Kimsooja, Respirer – Constellation (To Breathe — Constellation), 2024
Miroirs • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Pinault Collection / © Kimsooja / Photo Agence 11h45 - Florent Michel / ADAGP, Paris, 2024
C’est le monde à l’envers sous la rotonde de la Bourse de Commerce ! Ce spectacle à la fois beau et vertigineux est l’œuvre de l’artiste coréenne Kimsooja, qui, à l’occasion d’une carte blanche, a tout simplement tapissé de miroirs l’intégralité du sol de cet espace central. Désormais, le ciel est à la fois sous nos pieds et au-dessus de nos têtes. À nous de trouver notre équilibre dans ce grand vide, perdus entre haut et bas, réel et illusion…
« Le monde comme il va » : le titre de l’exposition est emprunté à celui d’un conte philosophique de Voltaire publié en 1748 – l’histoire d’un enquêteur envoyé sur terre par les dieux afin d’évaluer l’état de la société des hommes. Un peu comme lui, « les artistes de cette exposition viennent prendre le pouls du monde » explique Emma Lavigne, directrice de la Collection Pinault depuis 2021.
Vue de l’exposition « Le monde comme il va », à la Bourse de Commerce de Paris. Au premier plan, une œuvre de Bertrand Lavier, « Dino », 1993 et à l’arrière-plan, Anne Imhof, « Sans titre », 2022
Ferrari Dino 308 GT4 accidentée / Huile sur toile • 130 × 420 × 180 cm / 270 × 480 cm • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Pinault Collection / © Bertrand Lavier / © Anne Imhof / Photo Nicolas Brasseur / ADAGP, Paris, 2024
« Ce sont des lanceurs d’alerte, renchérit le commissaire Jean-Marie Gallais. Les œuvres de l’exposition, qui datent de 1973 à aujourd’hui, révèlent un aspect cyclique des déséquilibres du monde. Elles sont là pour faire réagir, provoquer une prise de conscience et éclairer le présent ».
À l’étage, une Ferrari rouge démolie dans un crash, exposée par l’artiste Bertrand Lavier, et des photographies de Wolfgang Tillmans représentant le Concorde en chute libre, incarnent les déraillements d’une civilisation de tous les excès, en proie au péché d’hubris.
Mohammed Sami, Mille et Unes Nuits (One Thousand and One Nights), 2022
Technique mixte sur lin • 286,1 × 556,9 cm • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Pinault Collection / © Mohammed Sami / Photo Nicolas Brasseur
Expression extrême des dérèglements absurdes du monde, la guerre est également très présente dans le parcours. Que ce soit à travers les grandes têtes blanches hurlantes en plâtre de Franz West exposées devant un tableau de Luc Tuymans évoquant la bombe atomique, le très perturbant Adolf Hitler en cire et résine de Maurizio Cattelan, agenouillé en prière comme pour demander pénitence pour ses crimes, ou un grand tableau du peintre irakien Mohammed Sami, Les Milles et Une Nuits (2022) – un ciel faussement magique, criblé d’étoiles qui sont en réalité les bombes de la guerre du Golfe pleuvant sur Bagdad. Comme celles qui s’abattent aujourd’hui sur l’Ukraine et Gaza…
Autre grand moment de l’exposition, treize vieillards hyperréalistes – tous des chefs d’État et chefs religieux contemporains de l’époque de sa réalisation en 2007 – affalés dans des fauteuils roulants, se déplacent lentement de manière erratique parmi les visiteurs.
Sun Yuan & Peng Yu, La Maison des personnes âgées (Old People‘s Home), 2007
Sculpture grandeur nature, fauteuil roulant dynamoélectrique • dimensions variables • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Pinault Collection / © Sun Yuan & Peng Yu / Photo Nicolas Brasseur / ADAGP, Paris, 2024
Avec en toile de fond des tapisseries politiques monumentales de Goshka Macuga et une grande scène de cirque de Sigmar Polke, ces automates conçus par le duo d’artistes chinois Sun Yuan et Peng Yu forment un ballet à la fois grotesque et macabre. Une critique grinçante d’un pouvoir enlisé et sénile !
Au cœur du parcours trônent des œuvres de la série « Celebration » de Jeff Koons, dont un grand Balloon Dog rose vif. Flashy, brillant et lisse, ce ballon géant semble être la mascotte ludique d’une Amérique rutilante, prospère et triomphante. Mais, bien que l’artiste prétende n’y avoir insufflé que de la joie exempte de toute critique, ce chien replet pourrait bien être un cheval de Troie.
Vue de l’exposition « Le monde comme il va », à la Bourse de Commerce de Paris. Au premier plan, une œuvre de Jeff Koons, « Chien ballon (Magenta) », 1994–2000 et à l’arrière plan, Jeff Koons, « Lune (bleu clair) », 1995 – 2000
Acier inoxydable au poli miroir avec revêtement transparent coloré • 307,3 × 363,2 × 114,3 cm / 315 × 315 × 101,6 cm • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Pinault Collection / © Jeff Koons / Photo Nicolas Brasseur
Un ballon n’est-il pas vide et voué à éclater ? Sans oublier son prix : cette œuvre, dont une version identique de couleur orange s’est vendue 58 millions de dollars en 2013, apparaît aussi comme l’incarnation de la démesure de son auteur, de son acheteur (!) et du marché de l’art mondial…
La couleur de ce Balloon Dog apparaît aussi éclatante (et faussement séduisante) que celle des gélules médicamenteuses stockées, dans la même salle, dans une grande vitrine par Damien Hirst, et des comprimés géants qui auréolent le trouple d’artistes homosexuels General Idea. Ces derniers, habillés en médecins, s’auscultent les uns les autres. Une image qui, derrière son aspect pop et amusant, fait référence au Sida, contracté par deux des membres du trio…
Peter Doig, Pelican (Stag), 2003 – 2004
Huile sur toile • 276 × 200,5 cm • Coll. Pinault, Bourse de commerce, Paris • © Peter Doig – Tous droits réservés / ADAGP, Paris, 2024
Cette idée du leurre, l’artiste Peter Doig l’exprime aussi avec une peinture faussement paradisiaque nous montrant un homme dans une nature luxuriante, qui vient en réalité de massacrer un oiseau. Une reconstitution, réalisée en 1973 par l’artiste américaine Elaine Sturtevant, de la salle présentée par le dadaïste Marcel Duchamp à l’Exposition universelle du surréalisme en 1938, nous montre quant à elle des copies des célèbres ready-mades de l’artiste : urinoir, porte-bouteilles, roue de bicyclette. Une installation qui exprime une certaine perte de repères et de sens, dans un monde où plus rien n’est sûr !
Plus loin, plusieurs centaines de petites sculptures en argile du duo d’artistes suisses Peter Fischli et David Weiss tentent de saisir le monde et sa complexité en en livrant une encyclopédie absurde et fourmillante. Un moment amusant, à la fois naïf et ironique.
On regrette cependant que certains sujets soient à peine évoqués dans ce parcours, comme le racisme (à travers seulement quelques petits tableaux du peintre métisse Frank Walter) et les femmes (de manière assez discrète, via un nu de Marlene Dumas), tandis que la pollution et le réchauffement climatique (pourtant un dérèglement majeur du monde) en sont étrangement absents. Peut-être pour éviter une redite de l’exposition « Avant l’orage » présentée à la Bourse en 2023.
Le monde comme il va
Du 20 mars 2024 au 2 septembre 2024
Bourse de Commerce - Pinault Collection • 2 Rue de Viarmes • 75001 Paris
www.boursedecommerce.fr
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