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Série – Une histoire de l’art hanté

Cette toile de Munch si oppressante qu’on la dit hantée

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Publié le , mis à jour le
Une petite fille pétrifiée d’horreur, tournant le dos à un lit où gît le corps de sa mère décédée. Conservé depuis 1918 au Kunsthalle de Brême, en Allemagne, L’Enfant et la mort ou The Dead Mother (1899–1900) du peintre expressionniste norvégien Edvard Munch (1863–1944) est un tableau particulièrement oppressant qui puise ses racines dans un traumatisme d’enfance du peintre. Une œuvre si puissante que certains la disent hantée et animée par d’étranges phénomènes…
Edvard Munch, L’Enfant et la mort
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Edvard Munch, L’Enfant et la mort, 1899

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huile sur toile • 100 x 90 cm • Coll. Kunsthalle, Breme • © Kunsthalle Bremen - Der Kunstverein in Bremen.

Un ciel apocalyptique animé de vagues rouge sang, un personnage livide au visage émacié, déformé par un cri d’angoisse et d’horreur, les deux mains pressées sur ses oreilles… Le plus célèbre tableau d’Edvard Munch, Le Cri, hante encore les esprits de nombreux spectateurs. Ce monument de la peinture expressionniste partage certaines similitudes avec une toile du même auteur, moins connue mais tout aussi terrifiante : L’Enfant et la mort qui, elle, serait hantée au sens propre…

Edvard Munch, Le Cri
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Edvard Munch, Le Cri, 1910

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tempera et huile sur papier • 83.5 × 66 cm • Coll. Munchmuseet, Oslo • CC Munchmuseet

Au premier plan, une petite fille aux traits figés et aux yeux écarquillés nous regarde. Son geste nous est familier : la petite a les mains collées sur ses oreilles, comme le personnage du Cri. Tente-t-elle de se protéger d’un bruit strident ? Ou de ce qu’un adulte, hors-champ, est en train de lui dire ? Une chose qu’elle refuse d’entendre et de croire ? Plus largement, sa posture symbolise son envie de fuir une réalité trop douloureuse à supporter. Car l’enfant tourne le dos à une scène terrible. À l’arrière-plan, brossée en quelques coups de pinceau délavés, gît une femme au teint blafard, pétrifiée sur un lit, le regard fixe. Il s’agit du cadavre de la mère de l’enfant, qui vient de rendre son dernier souffle…

Les anges noirs de la peur, du chagrin, et de la mort…

Le tableau s’inspire d’un traumatisme réel vécu par le peintre. Le petit Edvard Munch n’a en effet que cinq ans lorsqu’il perd sa mère Laura (1837–1868), emportée par la tuberculose. Après cet événement tragique, son père Christian abandonne toute joie de vivre et se tourne vers la religion protestante jusqu’à la névrose, répétant inlassablement à ses enfants que leur mère décédée les observe avec amertume depuis le ciel et déplore leur impiété. Edvard et ses frères et sœurs imaginent cette figure lugubre et chagrine, constamment penchée au-dessus d’eux. « J’ai hérité des germes de la folie. Les anges noirs de la peur, du chagrin, et de la mort se sont penchés au-dessus de mon berceau » écrira plus tard l’artiste dans son journal. Cauchemars et visions macabres assaillaient en effet très tôt le petit garçon, par ailleurs lui aussi victime d’une santé fragile, qui entraîne une angoisse de la mort et un tempérament dépressif.

Laura Munch et ses enfants (Edvard à l’âge de 5 ans, debout à droite, et Sophie, tout à gauche)
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Laura Munch et ses enfants (Edvard à l’âge de 5 ans, debout à droite, et Sophie, tout à gauche), 1868

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Coll. Munchmuseet, Oslo • © Munchmuseet

La disparition qui l’affecte le plus est celle de sa sœur adorée, Sophie, d’un an son aînée.

La famille Munch serait-elle maudite ? La maladie et la mort semble poursuivre ses membres. Laura, jeune sœur d’Edvard, est très tôt diagnostiquée comme souffrant de troubles mentaux et sera internée en psychiatrie en 1886. Son petit frère, Peter Andreas, meurt brutalement d’une pneumonie à l’âge de seulement trente ans, en 1895. Mais la disparition qui l’affecte le plus est celle de sa sœur adorée, Sophie, d’un an son aînée, qui décède en 1879, alors qu’elle n’a que quinze ans. Elle aussi a été frappée par la tuberculose, ce même mal qui avait rongé et emporté leur mère sous leurs yeux impuissants. Si terrible qu’elle est surnommée « peste blanche », cette maladie infectieuse qui se transmet par voie aérienne et touche le plus souvent les poumons, provoque une toux parfois accompagnée de rejets de sang, de la fatigue, un amaigrissement et de la fièvre, ainsi qu’une extension possible à d’autres organes avant d’entraîner la mort…

Edvard Munch, L’Enfant malade
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Edvard Munch, L’Enfant malade, 1885–1886

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huile sur toile • 119,5 × 118,5 cm • Coll. Nasjonalgalleriet, Oslo • © Nasjonalgalleriet, Oslo

La peinture est pour Munch un moyen d’exorciser ces démons. Le motif de l’enfant malade, référence à la mort de sa sœur, revient sous forme de six variations peintes entre 1886 et 1926, sans compter leurs déclinaisons sous forme d’estampes. Plusieurs de ses œuvres dépeignent également sa mère seule sur son lit de mort, ou accompagnée d’une fillette qui, tout en évoquant Sophie, incarne en réalité le peintre lui-même. L’Enfant et la mort fait partie de cet ensemble. Sur l’une de ses variantes, une estampe en noir et blanc de 1901, le cadrage est davantage resserré pour donner à voir en détail le visage émacié de la mère, tandis que celui de l’enfant, qui semble s’arracher les cheveux, apparaît encore plus déformé par l’horreur et le chagrin. Mais dans L’Enfant et la mort, le cri semble davantage intérieur, ce qui le rend d’autant plus terrifiant : pétrifiée, la petite fille semble comme vidée de toute émotion, piégée dans un silence assourdissant.

Edvard Munch, L’Enfant et la mort
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Edvard Munch, L’Enfant et la mort, 1899

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Huile sur toile non apprêtée • 104 × 179,5 cm • Coll. Munchmuseet, Oslo • CC Munchmuseet

Le tableau parvient si bien à faire ressentir de désarroi du deuil prématuré qu’on le dit hanté depuis des lustres. Certains racontent que les yeux de la fillette les suivent lorsqu’ils passent devant la toile – une impression certes plutôt courante face à une œuvre en deux dimensions. Plus original, d’autres affirment qu’un son étrange, ressemblant à un bruissement de draps venant du lit de la défunte mère, en émane parfois… Pire encore, d’anciens propriétaires auraient même vu la petite fille disparaître totalement du cadre, ne laissant derrière elle qu’un espace sombre et vide !

Edvard Munch, Munch et Sophie dans le jardin
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Edvard Munch, Munch et Sophie dans le jardin, 1932–1935

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aquarelle et crayon sur papier • Coll. Munchmuseet, Oslo • CC Munchmuseet

Cette dernière anecdote n’est pas sans rappeler certains récits de la littérature fantastique mettant en scène des peintures « changeantes », douées d’une vie propre, tel que Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde (1890), ou encore La Manière noire, nouvelle issue du recueil Histoires de fantômes d’un antiquaire de Montague Rhode James (1904). Si le fait que le tableau de Brême soit bien hanté au sens propre reste à prouver, une chose est sûre : il l’est au sens figuré – hanté par la douleur, l’angoisse et les obsessions de Munch. Un peintre à même de faire ressentir bien des choses à ceux qui se laissent happer par ses œuvres…

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Edvard Munch. « Un poème d’amour, de vie et de mort »

Du 20 septembre 2022 au 22 janvier 2023

www.musee-orsay.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Expressionnisme Edvard Munch

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