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Le Temple de l’Amour se dresse sur une île du jardin du Petit Trianon, 1925
© Collection Dagli Orti / NGS Image Collection / Aurimages
D’étranges fantômes en costume d’époque hantent-ils le Petit Trianon ? Si un certain nombre de châteaux lugubres sont réputés pour abriter des phénomènes paranormaux, celui de Versailles, évocateur du faste de la cour de France, n’est pas de ceux qu’on associe naturellement à des histoires de revenants. Pourtant, un épisode remontant à l’aube des années 1900 fait état de présences spectrales dans les allées du domaine…
À première vue, ce petit château néoclassique à colonnes grecques entourée de parterres tirés au cordeau et de buis bien taillés inspire un sentiment de sérénité. Ce chef-d’œuvre de l’architecte Ange-Jacques Gabriel fut en effet pensé comme un nid d’amour, que Louis XV (1710–1774) fit bâtir entre 1762 et 1768 pour sa favorite, la marquise de Pompadour : un refuge idyllique et intimiste entouré de ses propres jardins au sein du domaine de Versailles.
Miss Moberly se sent soudain envahie par un inexplicable sentiment de détresse qui ne va faire que s’accentuer.
Un peu plus d’un siècle après la fin de la monarchie, ce lieu devient pourtant le théâtre d’inquiétantes visions. Tout commence le 10 août 1901, lorsque deux respectables Anglaises, Charlotte Anne Moberly (1846–1937) et Eleanor Frances Jourdain (1863–1924), décident de visiter le domaine de Versailles. La première, directrice du collège féminin St Hugh’s à Oxford, est venue rendre visite à la seconde (une fille de pasteur descendante de huguenots français, installée à Paris où elle instruit de jeunes Anglaises) pour lui demander de venir la seconder dans ses fonctions outre-Manche.
Charlotte Anne Moberly et Eleanor Frances Jourdain
Pour Charlotte Moberly, pas question de séjourner à Paris sans visiter le mythique château de Versailles ! Les deux amies s’y rendent donc ensemble. Après avoir visité la galerie des Glaces, les voilà qui se promènent tranquillement dans le parc, ravies de leur excursion. En cette chaude journée d’été qui avait démarré avec un grand soleil, l’air commence cependant à devenir lourd, et l’ambiance orageuse. Un peu perdues, les deux Anglaises à la recherche du Petit Trianon demandent leur chemin à deux hommes vêtus de manteaux verts de style XVIIIe, coiffés de petits tricornes et portant des bêches – des jardiniers, se disent-elles. Mais Miss Moberly se sent soudain envahie par un inexplicable sentiment de détresse qui ne va faire que s’accentuer…
Alors que les deux visiteuses approchent d’un cottage, Miss Jourdain remarque à l’intérieur une femme accompagnée d’une très jeune fille de 12 ou 13 ans, toutes deux vêtues de robes démodées. Puis les Anglaises, en quête du Temple de l’Amour, petite rotonde néoclassique que Marie-Antoinette (1755–1793) avait fait ériger vers 1777, arrivent devant un pavillon chinois au pied duquel se trouve un homme qui tourne vers Miss Moberly un effrayant visage vérolé au regard sinistre. Son expression est si menaçante et l’ambiance si électrique que l’Anglaise en est pétrifiée d’angoisse…
Soudain, un grand et beau jeune homme aux cheveux bouclés, drapé dans une cape noire et coiffé d’un chapeau à larges bords, apparaît en coup de vent. Les Anglaises ne comprennent pas ses paroles, hormis le fait qu’il leur intime de tourner à droite. Les visiteuses arrivent alors près d’une petite maison aux volets clos.
Le colombier du hameau de la reine, Versailles, 1904
Carte postale • © PVDE / Bridgeman Images
Sur la pelouse, Miss Moberly fait alors face à une nouvelle apparition : une femme portant une robe surannée, un fichu vert et un chapeau blanc, occupée à dessiner. Lorsque celle-ci lève la tête, l’Anglaise ressent de nouveau un malaise profond… Après avoir vu un homme ressemblant à un serviteur surgir d’une porte, les deux touristes finissent par arriver au Trianon, où elles se retrouvent brusquement au beau milieu d’une fête de mariage. Perturbées, toutes deux rentrent à Paris.
Quelques jours plus tard, ne parvenant pas à se défaire de la sensation d’angoisse et d’oppression qui l’avait envahie lors de leur promenade, Miss Moberly décide d’en parler à son amie. Miss Jourdain lui avoue avoir ressenti la même impression de malaise et avoir, comme elle, le sentiment que les lieux étaient « hantés ». En discutant plus longuement de leur expérience, elles se rendent compte d’un fait particulièrement troublant : Miss Moberly est la seule à avoir vu la dessinatrice au chapeau blanc sur la pelouse, tandis que seule Miss Jourdain a vu la femme et la petite fille de 12 ans dans le cottage…
Adolf Ulrik Wertmüller, Portrait de Marie-Antoinette avec ses enfants à Trianon, 1785
Huile sur toile • 270 × 194 cm • Coll. Nationalmuseum, Stockholm
Toutes deux s’accordent à dire que les habits des personnages rencontrés étaient étrangement démodés, et que la cape noire du jeune homme était (tout autant que son attitude) très curieuse par ce jour de forte chaleur. Miss Moberly a entretemps vu un portrait de la reine Marie-Antoinette par Adolf Ulrik Wertmüller qui lui paraît beaucoup ressembler, autant par son visage que par sa tenue vestimentaire, à la dessinatrice aperçue dans l’herbe.
Désormais persuadées d’avoir rencontré des esprits du XVIIIe siècle, elles se lancent dans une enquête pour tenter d’identifier les personnages et les raisons de ces apparitions.
Lors d’une nouvelle visite au Petit Trianon en 1904, les deux femmes découvrent que le pavillon chinois qu’elles avaient vu et un pont qu’elles avaient franchi ont disparu, et que la porte d’où elles ont vu sortir un serviteur est condamnée depuis longtemps. Désormais persuadées d’avoir rencontré des esprits du XVIIIe siècle, elles se lancent dans une enquête pour tenter d’identifier les personnages et les raisons de ces apparitions. Selon elles, la dessinatrice serait à coup sûr Marie-Antoinette, et l’homme au visage vérolé, l’un de ses favoris, le comte de Vaudreuil (1740–1817).
Le Petit Trianon, Versailles, 1910
Heliotypes de E Le Deley • © Look and Learn / Elgar Collection / Bridgeman Images
En 1911, les deux universitaires publient le récit de leur inquiétante promenade et des conclusions qu’elles en ont tirées sous le titre An Adventure (« Une aventure »), en prenant comme noms de plume Elizabeth Morison et Frances Lamont. Selon elles, l’électricité dans l’air en ce jour orageux aurait favorisé ces apparitions liées à des souvenirs de Marie-Antoinette lors de son séjour au Petit Trianon en 1789, après sa fuite avortée avec le roi Louis XVI. Traduit en français sous le titre plus explicite « Les Fantômes de Trianon », leur texte fait un tabac et persuade de nombreux lecteurs de l’existence de ces fantômes, dont Jean Cocteau en personne, qui en préfacera l’une des rééditions françaises.
Charlotte Anne Moberly et Eleanor Frances Jourdain, An Adventure
Livre
D’autres, en revanche, se moquent de ces deux « vieilles filles » qui, dotées d’une imagination trop fertile, auraient eu des visions causées par la fatigue et la chaleur, ou seraient tombées sur une fête ou un spectacle costumé qu’elles auraient surinterprété… À moins qu’elles n’aient inventé cette histoire de toutes pièces pour se rendre intéressantes, ce qui n’aurait pas été une première dans le domaine des récits d’expériences paranormales – certaines arnaques étant d’ailleurs devenues célèbres, comme celle (postérieure à l’histoire du Trianon) « des fées de Cottingley », montée par deux petites filles en 1917.
Sauf qu’un élément perturbant va de nouveau semer le trouble : plus de 50 ans après la publication du témoignage des deux femmes, sur un plan des jardins du Petit Trianon soudain découvert dans la bibliothèque municipale de Versailles au milieu d’archives oubliées, apparaît un pavillon chinois conforme à la description donnée par les deux femmes au début des années 1900. Ce kiosque octogonal au décor exotique n’a jamais été érigé : il faisait partie du projet de jardin anglo-chinois de l’architecte Richard Mique et du jardinier Antoine Richard élaboré en 1774 à l’arrivée de Marie-Antoinette au Petit Trianon – une folie qui devait comporter notamment plusieurs kiosques et ponts, une volière turque, une pagode et une volière chinoise, mais qui avait été simplifiée, la reine n’ayant finalement retenu que deux bâtiments, le Temple de l’Amour et le Belvédère.
Thomas Daussy, Plan du jardin « Anglo-Chinois » de la Reine au Petit Trianon en 1783, 1783
Plume et aquarelle • 46,7 × 73 cm • Coll. musée du Château de Versailles • © Aurimages
Comment diable les deux Anglaises auraient-elle pu connaître l’existence de ce projet de pavillon asiatique ? Au XXe siècle, voilà donc le mystère relancé. Selon Guy Lambert, spécialiste de l’histoire de Paris, les visions de Miss Moberly et de Miss Jourdain semblent correspondre à la fin du règne de Louis XV plutôt qu’à la fin de celui de Louis XVI. Une idée plutôt convaincante : non seulement le kiosque chinois a été dessiné en 1774, mais les hommes en vert portaient des tricornes, chapeaux qui ne furent portés que jusque dans les années 1770.
Ces hommes en vert étaient-ils alors les fantômes des jardiniers de Louis XV, et la dessinatrice, non pas le spectre de Marie-Antoinette (épouse de Louis XVI, installée au petit Trianon en 1774), mais plutôt celui de la précédente occupante des lieux, Madame du Barry (favorite de Louis XV entre 1768 et 1774), qui vécut jusqu’en 1774 au Petit Trianon et fut, comme sa successeure, guillotinée en 1793 ? Et si la femme accompagnée d’une enfant de 12–13 ans vue par Eleanor était Du Barry et sa fille cachée, Betsi – une fillette née en 1762 qu’elle gardait auprès d’elle à Versailles en la présentant comme sa nièce ou sa sœur, et qui aurait eu exactement cet âge en 1774 ? Quant à l’homme vérolé, ne s’agirait-il pas tout simplement de Louis XV, justement mort de la petite vérole en mai 1774 ?
Elizabeth-Louise Vigée-Lebrun, Portrait de la comtesse du Barry, 1789
Huile sur toile • 130 × 100 cm • Coll. musée Lambinet, Versailles • © Photo Josse / Bridgeman Images
La théorie est séduisante pour les amateurs de paranormal : les visions des deux Anglaises pourraient correspondre à cette période de bouleversements que fut, pour cette occupante du Petit Trianon, l’année 1774. À la mort de son amant et protecteur Louis XV, Madame du Barry dut en effet quitter les lieux pour laisser place à Marie-Antoinette, l’épouse du nouveau roi Louis XVI, qui fit immédiatement faire des plans pour transformer les jardins et s’approprier le domaine. Frustré par cette éviction, l’esprit de la favorite déchue serait-il resté pour hanter cette demeure, théâtre de ses années de gloire ?
Après nos deux Anglaises, d’autres personnes ont affirmé avoir croisé autour du Petit Trianon d’étranges personnages vêtus à la mode du XVIIIe siècle. Puis les témoignages se sont un peu estompés au fil du XXe siècle. Vrais fantômes ou balivernes inspirées par ce récit rocambolesque ? Le mystère continue de planer dans les bosquets…
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