Giuseppe Arcimboldo, Été, 1573
Huile sur toile • 76 x 63 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © 2024 GrandPalaisRmn presse / Adrien Didierjean
Voilà l’été, moitié fruits et légumes, moitié mec. Une figure scrofuleuse aux bubons tout gorgés de soleil. On lui croquerait le portrait. Son profil de primeur imperator placé sur fond noir ressemble à une médaille parodiée de Pisanello.
Qui est-il ? Un souverain détourné en son palais de Rungis ? Un Don Zucchini à l’affiche du théâtre des Variétés ? Le panier est difficile à percer. Faut dire que ça divague sec à la surface du melon tragi-comique : à la fois aigre et sucré, piquant et âpre, rigolard et malaisant. Un dur à lire. Le regardeur hésite, recompose un clown au garde-à-vous ou un quadra en garde à vue. L’identité est grouillante, grinçante. Si naturelle, si fabriquée. On n’en croit pas nos cerises.
En s’approchant de la toile, la composition se défigure, les fruits et légumes se précisent. À bonne distance, on déjoue les correspondances : joue-pêche, front-oignon, oreille au maïs, lobe en gousse, tempe-noisettes, menton en grande poire, paupières en mini-poires, œil-cerise (aigre) surligné par d’épis sourcils. L’égrillard griotté se gorge d’aubergines blanches.
À gauche “Bacchus” par Jan van Dalen (1648) , Au centre, la médaille de “Jean VIII Paléologue” par Pisanello (1438-1439), À droite, “Été” de Giuseppe Arcimboldo (1573)
Huile sur toile / Bronze coulé • 72 × 58,2 cm / diamètre 10,1 cm / 76 x 63 cm • Coll. musée des Beaux-Arts de Vienne / musée des Beaux-Arts de Lyon / musée du Louvre, Paris • © Wikimedia commons / Bridgeman Images / Photo Josse
Son sourire n’est pas en coing mais les risettes sont en cosse, un peu fausses. Et son nez ? C’est queuqu’cornichon géant ou ben queuqu’concombre nain. Sur le chef, les franges de baies tissent une couronne de Bacchus. L’œil connaisseur identifie un pêle-mêle de framboises, de mûres, de prunes et de raisins, cerné par quelques mèches de cerises. La coiffe laisse apparaître une calvitie melonnée, transpercée. Juste derrière, un épi d’avoine triomphe comme un panache.
Giuseppe Arcimboldo, Été [détails], 1573
Huile sur toile • 76 × 63 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © 2024 GrandPalaisRmn presse / Adrien Didierjean
La tête médaillon est dressée sur paille. Face aux tresses, on hésite sur l’uniforme. Serait-ce une cuirasse ciselée dans les moissons dorées ? Imaginons plutôt un pourpoint tissé dans les chaumes. La marque du couturier figure sur l’encolure : « Giuseppe Arcimboldo. F ». Du cousu-peint en 1573 nous dit l’épaulette. Le col du chemisier est simulé par les franges d’épis qui dansent autour du courge. C’est léger. À noter également, l’artichaut épinglé sur le torse fier. Pourquoi pas. D’autres se distingueront bien avec l’ordre d’un chardon. Pour y voir plus clair, faut reprendre du recul. La mise au point reste confuse. On oscille entre figuration et défiguration. Agacé par l’imperator, on finit par lui demander : « César, ouvre-toi s’il te plaît. »
À gauche, “Études de nature” de Giuseppe Arcimboldo (entre 1575 et 1611). Au centre, “Hercule combattant l’Hydre”, (seconde moitié du XVIe siècle). À droite, ” Nautile monté en hanap” (XVIe siècle)
Aquarelle sur parchemin / corail, bois et plâtre / vermeil et nacre • Coll. Bibliothèque nationale d'Autriche, Vienne / musée des Beaux-Arts de Vienne / musée national de la Renaissance, Ecouen • © Web Gallery of Art / © Kunsthistorisches Museum Vienna / © Dist. GrandPalaisRmn
En cette seconde moitié du XVIe siècle, la mode est à l’observation des curiosités naturelles.
En 1573, Arcimboldo a 46 ans. Le Milanais travaille à la cour impériale des Habsbourg, entre Vienne et Prague. Hier pour Ferdinand, aujourd’hui pour Maximilien, demain pour Rodolphe. Trois règnes, c’est pas rien. En cette seconde moitié du XVIe siècle, la mode est à l’observation des curiosités naturelles. Arcimboldo s’y colle et croque sangliers, bouquetins, mésanges, choucas, perdrix. Sur ses planches, flottent parfois des tiges d’iris ou de myosotis.
Pour le cabinet impérial, le maître doit collecter l’animal, le végétal et le minéral. Il sélectionne des carapaces de tortues, du lapis-lazuli et ce maïs rapporté du Nouveau Monde. Au-delà de l’exotique, la confusion est recherchée. Les étagères alignent des pierres en forme de plumes, des coraux en forme de serpents. Pour mieux saisir la beauté de la Nature, l’empereur peut trinquer avec des coupes en corne de rhinocéros et se resservir avec des brocs en coque de nautile.
De gauche à droite, la série des quatre saisons “Hiver” ; “Printemps” ; “Été” ; “Automne” de Giuseppe Arcimboldo (1573)
Huile sur toile • 76 x 63 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © 2024 GrandPalaisRmn presse / Adrien Didierjean
Dix ans plus tôt, Arcimboldo peignait une première série des « Saisons » (1563) pour Ferdinand, achevée sous Maximilien. L’Hiver est un vieillard au tronc noueux et sévère ; le Printemps un jeune Flore fragile et béat ; l’Été un faciès tempétueux et railleur ; l’Automne un barbu à l’air ailleurs. Pour éviter tout malentendu, les œuvres sont offertes avec les poèmes de l’humaniste Fonteo. Des vers panégyriques qui expliquent ces merveilles régnant sur tout l’univers, tout au long de l’année. L’empereur s’y retrouve. En 1573, il réclame à Arcimboldo une série bis pour son électeur Auguste de Saxe. Soucieux d’unir des forces hétérogènes, Maximilien gâte ses princes. Auguste aura remarqué les armoiries de Saxe sur le manteau de l’Hiver. Il aura aussi capté le message politique de ces figures, cohérentes malgré des composants si disparates.
Il y aura bien des « Saisons », dupliquées pour diverses raisons. À part quelques variations, le casting reste identique. Toujours l’Hiver regarde le Printemps et l’Été l’Automne, tous placés sur fond noir avec des profils pas si jojo. Dans la chambre de l’empereur, « les Saisons » (1563) sont accrochées à côté des « Quatre Éléments » (1566), une autre famille recomposite d’Arcimboldo où la Terre regarde l’Eau et l’Air le Feu. La croisée des séries pointe la théorie des humeurs, nous dit Fonteo : « L’été est chaud et sec comme le feu, l’hiver est froid et humide comme l’eau, l’air et le printemps sont tous deux chauds et humides, l’automne et la terre sont tous deux froids et secs ». Aux fruits et légumes, on reconnaît une humeur particulière : l’Hiver est flegmatique, le Printemps sanguin, l’Été colérique et l’Automne mélancolique.
Cueillir notre nature, c’est considérer nos paradoxes pour apprécier l’harmonie de nos contraires.
Re-voilà l’Été. Température élevée, tempérament inflammable. Entre les pêches et les cerises gorgées de feu, coule la sève d’une personnalité au sang chaud. Côté Jekyll : « Vous êtes passionné, énergique, tonique ». Côté Hyde : « Vous êtes frénétique, autoritaire, dominateur. » Le panier d’Arcimboldo fusionnerait les deux ? Nos monstres ignorent la séduction, ils sont là pour embrasser nos merveilleuses contradictions. Cueillir notre nature, c’est considérer nos paradoxes pour apprécier l’harmonie de nos contraires. Pas simple. Face à l’égrillard si peu aimable, les colériques abdiqueront (peut-être) en écoutant l’Été de Vivaldi, les yeux fermés. Allegro, adagio, presto. De quoi reconnaître sa nature courageuse, tempétueuse, orageuse. La seule d’ailleurs, capable de déclencher l’incendie sous la pluie.
Les autres humeurs iront se recueillir devant l’Hiver, le Printemps ou l’Automne. Les têtes d’Arcimboldo interrogent toutes les identités. Identité : de l’identique, de l’idem. Un figé tout conceptuel, très pratique pour se définir mais qui n’existe pas dans la réalité. Dans le monde du vivant, rien n’est en pause, tout prolifère. Comme les enfants qui rigolent dans la cour de récré ; comme les larves qui chahutent au fond des charognes ; comme les têtes d’Arcimboldo qui grouillent sous nos yeux. Dans l’immobilité d’un cadre noir, le maestro parvient à reproduire l’impermanence de la vie. Chapeau l’artichaut. C’est la pêche qui est pommette ou la pommette qui est pêche ? Mieux qu’un chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens, c’est une bascule permanente entre le multiple et le Un, entre notre nature et la Nature.
À gauche, « Feu » de Giuseppe Arcimboldo (1566). À droite, « Le Visage de Mae West » de Salvador Dalí (1935)
Huile sur bois / gouache et graphite sur papier journal • 67 × 51 cm / 28,3 × 17,8 cm • Coll. musée des Beaux-Arts de Vienne / Institut d’Art de Chicago • © Bridgeman Images / Alamy / Hemis / Photo World History Archive
D’ici quatre petits siècles, les surréalistes rechercheront les mêmes surprises. Dans la lignée du nez-cornichon de l’Été, Salvador Dalí avancera la bouche-canapé de Mae West avec sa paire d’yeux baignant dans les eaux noires. Pour dépeindre l’humeur de cette actrice qui enflammait les planches, la moustache de Figueres proposera ses liaisons inédites. Une fois encore, le regardeur devra séparer puis rassembler pour s’étonner. Une même mécanique diabolique, parabolique, symbolique. Pour tout dire, arcimbolique. De quoi ouvrir le dictionnaire des mots qui n’existent pas : « Arcimbole (n.f.) : figure de style milanaise qui déclenche le va-et-vient perpétuel entre le détail et le général. Sondage métonymique et rétro-métonymique qui repose sur une perspective avec point de fuite mental – aussi appelé point de bascule métamorphique – permettant de traverser nos véhicules, en un clin d’œil. »
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