains, trop restaurés ou de qualité moindre, continuent de poser question (ainsi de la vilaine Cléopâtre d’une collection particulière exposée pour la première fois), venant alimenter le passionnant débat des attributions. D.B
Hors-série
Artemisia Gentileschi
Par Asia Graziano
Éd. Citadelles & Mazenod • 320 p. • 149 €
Très belle monographie avec des reproductions détaillées, fruit d’une campagne photographique réalisée pour l’exposition. Une excellente façon de s’immiscer au cœur de sa peinture.
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