FOLLE HISTOIRE

L’artiste qui peignait avec ses pieds : l’incroyable histoire oubliée de Louis Joseph César Ducornet

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Né sans bras, avec des jambes et des pieds atrophiés, Louis Joseph César Ducornet (1806–1856) a accompli l’incroyable exploit de devenir un peintre réputé en ne disposant que de ses orteils et de sa bouche pour manier le pinceau. Retour sur l’histoire follement inspirante de cet artiste académique du XIXe siècle, redécouvert en 1990 !
Louis Joseph César Ducornet, Autoportrait (détail)
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Louis Joseph César Ducornet, Autoportrait (détail), 1852

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Huile sur toile. Signé et daté en bas en droite C. DUCORNET né sans bras 1852 • 32 x 27 cm • Coll. musée des Beaux-Arts de Tours

« Ducornet né sans bras » : c’est ainsi que Louis Joseph César Ducornet a signé ses œuvres tout au long de sa vie. Une façon pour l’artiste d’exprimer sa fierté d’avoir transcendé de façon spectaculaire son lourd handicap physique, au point qu’on disait de lui qu’il peignait « avec ses pieds mieux que beaucoup avec leurs mains » !

La nature ne lui avait pourtant pas facilité la tâche : atteint d’une malformation congénitale appelée phocomélie (une pathologie entraînant une atrophie des membres pendant la grossesse de la mère), l’homme était né sans bras, avec des jambes atrophiées dépourvues de fémurs, et de très petits pieds, dotés chacun de seulement quatre orteils.

Une enfance pauvre dans le nord de la France

Né dans une famille pauvre de Lille, Louis Joseph César Ducornet ne peut se déplacer sans se faire porter. Mais un jour, il saisit un morceau de charbon avec les orteils de son pied droit et l’utilise pour faire des croquis. L’enfant a découvert sa passion : le dessin ! Dans les marges de ses cahiers d’écolier, il griffonne des bonshommes et autres motifs qui attirent l’attention de son maître…

Louis Joseph César Ducornet, Étude de bras et mains croisés
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Louis Joseph César Ducornet, Étude de bras et mains croisés, non daté

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dessin au crayon • 33,5 × 43 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © GrandPalais Rmn / Hervé Lewandowski

Lorsqu’il s’agit de réaliser des gestes plus amples, Ducornet saisit vaillamment son pinceau ou son crayon avec ses dents !

Ce dernier parle de lui au peintre lillois Louis Joseph Watteau (1731–1798), neveu du fameux peintre de fêtes galantes Antoine Watteau, professeur à l’école de dessin de Lille et membre de l’Académie des beaux-arts de la ville. Impressionné par ce que parvient à faire ce garçon de douze ans malgré son handicap, le peintre le prend comme élève dans son atelier en 1819.

Une technique stupéfiante qui force l’admiration de ses contemporains

Louis Joseph César Ducornet, Autoportrait
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Louis Joseph César Ducornet, Autoportrait, non daté

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Huile sur toile • 82 × 65 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © GrandPalais Rmn / Jacques Quecq d’Henripret

Pour peindre portraits, scènes mythologiques et compositions religieuses, parfois de très grandes dimensions, et toujours minutieusement détaillés, Ducornet développe une technique stupéfiante qui force l’admiration de ses contemporains. Ses autoportraits en attestent : assis en équilibre sur un tabouret, l’artiste passe le gros orteil de son pied gauche dans le trou de la palette (celle-ci étant appuyée sur son talon), et peint avec le pied droit, en tenant son pinceau entre le « pouce » et le deuxième orteil.

Avec dévouement, son père l’assiste dans toutes les tâches quotidiennes qu’il ne peut faire lui-même : il l’habille, le transporte sur ses épaules, le place sur son tabouret… Mais pour ce qui est de la peinture, Ducornet se débrouille entièrement seul. « Il fait avec une agilité incroyable passer d’un pied à l’autre porte-crayon, estompe, canif, etc. L’exercice a tellement modifié les flexions, bornées d’abord, de ce pied, qu’il peut reproduire les contours les plus fins avec une précision égale à celle d’une main habile » décrit un observateur. Et lorsqu’il s’agit de réaliser des gestes plus amples, Ducornet saisit vaillamment son pinceau ou son crayon avec ses dents !

Un cas étudié par les scientifiques

Son cas est si extraordinaire qu’il sera même étudié par un scientifique, Louis Blanc, chef des travaux anatomiques à l’École vétérinaire de Lyon. Dans un ouvrage sur les anomalies physiques chez l’homme et le mammifère, publié en 1893, le savant note que chez l’artiste, l’absence de deuxième orteil crée un espace plus grand que la normale entre le gros orteil et son voisin, ce qui offre à son pouce une mobilité accrue.

Louis Joseph César Ducornet, Les Adieux d’Hector et d’Andromaque
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Louis Joseph César Ducornet, Les Adieux d’Hector et d’Andromaque, non daté

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Huile sur toile • 11,4 x 14,6 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille

Décrit comme vif, enjoué, intelligent et bienveillant, Ducornet cumule les récompenses. Un an après son admission à l’école de dessin de Lille, il obtient une médaille à l’exposition de peinture et d’industrie de la ville de Douai, remporte le prix de son école en 1822, à seulement seize ans, et obtient une bourse de la ville de Lille, d’un montant de 300 francs annuels. Celle-ci étant insuffisante, l’artiste François Gérard (1770–1837), à qui des députés lillois avaient montré certaines de ses œuvres, sollicite le roi Louis XVIII (pour lequel il officie comme premier peintre), qui accorde à Ducornet une rente de 1 200 francs à compter de 1824.

Un des élèves les plus distingués de l’Académie

Dès 1825, l’artiste obtient une médaille à l’école royale de peinture et de sculpture.

Désormais riche, Ducornet se rend à Paris, où Gérard le fait entrer dans l’atelier de Guillaume Guillon Lethiers (1760–1832). Dès 1825, l’artiste obtient une médaille à l’école royale de peinture et de sculpture, puis une seconde l’année suivante, se classant ainsi parmi les élèves les plus distingués de l’Académie. Ce qui ne l’empêche pas d’essuyer des moqueries (peut-être teintées de jalousie face à son succès fulgurant) sur son physique : l’un de ses camarades d’atelier, le sculpteur Jean Pierre Dantan, fait de lui une petite caricature sculptée qui fait tant rire son entourage qu’il va se spécialiser dans la réalisation de ce type de portraits moqueurs.

Jean-Pierre Dantan, le jeune, Portrait du peintre Ducornet
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Jean-Pierre Dantan, le jeune, Portrait du peintre Ducornet, 1828

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Dessin • 28,7 × 23,7 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © GrandPalais Rmn / Thierry Le Mage

De 1828 à 1831, le Lillois participe au prix de Rome, mais ne peut accéder à la deuxième étape du concours en raison de son handicap. Durant cette période, il peint notamment Les Adieux d’Hector et d’Andromaque(1928) [ill. plus haut], puis Saint Louis rendant la justice sous un chêne, une œuvre de plus de deux mètres de long et 1,60 de large, commandée par le ministère et exposée au Salon de 1831 – deux tableaux désormais conservés au Palais des Beaux-Arts de Lille. L’artiste brosse aussi plusieurs portraits, dont deux du roi Louis-Philippe, et un d’un général tué par les insurgés durant la révolution de 1848.

« Ducornet né sans bras »

Ses « tableaux peints avec les pieds n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main » juge Maxime Du Camp.

Dans les Salons, où il circule sur le dos de son père pour saluer les visiteurs, le peintre se fait remarquer. « Au milieu de la foule circulait péniblement un homme d’un certain âge, portant sur son dos un avorton bien chétif qui n’avait pas de bras, et dont les pieds très petits étaient plutôt gantés que chaussés. Lorsqu’on abordait cet embryon, il tendait le pied droit qu’on lui serrait ; c’était sa façon de donner une poignée de main. Cet être incomplet était un peintre, « Ducornet né sans bras » » raconte ainsi l’écrivain Maxime Du Camp en 1881.

En 1840, l’artiste obtient une médaille au Salon avec un tableau représentant la mort de Marie-Madeleine, acheté par le gouvernement français et installé dans l’église Saint-André de Lille, puis une autre l’année suivante avec Le Repos de la Sainte Famille en Égypte, une composition épurée aux effets de lumière étonnants, déposé à la cathédrale Saint-Pierre de Condom.

Un grand tableau redécouvert en 2020, caché derrière un orgue

Louis Joseph César Ducornet, Vision de Sainte-Philomène ou Sainte Philomène avertie en prison de son martyre, par la Vierge et son fils
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Louis Joseph César Ducornet, Vision de Sainte-Philomène ou Sainte Philomène avertie en prison de son martyre, par la Vierge et son fils, 1846

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Huile sur toile • 372 × 310 cm • Coll. CNAP

Ducornet peint également Vision de Sainte Philomène (1846) et Gloria in Excelsis (1850), déposés respectivement à l’église abbatiale de Saint-Riquier et à l’église d’Auxi-le-Château. En 2020, dans l’église Saint-Louis-en-l’Île à Paris, un grand tableau de lui sera redécouvert, caché derrière un orgue : Saint Denis prêchant, sa seule commande pour une église parisienne, dont il a fièrement représenté un coin à l’arrière-plan de son autoportrait de 1852. En 1855 (un an avant sa mort à l’âge de cinquante ans), il peint Édith au col de cygne découvrant le corps du roi Harold sur le champ de bataille d’Hastings en 1066, désormais conservé au musée de Picardie à Amiens.

Un artiste apprécié par certains et méprisé par d’autres

L’artiste récolte de nombreuses louanges. Ses « tableaux peints avec les pieds n’étaient guère plus mauvais que bien des tableaux peints avec la main » juge Maxime Du Camp. Pour un autre commentateur, ses ouvrages, « à plus d’un titre, doivent inspirer de l’intérêt ». Un autre encore trouve ses tableaux « estimables, même en ne considérant pas les obstacles naturels que leur auteur a dû surmonter ». En les voyant, « peut-on ne pas admirer la puissance de la volonté humaine et ne pas voir le plus éclatant triomphe de la force intellectuelle » renchérit un quatrième admirateur.

Louis Joseph César Ducornet, Étude d’homme nu de profil
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Louis Joseph César Ducornet, Étude d’homme nu de profil, non daté

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Dessin au crayon noir • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © GrandPalais Rmn / Hervé Lewandowski

D’autres, en revanche, ne lui voient pas autant de talent. « Bien que sa peinture se recommande par certaines qualités de dessin et de composition, cet artiste doit surtout sa célébrité aux résultats vraiment extraordinaires qu’en dépit de la nature il a su obtenir à force de patience et de courage » temporise Gustave Vapereau dans son Dictionnaire universel des contemporains (1858). Plus méchant, le peintre Nicolas-Toussaint Charlet le décrit comme un « Quasimodo de la peinture », dont « le pied n’a guère rien produit qui mérite tant d’admiration ».

Aujourd’hui, un certain nombre de critiques estiment cependant que ses œuvres ont un grand intérêt en elles-mêmes, au-delà du tour de force que représente le dépassement de son handicap. Selon le Cnap (le Centre national des Arts plastiques), le peintre a produit une « œuvre de qualité ». Mieux, le spécialiste Didier Rykner estime que Ducornet se classe  « au niveau des meilleurs peintres religieux du XIXe siècle » !

Louis Joseph César Ducornet, Portrait de la mère de l’artiste
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Louis Joseph César Ducornet, Portrait de la mère de l’artiste, non daté

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Huile sur toile • 64 × 53 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © GrandPalais Rmn / René-Gabriel Ojeda / Thierry Le Mage

Tombé dans l’oubli après son décès, l’artiste a été remis en lumière suite à la redécouverte en 1990, roulée dans un château du Pas-de-Calais, de sa toile Gloria in Excelsis – œuvre qui fut restaurée et classée au titre des monuments historiques par le conservateur Jean-Pierre Blin, qui entama alors des recherches plus poussées sur son auteur. Le 10 janvier 2024, Ducornet fut même célébré par Google, qui, pour fêter le 218e anniversaire de sa naissance, lui consacra sur sa page d’accueil un doodle inspiré de l’un de ses autoportraits.

Quoiqu’on pense de son style académique, cet artiste demeure un exemple extraordinaire de la capacité de l’homme à surmonter les difficultés, à se dépasser, et un symbole du pouvoir de l’art qui permet de transcender aussi bien l’enfermement que la maladie ou le handicap. Une véritable leçon de vie !

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